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Daddy Yoda en formation. Baby Yoda en exégèse. Lyonnais d’adoption. Rome et Jérusalem à l’occasion. Au Simone le reste du temps. #AussiMonÉglise ♠️🟰♥️

Jun 26, 2024, 30 tweets

Je l’avais promis, voici le sujet que tout le monde attend :
« c’est quoi ce délire avec les réécritures de T’choupi d’une édition à l’autre ? »
Un thread absolument nécessaire en ces temps troublés. 🧵

À ma gauche, une vénérable édition de 1998. À ma droite, celle de 2017. Quasiment la durée entre les deux titres des Bleus en Coupe du Monde, ça nous rajeunit pas.

On remarque tout de suite, outre une évolution des modes vestimentaires dont on reparlera, un changement de taille du personnage, qui n’est pas sans incidence sur la compréhension du récit – nous y reviendrons.

Première page : et là, c’est déjà le drame. Le récit original commence, comme il se doit, in medias res : on croirait être la maman concentrée son PC sous Windows 95 qui voit soudain débouler T’choupi plus vite qu’un écran bleu.

(À propos de début un medias res, rien n’égale celui de « T’choupi prend le train », qui commence en pleine gare avec T’choupi qui veut porter son sac tout seul. On se croirait presque plongé dans l’agitation de jeunes futurs sorciers à la recherche du quai 9 3/4)

Que fait la nouvelle version, en dehors d’une mise à jour matérielle et vestimentaire ma foi tolérable ? Une horresco referens mise en situation des plus lourdes et des plus inutiles.
Le narrateur prend toute la place, au lieu de s’insérer élégamment dans le dialogue.

Au passage, cela nous prive, @damequipique et moi, de l’adjonction rituelle après « travailler » : « sur l’ordinateur », pour permettre à Minimus d’associer ordinateur et travail (ce qui est presque vrai : pour glander sur Twitter, c’est plutôt le téléphone).

On notera quand même une constante réjouissante : l’auteur met en exergue sur la page de texte des livres presque invisibles, comme s’il s’agissait de l’objet essentiel de la double page. Maman T’choupi serait-elle donc enseignante ? Voire même universitaire ?

On notera enfin que T’choupi cesse d’affirmer (« tu viens jouer »), pour poser une question. Cela neutralise quelque peu le drame de sa situation derrière une plus grande politesse : ses certitudes ne sont plus ébranlées, il essuie juste une déconvenue. Nous y reviendrons.

Ce drame est encore plus gommé dans la suite. À l’origine, T’choupi confessait son ennui profond, tel un jeune romantique né trop tard pour aller conquérir la Russie derrière Napoléon, coincé dans un petit milieu provincial étouffant et rongé de vagues ambitions.

Il faut reconnaître que la tenue de sport complète de son père, d’un mauvais goût achevé et revêtue pour une activité aussi banale que l’arrosage, ne pouvait que créer une sourde angoisse : « Est-ce là mon avenir ? Pourrai-un jour réussir ? L’orange est-il une fatalité ? »

On comprendrait presque le nouveau choix d’illustration, tellement lisse qu’il va jusqu’à homogénéiser la couleur du parterre de fleurs, uniformément rouges. Est-ce le signe d’une plus grande sérénité ? D’un papa mieux inséré dans son temps et plus à l’aise dans ses baskets ?

Il n’en reste pas moins que l’expérience de l’ennui et du désœuvrement a été parfaitement gommée. T’choupi n’est plus qu’un jeune créatif rêvant de licorne mais qui bute sur l’indifférence des investisseurs. Le drame de l’existence a disparu, ne reste que le jeu, pour lui-même.

Et pourtant, qu’il pesait lourd, cet ennui, sur les petites épaules de notre pré-millenial : l’attente, la longue attente. L’ennemi ne viendra-t-il jamais d’au-delà du désert ? Faudra-t-il vieillir sur cette marche et manquer l’évènement, le kairos ?

Il ne reste que le vide, et l’absence de jeu. La tristesse profonde, la mélancolie. La confession d’un enfant de la fin du siècle. Et que fait la nouvelle édition ? Elle lui ôte les mots essentiels de la bouche, comme si ce n’était qu’un constat factuel, objectivé, distancié.

Le nouveau T’choupi, bien de son temps, geint : il râle, ramène tout à lui, c’est la faute des autres. Il n’a plus une pensée pour le tragique de la condition humaine. L’altérité n’existe plus que rapportée à sa petite personne. Et toutes les fleurs sont rouges, à nouveau.

La réaction originelle apparaissait comme un bouleversement soudain, une épiphanie, un retournement de l’Histoire. Le génie survient, il crée, et comme disait Bergson, la joie en est le signe.

La nouvelle version se sent obligée de redonner un liant qui affadit terriblement le sens. C’est en se repliant sur son cocon, dans une retraite qui sent la défaite, que T’choupi trouve une idée, mais sans conviction ni joie, comme par défaut. Pauvre doudou !

La version originale savait pourtant bien garder cette tension intérieure : T’choupi fait part à doudou de son questionnement, il énumère, et pratique une belle hyperbate en ajoutant le camion alors que les voitures et les livres semblaient suffire (c’est une hyperbate mobile).

Et voilà que la nouvelle version supprime toute interrogation au nom d’une triste certitude, et qu’elle supprime le premier « et », réduisant à rien l’hyperbate, oralement du moins. Reste une virgule en trop, mystérieusement, d’une version à l’autre. N’est pas Proust qui veut.

Et voici le nœud du récit : T’choupi va se cacher sous un drap en train de sécher pour se faire une cabane. Simple, non ? Et pourtant, c’est là qu’est tout le drame de notre histoire, ce à quoi aucune absurdité ne nous avait encore préparé dans cette fièvre correctrice.

Regardez donc : comment Tchoupi pourrait-il décemment « faire » une cabane avec des pinces à linge quand il est si manifestement trop court pour atteindre les fils, même debout sur son camion ? On voudrait faire gober ça aux enfants ? Juste en changeant la couleur des pinces ?

Oui, il faut le reconnaître, le titre du livre est ambigu : faire une cabane, est-ce « faire » une cabane ? Ou faire, d’un abri improvisé, une cabane ? Autrement dit, est-ce une création ex nihilo, ou bien la seule puissance du Verbe fait-elle d’un drap une demeure ?

L’auteur a hésité, s’est repris, a agrandi T’choupi sur la couverture pour faire passer la pilule et a cherché à « retcon » une histoire qui ne demandait rien avec à peine plus de subtilité que Disney faisant irruption dans l’univers de Star Wars.

Que dire de plus ? La suite maltraite encore le caractère de T’choupi : le garçon décidé, qui donne des consignes à Doudou et annonce ce qu’il va faire, devient un enfant qui doit composer avec les souhaits de Doudou et ne sait plus se projeter vers l’avenir.

Passons sur la double page suivante, qui se sent tenue d’ajouter un encart temporel comme dans les vieux films en noir et blanc, comme si l’ellipse du montage n’était pas beaucoup plus suggestive : combien de temps s’est donc écoulé ? Le rappel au réel est bien plus dramatique.

L’avant-dernière double page est un drame sans fond. À qui faut-il donc expliquer le rôle du caillou ? Et surtout, quelle perte de supprimer cette voix hors-champ, dans le dos de T’choupi, qui réintroduit sans prévenir les parents ! C’était du génie.

À la si efficace sobriété du récit initial succèdent de nouveaux ajouts bien lourdingues. Qui fait toc toc sur un drap, je vous le demande ? Et voilà que papa s’arroge seul la parole (on est en 2024, mec !) et a besoin de souligner que c’est lui qui a le pouv… le goûter.

Bref, franchement, je crois que le monde n’a rien vu d’aussi terrible depuis les repentirs de repentirs de George Lucas continuant à retoucher compulsivement sa première trilogie. La vieillesse est un naufrage : la phrase était manifestement faite pour les auteurs jeunesse.

Ce sera tout pour ce soir. Merci de m’avoir suivi dans cette analyse narrative d’importance. Vous pouvez reprendre une activité normale. Et n’oubliez pas d’aller voter dimanche !

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