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Historien. Fouille dans les archives. Prédilection pour les gens qui bougent, les Œillets révolutionnaires et Oliveira da Figueira. Chercheur @ihc_fcsh

Feb 5, 2022, 14 tweets

Sentiment mitigé après la lecture de la BD "Les Portugais" qui vient de sortir.

D'un côté, le ton n'est pas misérabiliste: on suit deux jeunes hommes qui quittent le Portugal en 1973 et qui rêvent de Paris (et des parisiennes).

La dureté du travail dans les chantiers est retracée tout comme les solidarités qui s'y forgent.

On retrouve le quotidien des bidonvilles : la boue, le froid, les files d'attente pour l'eau, les destructions de baraques par les autorités mais aussi l'entraide qui y règne

Plusieurs planches sont particulièrement réussies et notamment celles d'un bal (qui rappellent certains dessins de prison d'Alvaro Cunhal, secrétaire général du PCP)

Le dessin est directement inspiré par certaines photos prises par Gérald Bloncourt dans les bidonvilles autour de Paris.

Mais cette influence de Bloncourt est une limite de la BD ! Car elle entraîne un flou dans la chronologie.

Je m'explique : les photographies de Bloncourt sont prises en 1964... or la BD est censée se dérouler en 1973-1974.

La BD retrace des processus qui se déroulaient presque 10 ans plus tôt (10 ans c'est peu pour un.e médiéviste, c'est beaucoup pour un.e contemporanéiste)

En 1973, il n'y a plus de passeurs qui vous abandonnent dans les Pyrénées et plus de policiers ou douaniers français qui vous pourchassent comme au début de la BD

depuis avril 1964 la France donne des papiers provisoires à tout ceux qui arrivent à Hendaye.

De même, les Portugais obtiennent assez facilement des papiers et ne sont pas expulsés vers leur pays lorsque des bidonvilles sont détruits.

D'autres éléments ne collent pas, des dates (facilement vérifiables) sont fausses : pas la peine d'en faire l'inventaire

Ceci dit tout cela n'est pas étonnant : la mémoire de l'immigration portugaise en France s'est cristallisée autour des événements des années 1963-1964 : les entrées clandestines par les Pyrénées, les longues marches, etc.

On garde à l'esprit les photographies de Bloncourt - quasiment les seules-, des articles de presse qui évoquent un "scandale" de l'immigration portugaise, de rares films comme "O salto" (en 1967).

la mémoire de nombreux Portugais - et de leurs descendants - se moule dans ce récit des traversées alors qu'ils n'ont jamais marché (et fort heureusement) dans les Pyrénées
Après 1965, Les Portugais arrivent massivement en France sans subir les voyages clandestins

La France veut en effet une main-d'oeuvre portugaise nombreuse pour réduire l'immigration africaine en général et algérienne en particulier : après 1964, le gouvernement fait clairement le choix d'une tolérance vis-à-vis de l'immigration irrégulière portugaise massive

Ainsi, la plupart des Portugais arrivent par la gare d'Hendaye et sont régularisés facilement - comme certaines photos de Bloncourt en témoignent
Mais la mémoire du salto - les Pyrénées, la photo déchirée, etc- tend à occulter cette transformation de l'immigration portugaise

C'est donc un classique pour les historiens confrontés à des mémoires qui se détachent des faits et de la chronologie.
Il n'en reste pas moins que vous n'avez qu'à lire cette BD par vous-même, une lecture qui ne sera pas celle d'un historien pinailleur!

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