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Guillaume Nicoulaud @ordrespontane
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Le proto-français ou ancien français, au Moyen Âge, c’est la langue du domaine royal c’est-à-dire de l’Île-de-France et des environs mais ailleurs dans le Royaume on parle tout un tas d’autres langues (j’ai bien écrit ‘langues’, pas ‘patois’). #Thread
Au nord, il y a les autres langues d’oïl (le berrichon, le poitevin, le normand ou le picard), au sud ce sont les langues d’oc (le gascon, le provençal, le limousin, le niçois…) et à ça se rajoutent d’autres langues comme le breton, le flamand ou le basque.
(Note les langues d’oïl sont appelées ainsi parce que « oui » se dit « oïl » par opposition aux langues d’oc dans lesquelles on dit « oc ». À titre de comparaison et sauf erreur de ma part, en breton on dit « ya » et en basque on dit « bai ».)
Quand, en 1319, l’Ordre de Malte réparti ses chevaliers en sept langues pour qu’ils se compressent entre eux, on compte les langues d’Allemagne, d’Angleterre, d’Italie, d’Aragon (qui se séparera plus tard de la langue de Castille), de France, d’Auvergne et de Provence.
Ce n’est qu’en 1539, avec l'ordonnance de Villers-Cotterêts, que François Ier impose le « langaige maternel francoys » comme langue officielle du Royaume — c’est-à-dire celle du droit et de l’administration et donc, de l’élite intellectuelle et politique.
En conséquence de quoi les aristocrates et autres fonctionnaires des provinces non-francophones vont devoir devenir bilingues et le français va même devenir la langue de prédilection des cours européennes (et donc de la diplomatie).
Pour l’immense majorité des français, en revanche, ça ne change rien : le français reste une langue étrangère et presque tout le monde continue à parler la langue de son coin.
Dans une lettre adressée à La Fontaine en 1661, Jean Racine, qui était en voyage à Uzès, note : « J’avois commencé dès Lyon à ne plus guère entendre le langage du pays, et à n’être plus intelligible moi-même. » #GrosseGalère
Quant à ses difficultés de communication à Uzès même, il rajoute : « Je vous jure que j’ai autant besoin d’un interprète, qu’un Moscovite en auroit besoin dans Paris. » Bref, il a beau être en plein Royaume de France, il ne pige pas un mot de ce qu’on lui dit.
En 1794, l’abbé Grégoire en remet une couche : selon ses estimations, plus de 40% des français sont incapables de soutenir une conversation en français (dont la moitié qui n’en parlent pas un mot) et seul un gros dixième le parle couramment.
La République fait naturellement feu de tout bois pour mettre de l’ordre dans tout ça : ça fonctionne plutôt bien avec les langues d’oïl… mais c’est beaucoup moins évident avec les langues d’oc, le breton, le basque, le flamand, l’alsacien etc...
En 1863, une enquête du Ministère de l’Instruction publique conclue encore que 11% des élèves âgés de 7 à 13 ans ne parlent pas français et que 37% le parlent sans savoir l’écrire. On progresse mais c’est encore loin d’être gagné.
Bref, le français n’est devenu la langue maternelle d’une majorité de français qu’au cours du XIXe siècle.

Durant la 1ère guerre mondiale on était encore obligé de donner la chasse aux ‘patois’ des uns et des autres pour que tout le monde se comprenne. #Fin
#Bonus : de 1608 à 1760, un bon paquet de français (notamment des huguenots) se taillent en Nouvelle-France (grosso modo, le Québec). Arrivés sur place, comme ils ne parlent pas tous la même langue c’est un énorme bazar.
Du coup, nos colons font le seul choix à peu près raisonnable en pareilles circonstances : ils adoptent tous la langue royale, celle de l’administration ; c’est-à-dire le français tel qu’il était parlé à l’époque et à Paris.
Vers 1760, encore, les observateurs parisiens notent d’ailleurs que l’accent des canadiens est tout ce qu’il y a de plus impeccable : c’est-à-dire qu’ils causent comme des bons parisiens.
Et là, patatras : le Canada devient britannique et nos pauvres francophones se retrouvent isolés au milieu d’une véritable horde d’anglophone. Du coup, ils mettent un point d’honneur à continuer à parler français comme autrefois.
Sauf qu’à partir du XIXe, les français qui visitent leur ancienne colonie commencent à trouver l’accent de nos amis québécois un peu bizarre pour ne pas dire vulgaire. Mais que c’est-il passé ?
En bien entre temps, en France, on a fait la révolution et la révolution, je l’ai dit plus haut, n’a eu de cesse que de faire disparaitre les langues locales et d’homogénéiser le français.
Cette révolution politique va aussi profondément bouleverser notre prononciation : on apprend un français homogène et surtout un français écrit.
C’est-à-dire qu’en fait, l’accent étrange de nos amis québécois est sans doute beaucoup plus proche de l’accent des parisiens d’Ancien Régime que notre accent français actuel. #FinDuBonus
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