Natalia Trouiller Profile picture
Écrivain, journaliste, gnosis hunter. Aime Jésus et son Église. Car même quand ma mère dévisse gravement, ça reste ma mère

Jan 17, 39 tweets

J'ai pris le temps de lire le rapport de la CIASEP-BSCM sur l'emprise chez les Bénédictines de Montmartre, et je vais trancher un peu par rapport aux louanges quasi-unanimes autour de cette commission et de son travail.
Voici mes observations au fil de la lecture.
🧶🧶🧶👇👇👇

Le nom de la commission fait (plus que) référence à la CIASE.
Implicitement, on suggère que les critères vont être les mêmes : indépendance, méthodologie, etc.
Or il n'en est rien.

Deux remarques générales sur la notion d'indépendance.
On pourrait a minima exiger, comme d'ailleurs la commission le souligne, que l'on sorte enfin de l'entre-soi.
Qu'il y ait quelques universitaires non cathos par exemple.
Soyons fous, qu'ils soient majoritaires.

Parce qu'on ne s'affranchit pas simplement en le voulant très fort de ses biais pros et perso.
Et que des salariés ou ex-salariés d'un diocèse dont l'évêque auxiliaire était à l'époque le frère d'une des sœurs maltraitantes, c'est interrogeant.

La composition de la commission, donc, tout d'abord.
La voici.

Le président, général en retraite Hervé Giaume.
Alors ne nous y trompons pas, je suis comme la Grande-Duchesse de Gerolstein: j'aime les militaires.
M'enfin, un jour il faudra quand même se poser la question de savoir pourquoi nos clercs les collent partout et n'importe où.

En quoi le fait d'avoir enseigné la topographie et été responsable de budgets de fonctionnement, certes avec un uniforme, vous rend compétent en matière de violences systémiques et de dérives sectaires ? Mystère.
Il est probable que, comme beaucoup de militaires en retraite,

il se soit mis au service bénévole de sa paroisse ou de son diocèse et qu'il ait été recruté ainsi.
Et déjà, premier biais : quasi tous les membres de la commission grenouillent dans le bénitier.
On a des salariés ou d'anciens salariés des diocèses d'île de France en masse,

et c'est un vrai problème vu ce que révèle la commission, à savoir des manquements gravissimes de ces diocèses, notamment ceux de Paris et de Versailles, dans l'histoire des BSCM.
Quelques exemples, non exhaustifs.

La n°2 de la commission, Nathalie Cassaigne, est accompagnatrice spirituelle.
Formée à Bethesda, le machin psychospirituel de Simone Pacot.
C'est très questionnant quand on prétend analyser l'emprise spirituelle.

La n°3 est l'ex dircom du diocèse de Nanterre, aujourd'hui à son compte, communicante notamment des Foyers de Charité et des Frères de Saint Jean.
Sans commentaire.
La n°4, salariée de Versailles, où elle est responsable du pôle Charité et Mission et membre du Conseil épiscopal.

Le père Benoît Merly, n°5,vice-official de Paris.
L'officialité de Paris a-t-elle été alertée durant les dizaines d'années de sévices subis par les sœurs ?
Oui.
Son rôle dans la commission est-il d'abonder les archives avec ces alertes ?
Non.
Est-il juge et partie donc ?
Oui.

Petit détail, mais qui vaut son pesant de cacahuète : j'ignore si c'est lui ou si c'est Mme de Jotemps, n°6 de la commission, avocate canonique à l'officialité de Versailles, ex juriste du diocèse, ex responsable juridique de l'union des assos diocésaines de France, mais...

...mais dans la partie canonique, le numéro du canon cité n'est pas le bon.
Ça ne fait pas très sérieux.
Il s'agit du c.1378, pas du c. 1389.
La numérotation utilisée indique que les deux canonistes ont travaillé avec un Code de droit canonique périmé depuis au moins 5 ans.

Le n°8, Odon Hurel, apporte enfin un peu de fraîcheur.
Voilà un vrai historien, directeur de recherche au CNRS.
Sauf que.
Chargé de la partie historique, il a choisi (enfin la commission à choisi collectivement) une méthodologie qui n'est pas scientifique.

D'abord, on nous explique qu'une partie des archives de la Congrégation a été détruite par les gouvernements précédents.
On peut légitimement penser que ces destructions concernaient des "sujets sensibles".

Pourtant, trois paragraphes plus loin on nous dit le contraire.
"Les archives sont remarquablement classées et tenues".
Csq => "la commission a fait le choix délibéré de se limiter aux archives liées à la direction de la congrégation
et à l’activité de Mère Marie-Agnès".

Pourquoi ce choix ? On ne le saura pas.
Mais un travail scientifique sérieux commence par une revue de littérature systématique : quelles sont TOUTES les sources disponibles.
Les officialités ?
Les diocèses ?
Philippe Portier, historien et membre de la CIASE, a documenté

la problématique du travail sur les archives uniques.
Et quand on lit ces passages dans le rapport de la CIASEP-BSCM, on aurait vraiment aimé qu'ils justifient leur choix de ne pas aller jeter un œil chez les Dominicains ou au Diocèse de Paris.
Bref.

Une seule psychologue dans la commission et mieux: d'après son employeur le lycée Saint Louis de Gonzague, elle n'exerce pas comme psychologue là-bas mais comme responsable de la pastorale et de l'action sociale (ou elle fait les deux ce qui serait... Intéressant).

Mais du coup, qui s'est assuré que cette commission répond aux standards internationaux (oui oui ça existe et c'est mis en œuvre partout ailleurs qu'en France dans l'Eglise) de recueil de la parole des victimes dans des conditions optimales de sécurité ?
La réponse :

Le "médecin généraliste spécialisé dans les situations d'emprise psychologique" est donc le membre n°7, le Dr Emmanuel Gourmet.
Bon point, il est titulaire d'un DU en TCC, on échappe donc aux psychanalystes (amen de gloire).
M'enfin un DU...
C'est pas un diplôme de psychologue.

J'ai passé qqs appels à des psychiatres spécialisés dans l'accueil des victimes.
Totalement inconnu au bataillon.
Pas de publi scientifique sur la question.

Sur l'annuaire santé, qui recense les professionnels habilités à se dite psychologues ou psychothérapeutes, il n'est inscrit que comme médecin alors qu'il se dit psychothérapeute.
Un oubli sans doute.

Cela mène à la méthodologie des entretiens.
La voici.
Question qui me vient immédiatement : quel process était prévu pour les victimes qui décompensent ou dissocient pendant l'entretien ?
Visiblement aucun.
Pour rappel, on parle de personnes psychiquement réactivées

par l’exercice.
La logique voudrait donc qu'un psychiatre ou psychologue formé soit disponible pour l'atterrissage.

À la place : le patron passe avant et après demander si « les équipes ont été gentilles ».

C’est problématique. Deux fois.

1/ Message aux équipes : « je ne vous fais pas confiance ».
Il existe pourtant des méthodes sérieuses pour recueillir les difficultés en post-immédiat.
Le passage du chef n’en fait plus partie depuis… longtemps.

2/ On audite des sœurs ou ex-sœurs ayant vécu dans un système de délation généralisée,
puis on leur demande… de rapporter ce qui s’est passé.
Tout en expliquant que ce système, justement, c’était mal.
Cohérence maximale.

Regardons le questionnaire.

Questions fermées.
C’est revendiqué. Pourquoi ? On ne sait pas.
On précise qu’elles peuvent être commentées.
Traduction : oui/non, mais débrouillez-vous pour nuancer.

Deux soucis évidents.
Beaucoup des femmes interrogées ont été formées à l’obéissance.
Résultat probable : la réponse attendue, pas la réponse vécue.
Le véritable objectif semble être :
confirmer que ce qui existait avant 2014 n’existe plus après 2014.

Les questions sont floues, amalgamées, sans temporalité précise.

Exemple :
Attendre la prieure pour passer à table et pour commencer la messe = même question.
Or ce n'est pas la même chose.

Pas de question sur la fréquence de l'attente obligatoire de la prieure pour commencer à manger.
Or une prieure systématiquement en retard, ce n’est pas un détail logistique, c’est un signal.

Même chose pour :

« Les communs sont-ils accessibles en dehors du bureau de la prieure ? »

La vraie question serait plutôt :
avez-vous un accès libre, suffisant et non conditionné aux communs, et ce depuis quand ?

Mais ça, ça oblige à mesurer les résistances au changement.

Sur les responsabilités, maintenant.
La grande méchante est identifiée: Mère Marie-Agnès.
Elle est morte.
Pratique.
Mais son pouvoir ne s’est pas auto-généré.
D'abord, il y avait la sœur X et la sœur Y, ses complices, dont on tait le nom puisqu'elles sont encore en vie.

et une multitude de responsables ecclésiastiques
certains très assidus à Montmartre
qui ont regardé ailleurs durant si longtemps.

40 ans.

Le rapport évoque alors :

« pardon à donner et à recevoir »

« part de responsabilité pour chacun »

Alors oui, on a eu deux communiqués, un du diocèse de Paris et un du diocèse de Versailles.
Qui vont demander pardon.
Très bien.
Mais la question simple reste sans réponse :
Qui sera sanctionné ? Qui restera en fonction malgré ses manquements ?

Sans conséquences concrètes, le pardon devient une stratégie d’effacement.
Je termine avec les mots mêmes de la commission :

« L’avenir ne peut se construire sur le déni ou l’enfouissement […]
mais sur la reconnaissance officielle, des mesures correctives et des garde-fous impliquant un regard extérieur.
Sortir de l’entre-soi est devenu indispensable. »
Très bien.
Alors sortons-en.
Vraiment. ⏹️

@UnrollHelper unroll

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