đź§¶ La controverse Lordon/Latour
« Aux dernières nouvelles Bruno Latour persiste à considérer que le capitalisme n’existe pas vraiment, que « la question du climat ne se dissout pas facilement dans l’anticapitalisme ». » F. Lordon blog.mondediplo.net/there-is-no-al…
En septembre 2021, l’économiste et philosophe Frédéric Lordon a publié une critique des nouveaux « penseurs du vivant » (intronisés comme tels par Le Monde lemonde.fr/les-penseurs-d…), en particulier du philosophe Bruno Latour et de ses adeptes : blog.mondediplo.net/pleurnicher-le…
En février 2022, Latour rétorque de manière lapidaire dans un entretien pour @bastamedia_ :
basta.media/Bruno-Latour-n…
Lordon appelle au capitalocide, prérequis pour mener la transition écologique.
Il propose un modèle communiste qui respecte les autonomies locales (communes libres) tout en structurant la production, la démocratie et la solidarité à l’échelle macro. acta.zone/frederic-lordo…
Selon Lordon, les « penseurs du vivant », dont Bruno Latour, se lamentent des destructions environnementales sans jamais admettre que ces dernières sont la conséquence directe et inévitable du capitalisme, jusqu’à nier -et reproduire- les rapports de domination sous-jacents.
Pour les penseurs du vivant, le problème essentiel des sociétés modernes est leur déconnexion avec le vivant, conséquence de ce que les anthropologues ont nommé l’ontologie naturaliste, fondatrice de la modernité et matrice du rapport de domination et d’exploitation de la nature.
Latour a participé à la déconstruction du dualisme nature/culture : sa théorie de l’acteur-réseau inclue l’agentivité des non-humains dans l’analyse sociologique, mais exclut au passage les structures de Levi Strauss, l’habitus de Bourdieu et les théories du pouvoir de Foucault.
En tant que militant politique, Latour défend l’idée de « classe écologique ».
À l’opposition droite/gauche doit se substituer celle entre "extracteurs" et "ravaudeurs".
Les premiers continuent d’exploiter la planète et les seconds réfléchissent pour limiter leur empreinte.
Latour critique le productivisme et propose à la place le maintien des conditions d’habitabilité de la Terre, qu’il nomme Gaïa : la zone habitable qu’est l’écorce terrestre que certains scientifiques appellent la « zone critique » et sur laquelle « nous » devons « atterrir ».
Pour Latour, en se détournant de l’attention exclusive pour la production, on amplifie la résistance de la société à « l’économisation ».
Latour s’affiche pour la réduction de la toute puissance de l’économie libérale tout en la confirmant comme le seul modèle économique viable.
Latour a soutenu le candidat libéral et européiste Yannick Jadot à la dernière élection présidentielle, tout en concédant que « la reprise du processus de civilisation par les écologistes est hypothétique et entravée par la dispersion des forces et des expériences. »
De son côté, Lordon soutenait Mélenchon, seul crédible face à la fasciste et au fascisateur, tout en critiquant l’absence de changement systémique dans le programme et tout en prévoyant l’échec de Mélenchon s’il n’était pas soutenu une fois élu par un peuple solide et soulevé.
Selon Latour :
- « C’est à nous de construire des affects plus mobilisateurs. Sinon, comment imaginer qu’on parviendra à convaincre et transformer 65 millions de gens qui ont été nourris et habitués aux idéaux du développement et de la modernisation ? »
- « À partir du moment où l’on considère le productivisme comme force de destruction, l’appareillage mental, moral, organisationnel, juridique des sociétés et des individus devient défaillant. Les individus privés de direction sont réduits à l’angoisse et l’impuissance. »
-« Aujourd’hui je mesure la rapidité avec laquelle quelqu’un comme Zemmour est capable de mobiliser des affects par rapport à EELV »
-« Cela suppose un vrai travail intellectuel, une analyse sur les mots autant que sur la psychologie que n’a pas fait le comité politique d’EELV »
Latour sous entend que les masses passionnées doivent être guidées par une élite politique et intellectuelle rationnelle qui sait produire l’imaginaire et les affects capables de les mobiliser ainsi que l’adhésion à son projet politique.
En tant que militant politique, Latour mobilise l’approche platonicienne qui est un projet politique fondé sur le dualisme émotion/raison justifiant une logique de contrôle social.
Vinciane Despret « Ces émotions qui nous fabriquent » :
Au contraire, Lordon constitue une philosophie politique d’inspiration spinoziste qui postule que la structure passionnelle des individus est transformée dans la sédition même. C’est dans l’abaissement des seuils d’indignation qu’il faut rechercher les ressorts de la Révolution.
Latour vide l’écologie politique contemporaine de la prise en compte des rapports de domination économiques qui structurent la crise écologique et climatique et crée un champ académique, artistique et politique où la conflictualité inhérente aux rapports économiques n’existe pas.
La disparition des classes sociales et des rapports de domination sous-jacents est une négation de l’histoire des mouvements paysans, ouvriers, révolutionnaires et anarchistes mais aussi de la réalité quotidienne ultra-violente des employés précaires du Capital et de l’État.
Si EELV fait moins de 5% c’est peut être aussi parce que Jadot et son parti refusent catégoriquement les deux ruptures essentielles et préalables à tout programme écologique conséquent : la rupture avec le capitalisme et la rupture avec l’UE néolibérale. frustrationmagazine.fr/jadot/
Latour considère que la forme État-Nation qui délimite une frontière claire entre politique intérieure et politique internationale n’est pas opérationnelle pour la classe écologique mais c’est moins dans l’altermondialisme que dans l’UE libérale qu’il voit une solution.
Enfin, Latour est un philosophe catholique. Sa Pensée platonicienne se double d’une vision religieuse voire messianique de l’écologie politique, prête à servir de matrice métaphysique à un capitalisme vert en quête de légitimation.
lavie.fr/actualite/soci…
la-croix.com/amp/1101077044
Les géographes voient dans la notion de classe écologique une fumisterie et ironisent sur les épiphanies de Bruno Latour, « digne représentant de l’ambiance macroniste : l’inflation de mots permet de ne plus s’embarrasser de sens. » blogs.mediapart.fr/geographies-en…
Lordon et Latour dénoncent le productivisme et appellent à se réapproprier matériellement, politiquement et symboliquement ses conditions d’existence.
Mais Latour oublie juste de joindre la critique de l’exploitation de la nature et celle de l’exploitation de la force de travail
En résumé, Lordon appelle à l’action révolutionnaire et l’avènement d’un communisme libertaire quand Latour prône de subordonner le capitalisme à l’écologisme dans le cadre de l’UE libérale sous l’action de prédicateurs éclairés du capitalisme vert : jadistes et macronistes.
Il faut le dire et le redire clairement, l’abolition du capitalisme n’est pas un projet parmi d’autres possibles, c’est la seule solution pour éviter l’extinction, sa nécessité urgente est un consensus scientifique.
Un article intéressant de @DanielTanuro dans @SRContretemps sur la philosophie politique de Latour et son aspect théologique.
Plutôt que de chercher à renverser le capitalisme : « Ne vous fixez aucun but, inspirez-vous de Gaïa » nous dit Latour…
contretemps.eu/desastre-latou…
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