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Nel
28yo | Architecte HMONP | Écologie, progrès, architecture 🪹 • compte PV @archiptere_pv

Mar 19, 2023, 30 tweets

Savez-vous pourquoi le Sacré-Cœur est souvent lié aux événements de la Commune de Paris ? Petit thread historique sur les origines d'un monument à l'Ordre Moral catholique, construit sur le lieu même où la Commune fut créée, puis écrasée et ses membres massivement exécutés 👇

Pour parler du monument, il faut parler de l'histoire de la Commune. En 1870, Paris est rongée par la pauvreté et la précarité. Le Second Empire de Napoléon III lance une guerre mal préparée contre la Prusse, qui lui inflige une cuisante défaite, contre-attaque, et occupe ...

... plusieurs territoires frontaliers, jusqu'à assiéger Paris et y imposer une grave famine. Napoléon III est fait prisonnier à la bataille de Sedan le 2 sept. Le 4 sept., au terme d'une journée d'émeutes parisiennes, l'Empire est renversé et la IIIème République proclamée.

Un Gouvernement de la défense nationale provisoire est installé, et signe une armistice avec les Allemands, qui prévoit la convocation d'une Assemblée Nationale chargée de décider de la poursuite de la guerre ou des conditions de la paix.

Cette Assemblée Nationale est élue en 10 jours, sans participation des territoires occupés, et se trouve largement constituée de monarchistes catholiques provinciaux, favorables à une capitulation face à l'Empire Allemand...

... qui, comble de l'humiliation, vient d'être proclamé dans la Galerie des Glaces de Versailles. La gauche parisienne n'a pas eu le temps de faire campagne dans les régions rurales, laissant le champ libre à l'Eglise et aux propriétaires terriens pour influencer les votants.

Paris, en état de siège, refuse la capitulation et s'oppose à cette Assemblée, qui se délocalise à Versailles. Les ouvriers et artisans de la capitale souffrent de la faim et d'une envolée de prix catastrophique, mais refusent la défaite après des mois de résistance.

Les prolétaires s'engagent massivement dans la Garde nationale. En réaction, l'Assemblée nomme 3 bonapartistes aux postes de Préfet de police, de chef de la Garde Nationale et de gouverneur. Royaliste et pacifiste, elle veut mater le Paris républicain et révolutionnaire.

En supprimant la solde des gardes nationaux et en agissant sur les lois du commerce, elle accule à la faillite des centaines de milliers de gardes, d'artisans, d'ouvriers, de commerçants.

Par peur de l'insurrection, Versailles veut désarmer la Garde Nationale. Elle envoie ses troupes enlever les canons entreposés à Montmartre et Belleville, propriété des Parisiens qui les avaient financés.

Se considérant trahie, Paris se révolte, les insurgés assassinent les généraux Clément Thomas et Lecompte venus chercher les canons, et créent la Commune, faisant scission avec l'Assemblée officiellement élue.

La Commune est voulue comme un idéal de démocratie directe, en opposition à la démocratie représentative (et toute relative) de l'Assemblée élue. Jean-Jacques Chevallier la décrit comme "l'expression d'un républicanisme ultra-rouge, antireligieux, jacobin, prolétarien..."

"... fouetté par la haine de cette assemblée monarchiste". Elle est directement inspirée des mouvements révolutionnaires de la Première République. Elle est largement portée par le monde ouvrier et une partie de la presse anti-capitaliste.

Dans les mois qui suivent, la Commune s'organise selon des idéaux libertaires, et élit un Conseil de la Commune. On y trouve des socialistes, des républicains modérés, des anarchistes. La ville connaît une effervescence politique avec des rassemblements populaires quotidiens.

70 journaux sont créés, les ministères remplacés par des commissions avec des délégués, des cantines publiques sont installées, une pension est mise en place pour les veuves et les orphelins, les logements vacants sont réquisitionnés pour reloger les sinistrés par la guerre.

Le mandat des élus est impératif et non représentatif, c'est à dire qu'ils sont élus pour réaliser des tâches précises dans un laps de temps défini, et non élus pour parler au nom du peuple. Ils sont contrôlés, révocables et réputés responsables de leurs actions.

Globalement, la Commune met en place une République autogérée très en avance sur de nombreux sujets, comme le féminisme, la place du travail ou la citoyenneté. Je vous invite à googler le sujet, car il faudrait 10 threads pour en parler en profondeur.

Elle n'est pas exempte de nombreux travers : elle peine à s'organiser, fusille certains opposants, et muselle une partie de la presse anti-communarde.

L'Assemblée de Versailles, elle, ne reste pas les bras ballants face aux insurgés. Elle est aidée par les Allemands, qui libèrent 60 000 prisonniers de guerre pour venir grossir les rangs de l'armée régulière, commandée par le vaincu de Sedan, le maréchal de Mac Mahon.

Ces 130 000 soldats de métier, majoritairement ruraux, font face à la Garde nationale de la Commune, composée d'ouvriers et d'artisans de tous âges, désorganisés et peu rompus à la guerre.

Les Versaillais attaquent la Commune fin mars. Les deux mois de guerre civile qui s'ensuivent voient des exécutions sommaires dans les deux camps, et la destruction de nombreux monuments. Défendue rue par rue, barricade par barricade, le Paris de la Commune est écrasé.

Du 21 au 28 mai, c'est la Semaine Sanglante. Les communards sont traqués et exécutés, parfois à la mitrailleuse. Le bilan total fait débat, mais est estimé entre 10 000 et 30 000 morts, pour beaucoup enterrés dans des charniers. /!\ ATTENTION 2nd photo particulièrement choquante

Les survivants sont jugés, beaucoup d'entre eux sont envoyés aux travaux forcés en Nouvelle-Calédonie : ce sera notamment le cas de Louise Michel. D'autres choisissent l'exil. Ces événements marquent un traumatisme énorme et durable pour le monde ouvrier.

Le gouvernement monarchiste catholique sort donc victorieux de la guerre civile. Mais quel rapport avec le Sacré-Cœur ?
A l'origine, sa construction est souhaitée en réparation de la défaite de 1870, considérée comme une punition divine.

Cette punition divine ferait suite à la "déchéance morale" de la France depuis la Révolution, déchéance culminante durant les événements de la Commune, selon les différentes personnalités qui appellent à la construction du Sacré-Cœur.

C'est un retour en force de l'Eglise et de la droite réactionnaire, qui veulent expier ce qu'ils considèrent comme les fautes et les crimes des Communards et révolutionnaires. L'Assemblée victorieuse, largement catholique et royaliste, vote en faveur du projet.

Le choix du lieu est volontairement ostentatoire : c'est à l'époque le bâtiment le plus haut et le plus visible de Paris. C'est aussi l'endroit exact où naquit la Commune, lors de l'épisode de l'enlèvement des canons stockés à Montmartre, et où elle fut massacrée.

Les royalistes et religieux imaginent le monument comme la preuve écrasante de leur victoire sur les insurgés libertaires et laïcs. Aujourd'hui encore, de nombreux militants et héritiers intellectuels de la Commune considèrent que le Sacré-Cœur est construit sur un charnier.

Considéré par les touristes comme un joli monument romantique, il fut pensé et construit comme une ode à l'Eglise, à la religion d'Etat et à la monarchie de droit divin, et un rappel de leur défaite à tous les ouvriers révolutionnaires, appelés à la repentance.

Le Sacré-Cœur est le rappel régulier que tous les monuments ont une histoire, pour certaines sanglantes et qui pèsent encore aujourd'hui sur les mémoires. Peut-être verrez-vous l'architecture différemment la prochaine fois que vous flânerez sur les escaliers de Montmartre !

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