Toubib 🩺 | Just A Word 📚 Profile picture
🩺 Médecin aux urgences pédiatriques / Féru de littératures imaginaires 📚 de séries 📺 et de cinéma 📽 Juré du Grand Prix de L'Imaginaire 🏆 #JAW

May 23, 2024, 25 tweets

J'avais 23 ans quand mon téléphone a sonné, un matin vers 8h.
Ce n'est pas simple de raconter ça, de mettre des mots dessus.
De dire, tout simplement.
Mais j'ai tout laissé tomber à cet instant, j'ai pris mes affaires et j'ai pris le train, hagard. En mode automatique.

Lorsque je suis arrivé à l'hôpital, que je connaissais déjà pourtant si bien, j'étais perdu, j'avais la tête qui tourne.
C'était un mauvais rêve.
J'avais vu toute ma vie défiler par les fenêtres du train pendant mon trajet.
Une vie de pointillés.

5ème étage.
Je suis là. Je sais à ce moment-là que je vais devoir aller dans la chambre, voir un patient. Je l'ai déjà fait pas mal de fois ça à l'époque.
Mais ce patient là n'est pas mon patient, il est spécial, il est unique.
Et je ne suis pas prêt.

Lorsque je pousse la porte, je le trouve allongé sur le lit.
La pièce est claire, le matin est beau.
Comment le monde peut-il être beau maintenant ?
Comment ose-t-il dans un moment pareil ?
Je sais que je dois m'approcher du lit.
Mais c'est putain de dur.

Lorsque j'arrive à côté, enfin, dans le silence des bips, il est étendu sous des draps blancs, toujours ces draps blancs.
Il ne bouge pas.
Il ne peut plus.
Mais il a les yeux ouverts.
Il me regarde.
Il sait.

« Bonjour Papa »

La veille au soir, mon père allait bien, il discutait et riait.
Et puis, tout d'un coup, il a fait un AVC massif du tronc cérébral.
Il n'était pas mort.
C'était bien pire que ça.
Il souffrait d'un « Locked-in-Syndrom ».
Prisonnier dans son propre corps.

Cela signifiait que mon père ne pouvait plus rien bouger sauf ses yeux.
Et il me regardait bafouiller, me retenir de chialer, ne pas savoir quoi dire.
Mais je savais qu'il me voyait, qu'il savait qui j'étais, qu'il m'entendait.
C'était terrible, effroyable.
Vraiment.

Je ne suis jamais sorti vraiment de cette pièce. Une partie de moi est morte avec mon père ce jour-là.
Je lui ai pris la main et je lui ai dit que je l'aimais.
Il me regardait.
Et il me regarde toujours là, je pense.

Cet homme, ancien chef d'entreprise, toujours actif, toujours vigoureux, toujours en train de projeter quelque chose.
Réduit à l'impuissance.
À l'indignité

Combien de fois m'avait-il dit qu'il préfèrerait mourir qu'être dans ce genre d'état ?
Combien de fois ?

Enfermé dans son propre corps, sondé, avec des draps souillés que l'on vient changer.
C'était son cauchemar, cette fin dégueulasse que personne ne mérite.
Et on ne pouvait rien faire de plus.
Vous savez, l'euthanasie en France, non.
Oulala non.

On peut vous sédater, arrêter vos traitements et votre alimentation/hydratation pour attendre que vous creviez.
Mais vous aider à mourir avec un semblant de dignité, selon votre propre désir au moment où il n'y a plus aucun espoir.
Ça.
Ohlala, non.

Mon père a eu une chance immense.
2 jours plus tard, on m'a rappelé.
Il était mort.
Récidive d'AVC, et cette fois c'était fini.
48h de cauchemar.
Mais si ça avait été plus long, des semaines ? Des mois ?
Mon dieu.
J'y ai souvent pensé.

J'ai mis mon père dans un cercueil en Novembre 2011.
Depuis, rien n'a changé.
Et le débat de fin de vie a envahi les réseaux. Il me dégoûte ce débat.
Pas pour les religieux de tous poils qui sont vent debout. C'était attendu.
Mais pour les médecins.

Tous ceux qui viennent prendre l'euthanasie pour la caricaturer.
Pour vous faire croire qu'aider une personne en fin de vie sans aucun espoir à mourir selon son choix, quand elle le veut, c'est infâme.
Des gens incapables de comprendre que la médecine aussi a ses limites.

Des gens qui viennent dire ici ou là qu'on va tuer les handicapés par cette loi, qu'on va liquider les indigents, les dépressifs, qui viennent pour vous dire que l'euthanasie c'est ça.
Et que les soins palliatifs sont la réponse à tout, même quand il n'y a plus de réponse.

J'en ai vu des choses pourtant en médecine déjà.
Des gens qui auraient voulu avoir la possibilité de finir autrement, de finir comme il l'aurait souhaité.
D'avoir leur mot à dire en fait que l'issue, que ce qui les attendait.
Parce que, merde, c'est leur choix.

Un vieux monsieur parkinsonien avancé aux urgences adultes qui « freeze » parce qu'on a du retard dans le traitement.
Qui pleure devant moi, figé et me dit « si seulement on pouvait me laisser partir, si seulement ».
Et de pleurer dans un couloir puis un box, seul.

Une vieille dame complètement sénile, un Alzheimer avancé, qui n'a plus aucune capacité cognitive et se contente de tirer la langue et de gémir sur son lit.
Qui bave à n'en plus finir.
Qui n'est plus là en fait.
Qui était-elle ?
Est-ce qu'elle aurait voulu ça ?

Et puis des parents d'un bébé condamné par une maladie génétique incurable. Un bébé que l'on essaye de sédater au mieux qui va mourir en s'étouffant petit à petit dans ses propres sécrétions, sur des jours, comme ça, à regarder son enfant mourir.
Sans rien d'autre à faire.

Et là, maintenant, on voit des gens, et des médecins notamment, venir dire aux gens qu'ils ne peuvent pas avoir ça comme en Belgique ou en Suisse.
Ces gens qui doivent être des barbares.
Que c'est impensable, c'est mal et blablabla.
Parce que ça surligne leur impuissance.

Ça surligne que parfois, la médecine perd, que l'on ne peut plus rien proposer, même pour soulager.
Que c'est de l'hypocrisie organisée, surtout quand quelqu'un, lucide, sans aucune porte de sortie thérapeutique vous demande de l'aider à finir sa vie dans la dignité qu'il entend.

Je veux, pour moi, pour mon père, pour tous ces autres gens, pour tout ceux qui le voudront sans avoir aucune autre issue et parce que c'est leur choix, la possibilité de mourir, de ne pas finir ainsi..

Pour mon père.
Pour tous les pères, et les mères...

Et, en fait, à la fin, ce n'est pas au médecin de décider. Ce n'est pas à lui d'imposer sa décision au patient, c'est de l'accompagner, dans des soins palliatifs s'il le veut, ou dans la mort qu'il préfère.
Nous n'avons pas à décider pour notre patient en fin de vie.

J'espère qu'un jour, enfin, on pourra être aussi « barbare » qu'en Suisse ou en Belgique, qu'un jour, l'euthanasie encadrée et réglementée sera possible en France.

Je revendique mon droit à mourir de la façon dont je l'entends quand l'heure sera venue.

Papa, pour toi.

(Exceptionnellement, et parce que c'était dur à écrire, je ne vais pas répondre sur ce thread.
Vous pouvez m'insulter ou dire que je suis un connard, j'avais besoin de le dire.
Le reste, faites-en ce que vous en voulez)

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