Petites réflexions à la demande de @le_paroissien et @lacathodelhosto et à la lumière de l'histoire de l'Église, sur la publicité de la justice canonique.
Je le précise tout de suite: je ne suis qu'une amatrice, pas historienne, pas canoniste.
Ce qui me frappe en fait dans les synodes et conciles anciens, c'est à quel point ils étaient incarnés. On y traitait bien sûr de points de théologie extrêmement complexes mais aussi d'affaires courantes ras les pâquerettes.
Ainsi au Concile local d'Hippone (393), on explique
qu'il est interdit de baptiser et communier les cadavres au canon 8, mais au canon 2 on retoque les prétentions de Cresconius, évêque de Villa-Regis, sur le siège voisin de Tubuna.
En fait la police ecclésiastique se fait via synodes et conciles.
Et ça va crescendo.
Un exemple.
En 1049, le pape Léon IX vient en France. Il souhaite, nous disent les chroniqueurs, "extirper certains maux qui affligeant le pays, en particulier la simonie, les mariages incestueux, le divorce, la bigamie, la sodomie, les vols, l'oppression des pauvres, diverses hérésies,
l'abus par lequel des laïcs possédaient autels et charges de l'Église, celui par lequel les moines et les clercs abandonnaient leur état et habit, et l'habitude des clercs de faire la guerre".
Il est reçu à Reims par Hérimar, abbé de Saint-Rémi... rentré du front en catastrophe.
Le Concile de Reims s'ouvre.
🟠Première journée.
Le pape demande aux évêques français de dire, au nom de l'autorité apostolique, s'ils ont obtenu leur charge par simonie ou ordonné des prêtres contre de l'argent.
Les archevêques de Trêves, Lyon et Besançon se disent innocents.
L'archevêque de Reims se lève et demande un jour de réflexion 😳 et à parler au pape en privé.
Les évêques de Nevers, Coutances et Nantes se tassent dans leurs fauteuils et font comme s'ils n'avaient pas entendu.
L'évêque de Langres, malin, se tourne vers son diocésain
l'abbé de Poutières, notoirement pourri et déjà excommunié, en mode "c'est scandaleux et en plus tu te pointes au Concile". La manœuvre consistant a détourner l'attention sur plus pourri que soi fonctionne (pour l'instant), on ne s'occupe plus de l'honnêteté de Langres mais de
déposer l'abbé de Poutières.
Malin, Léon IX clôt cette première journée en défendant aux évêques de quitter le Concile avant la fin.
🟠Deuxième jour.
L'archevêque de Reims ayant eu sa journée de réflexion et son entretien privé avec le pape ne prête pas serment MAIS fait dire
qu'il est innocent par son suffragant l'évêque de Senlis. Comme le pape s'en étonne, il demande un délai supplémentaire de... six mois, jusqu'au concile suivant à Rome.
Puis on passe à l'évêque de Langres, qui avait cru passer entre les gouttes la veille, et là c'est un festival:
- arrivé à l'épiscopat par simonie
- a vendu les saints ordres
- a porté les armes
- a tué des hommes
- a violé des femmes
- a traité son clergé "en vrai tyran"
-"s'est souillé du péché de sodomie"
Devant la tournure des événements, Hugues de Langres pria l'archevêque de Besançon de se faire son avocat. Ce dernier se leva, ouvrit la bouche... Et se ravisa.
C'est donc Halinard de Lyon qui s'y est collé. Il avoue la simonie, nie le reste, le pape lit le canon de Chalcédoine
sur la simonie et diffère la sentence.
🟠Troisième jour.
Fun fact, on chante en ouverture le Veni Creator et il semble que ce soit la première mention de cette hymne dans l'histoire de l'Église.
Hugues de Langres s'est fait porter pâle, le pape le cite à comparaître. Pendant
qu'on lui porte la convocation, on règle le cas de Hugues de Nevers, suspecté de simonie.
Il reconnaît que sa charge a bien été achetée, mais par ses parents et à l'insu de son plein gré, comme dirait l'autre. Il dépose donc sa crosse aux pieds du pape.
Pendant ce temps on
apprend que Hugues de Langres s'est enfui de chez lui. Paf, excommunication.
Hugues de Besançon (oui tout le monde s'appelle Hugues dans cette histoire j'y peux rien) en profite pour faire le malin et crié au miracle :
"C'est Saint Rémi qui m'a providentiellement fermé la bouche alors que j'allais prendre la défense de Hugues de Langres ! Miraaaacle !"
Paf, tout le monde se prosterne devant la châsse contenant les reliques du saint et chante l'antenne de Saint Rémi.
Restaient les cas de
Joffroi de Coutances et Budic de Nantes, accusés de simonie aussi.
Le premier déclare que son frère lui a acheté son diocèse à son insu, que quand il l'a appris il a voulu s'enfuir, mais qu'on l'a forcé à accepter ; le pape lui demande de répéter cela sous serment et
le Concile le déclare indemne de simonie.
Budic de Nantes est convaincu, lui, d'avoir racheté la charge épiscopale de son père (!) à la mort de celui-ci. Il dut déposer l'anneau et la crosse.
Les évêques convoqués au Concile qui n'étaient pas venus furent excommuniés.
On voit dans la chronique de ce concile de Reims une justice qui, pour la béotienne que je suis, n'a pas que des défauts.
Certes, c'est une justice de pairs pour leurs pairs.
Mais pour juger, on se base sur les canons de précédents conciles, qui sont publics.
Il y a grâce à cette publicité une JURISPRUDENCE.
Et on peut aujourdhui encore, comme je viens de le faire, discuter les décisions de cette justice, essayer d'analyser comment elles ont été prises, etc.
Avec le secret actuel, qui peut faire cela et comment ?
Ce n'est pas TENABLE.
Fin du thread. Merci d'avoir été au bout !
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