Samantha Bailly Profile picture
Autrice / Scénariste / Vidéaste #écriture #scénario #littérature #jeuxvidéo #sociologie #neurosciences

Jan 13, 2020, 25 tweets

[THREAD] Je suis les réactions autour de #Matzneff avec un mélange d’espoir et de tristesse. Depuis des années existent des canaux de discussions entre autrices du milieu de l’édition victimes de harcèlement sexuel, moral, et autres prédation de la part de certains grands noms👇🏼

A chaque fois, la question est « qui osera parler ? » avec toutes les peurs qui vont avec : peur de la diffamation, de carrières brisées, de manque de soutien. Alors qu’en lisant mes lignes, à coups sûrs, nombre d’entre vous auront des noms en tête 👇🏼

Que penser, par exemple, de la situation type : le patron de maison d’édition, la cinquantaine, qui à chaque salon va démarcher des jeunes femmes de moins de 20 ans en leur faisant miroiter une éventuelle publication. Rituel bien rodé👇🏼

Pour aller plus loin, il faut prendre un verre, et finalement aller dans la chambre d’hôtel... ces jeunes femmes expliquent que tout s’embrouille, que c’est quand même LUI et comment dire non ? Si refus il y a, plus aucune nouvelle pour le manuscrit, bien souvent. 👇🏼

Dans les débat surgissent des mots comme emprise. Comme assymetrie dans la relation. Comme consentement. C’est valable partout, mais l’impunité semble particulièrement saillante dans les milieux créatifs pour des raisons qui me semblent évidentes 👇🏼

Il ne s’agit pas là d’un rapport de séduction entre deux personnes, mais bien en principe d’un rdv professionnel... qui dissimule donc autre chose, le graal du livre publié servant de joli appât. Les questions sont celles de la puissance symbolique et de l’impunité 👇🏼

Et il y a à dire et écrire sur « le monde des lettres ». L’impunité est telle, le silence si pesant, malgré le nombre de victimes, autant chez des autrices que des salariées, que je ne peux que mesurer mon impuissance face à un secteur qui ferme les yeux 👇🏼

Il y a des histoires de toutes sortes : des attouchements, des viols, du harcèlent sexuel, du harcèlent moral, des comportements plus ambigus mais qui seraient qualifiés dans toute relation de travail où un lien de subordination est reconnu 👇🏼

On ne peut pas batailler à la place de ces femmes ou faire des choix en leur nom. Seulement les soutenir, les accompagner, mais la peur est souvent la grande gagnante. Et la vie continue, plus ou moins amochée. L’injustice demeure. Le sentiment qu’il n’y a « rien à faire » 👇🏼

#Payetabulle avait été une plateforme novatrice pour les autrices de BD : certaines de mes collègues voulaient aider leurs pairs à porter plainte, mais la peur de perdre leur travail, d’être blacklistée, l’a emportée pour toutes. La précarité est déjà telle 👇🏼

On ne peut pas porter toutes les revendications du monde, mais en tant qu’autrice ayant signé un 1er contrat à 17 ans, sachez que si je n’arrive toujours pas à lâcher l’engagement social, c’est parce que j’ai aussi vécu mon lot de situations qui marquent👇🏼

L’impunité du milieu littéraire n’est pas valable que pour les violences sexuelles, elle l’est aussi pour d’autres violences. Si la situation qu’a vécue Vanessa Springora a été rendue possible, c’est aussi parce que l’industrie de l’édition échappe à des règles élémentaires 👇🏼

Cette complaisance à l’égard de certaines figures littéraires est liée à tout un système d’un autre temps, dans lequel l’imaginaire véhiculé par « le monde du livre » créé un entre-soi fermé tissé de codes implicites qui méritent une analyse sociologique poussée 👇🏼

Exemple : le fait que #Matzneff a pu bénéficier sur des années d’une allocation particulière du CNL, établissement public, qui monterait à 160 000 d’après la presse. Allocations dite « sociales » épinglées par la Cour des comptes en 2004, dont les critères d’accès sont flous👇🏼

Il peut s’en passer des choses, dans ces liens professionnels non définis, qui laissent toute latitude à certains grands noms pour dépasser mille limites qui feraient scandales dans un autre secteur professionnel où l’on sait à quel texte de loi se raccrocher 👇🏼

Il y a quelque chose qui m’avait bouleversée dans le témoignage d’Adèle Haenel (j’en ai pleuré des heures dans un train au milieu de la campagne japonaise) : la vulnérabilité immense des femmes, jeunes en particulier, dans les industries créatives échappant au code du travail 👇🏼

Parce que c’est un sujet qui n’est jamais évoqué, mais au fond, si l’aura symbolique a autant pris le pas sur des droits élémentaires, c’est justement parce que la notion de travail créatif est masquée en France d’une façon toute particulière 👇🏼

Puisque de fait, au nom de « l’ART » on entre dans une zone paradoxale où les droits humains élémentaires ne semblent plus s’appliquer, et le travail bien qu’atypique échapper à toute régulation ou vigilance des effets physiques et psychologiques engendrés 👇🏼

Le Code du travail en France a marqué un tournant : la reconnaissance des corps des travailleurs, donc des impacts qu’a le travail sur leurs vies. Nous, auteurs et autrices, ne sommes définis que par nos œuvres. 👇🏼

Cet angle mort est problématique : nous créons et sommes des créateurs, mais nous sommes aussi des êtres humains, des individus. Nos œuvres sont protégées par le CPI, les autres codes sont silencieux à la rubrique « artistes-auteurs » 👇🏼

Les auras symboliques et les fantasmes peuvent être les plus terribles masques. Sans reconnaissance de ce que sont nos secteurs, c’est-à-dire des industries créatives impliquant des vies, des corps, un travail atypique mais un travail, on laisse le réel être occulté 👇🏼

L’écriture d’un livre, un tournage... où est la limite entre la liberté créative, la tolérance de ses personnalités dites « géniales » et la mesure des impacts psychologiques et physiques sur les personnes travaillant dans leur périmètre ? 👇🏼

Il me semble que tous ces sujets sont liés de façon systémique : j’attends avec impatience le moment où d’autres que Vanessa Springora auront le courage immense de prendre la parole. Mais surtout en étant accompagnée et protégés. 👇🏼

J’ajouterai que la réaction actuelle des maisons d’édition publiant #Matzneff me sidère : arrêts de commercialisation. Volte-face complet quand une parole est enfin écoutée médiatiquement. Cela pose de vraies questions sur la responsabilité de ces entreprises. 👇🏼

Et enfin, si la route est longue, les créatrices ont un pouvoir formidable : celle de raconter, de mettre en récit. Il y a encore tant à dire...

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