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Hugo d'Arbois de J. @Hugo_Arbois
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"la délinquance au quotidien reste malgré tout le grand fléau des Français: un sondé sur cinq déclare se sentir en insécurité. Mais comment en serait-il autrement?"

Comme c'est difficile d'évoquer le lien délinquance - sentiment d'insécurité dans un édito, quelques éléments ⤵️
Ce n'est pas "un sondé" mais "un individu de 14 ans et plus résidant en France métropolitaine", le chiffre étant tiré de l'enquête CVS, qui est représentative de la population.
Et il ne s'agit pas de l'insécurité ressentie en général, mais dans le quartier (ou le village). Pour être tout à fait précis, ce 20% correspond à la part des individus ayant déclaré se sentir "souvent", "de temps en temps", ou "rarement" en insécurité dans ce contexte.
Et comme vous pouvez le constater, ce phénomène est relativement stable dans le temps:
Ce qui est intéressant, c'est que cette stabilité ne correspond pas nécessairement aux évolutions de la délinquance mises en évidence par l'enquête CVS 2017: les vols violents, les vols non-violents, ou encore les violences physiques (hors ménage) sont en baisse.
En revanche, il y a une augmentation significative de la préoccupation pour le terrorisme et les attentats: en 2017, 32 % de la population estime que le terrorisme est le problème le plus préoccupant de la société française actuelle.
Une précision importante: l'enquête CVS étant conduite en début d'année, il peut y avoir des décalages avec certains événements. Par exemple, les répercussions des attentats du 13 novembre 2015 ne peuvent pas être mesurées avec l'enquête 2015, mais avec l'enquête 2016.
Si l'on résume (grossièrement), on constate que la préoccupation pour le terrorisme a augmenté depuis 2015, mais que le sentiment d'insécurité est resté assez stable durant cette période.
Maintenant, si vous vous dites: "Bon, on parle du sentiment d'insécurité, de se sentir en insécurité, mais qu'est-ce que ça veut dire, au fond?", préparez-vous à découvrir le fabuleux monde de la recherche criminologique sur le sujet.
On parle de "sentiment d'insécurité" en France et de "fear of crime" (peur du crime) dans les pays anglo-saxons.
Aux Etats-Unis, à la fin des années 1960, les travaux de la "President's Commission on Law Enforcement and Administration of Justice" suggèrent que la peur liée au crime n'est pas forcément plus forte chez les victimes, ni dans les zones où la criminalité est élevée.
Ces "paradoxes" peuvent s'expliquer par le fait que la peur du crime est composée de plusieurs éléments. En 1971, Furstenberg pose les bases de la recherche en distinguant deux éléments: la peur et la préoccupation.
D'un côté, la peur suscitée par la délinquance et la victimation. De l'autre, le fait de considérer la délinquance comme un problème de société.
On peut avoir peur sans être préoccupé, être préoccupé mais ne pas avoir peur, etc.
Le travail de Furstenberg est ensuite considérablement enrichi. On retiendra les études de DuBow et al (1979), de Garofalo (1981), de Ferraro et LaGrange (1987), ou encore la revue de littérature de Hale (1996).
A la fin des années 1990 / début des années 2000, le concept de peur du crime se compose ainsi de:
- la peur
- la préoccupation
- la perception / évaluation du risque
- les réactions comportementales (protection, évitement, etc.)
Avec un débat autour des réactions comportementales: est-ce que les comportements sont un élément à part entière de la peur du crime, ou seulement la conséquence des autres éléments?
Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin!
Dans les années 2000, Farrall et ses collègues (2007, 2009) suggèrent que la peur, au sens strict du terme, est beaucoup trop vague.
Ils distinguent ainsi:
- l'inquiétude, rare mais intense, que les individus rattachent à un événement particulier (ex: vol violent)
- l'angoisse, plus courante mais diffuse, que les individus ne rattachent à aucun événement particulier
A partir de cette nouvelle conceptualisation, Farrall et ses collègues suggèrent que les études antérieures ont peut-être surestimé la mesure de la peur du crime.
Il y aussi la théorie de la peur du crime fonctionnelle ou dysfonctionnelle (Gray et al., 2011; Jackson et Gray, 2010), dont je parlais dans d'autres threads, qui envisage la peur du crime comme une "activité de résolution de problème".
Selon cette approche, les individus prennent des précautions qui les rassurent (peur du crime fonctionnelle), ou qui ne les rassurent pas et dégradent leur qualité de vie (peur du crime dysfonctionnelle).
Ajoutons à cela toutes les études qui suggèrent que la peur du crime n'est pas toujours liée à la délinquance, mais aux désordres (Innes, 2004; Innes et Fielding, 2002; Wilson et Kelling, 1982) ou encore à la peur du viol (Ferraro, 1995, 1996; Warr, 1984, 1985).
Aujourd'hui, ce concept anglo-saxon est devenu tellement large que les études ne portent plus nécessairement sur la "peur", ni sur le "crime", ni sur la peur suscitée par le crime.
C'est notamment la raison pour laquelle des chercheurs suggèrent d'abandonner ce terme pour en choisir un autre, plus englobant. Smeets propose par exemple de traiter des perceptions de la sécurité.
Vous vous dites peut-être: "C'est bien beau, mais on est en France, qu'en est-il au pays de la baguette et des deux étoiles?"
La situation est à peu près la même que dans les pays anglo-saxons, mais nous avons des années de retard sur eux.
Le concept de sentiment d'insécurité devient un objet d'étude et de politiques publiques avec les rapports parlementaires Peyrefitte (1977), Bonnemaison (1982), et Dubedout (1983).
Ces rapports distinguent ainsi plusieurs éléments:
- peur d'être victime
- émotion suscitée par le "spectacle" de la violence
- exaspération vis-à-vis de la délinquance
- angoisse suscitée par les changements sociaux
Mais la recherche avance plus lentement car les travaux de l'époque suggèrent que le sentiment d'insécurité est avant tout un "mythe", un instrument utilisé par les pouvoirs publics et les médias (Chesnais, 1981; Coing et Castelain-Meunier, 1980).
On peut néanmoins retenir, à l'époque, une étude empirique de Lagrange (1984), qui suggère que le sentiment d'insécurité augmente après un acte de violence spectaculaire touchant les citoyens "ordinaires"; mais que cette hausse n'est pas durable.
Les fondations de la recherche française sur le sujet sont ensuite posées par Roché en 1993, dans son ouvrage "Le sentiment d'insécurité".
Roché reprend la distinction de Furstenberg entre peur et préoccupation, cette dernière étant une "préoccupation pour l'ordre social" et ses marqueurs, par exemple les attitudes punitives comme la peine de mort.
Surtout, Roché associe le sentiment d'insécurité aux incivilités, qui ne sont pas nécessairement des infractions, mais qui sont perçues comme un déclin des valeurs morales et de la vie en société.
En 1998, Roché développe le modèle "Prexvu", selon lequel le sentiment d'insécurité est influencé par:
- la pression / fréquence de la délinquance et des incivilités
- l'exposition à ces phénomènes
- la vulnérabilité des individus
La préoccupation sécuritaire est aussi étudiée par Robert et Pottier (1997, 2004), qu'ils associent à la punitivité et la xénophobie. Les individus préoccupés y sont décrits comme "sensibles à la fragilisation du modèle de société" et à la "permanence de l'identité collective".
Ce qui est intéressant, c'est que la conceptualisation du sentiment d'insécurité "à la française" (peur / préoccupation) a peu évolué depuis. Cette dualité se retrouve dans la plupart des études sur le sujet.
On retiendra néanmoins les travaux récents de Noble (2015, 2016), qui propose une analyse "dispositionnelle" du sentiment d'insécurité basée sur:
- les expériences menaçantes
- les représentation socio-culturelles du danger
- les caractéristiques individuelles
En bref, le concept de sentiment d'insécurité a le même problème que celui de peur du crime: le terme est trop restrictif, il ne permet pas / plus de rendre compte d'un phénomène complexe.
Pour continuer sur le sujet, il faut savoir que la recherche quanti sur le sentiment d'insécurité / la peur du crime peut être laborieuse (pour ne pas dire casse-gueule). La raison est simple: comment mesurer quelque chose qui n'est pas objectif?
Les enquêtes de victimation incluent plusieurs questions, qui consistent à demander si les répondants se sentent en (in)sécurité, en général ou dans un contexte particulier, en fréquence ou en intensité.
Typiquement, les enquêtes anglo-saxonnes demandent si les répondants se sentent en (in)sécurité lorsqu'ils marchent seuls dans leur quartier la nuit.
Seulement voilà, ce genre de questions a été critiqué (à juste titre) parce qu'elle ne fait aucun lien direct avec la peur d'être victime, ou encore la perception du risque d'être victime.
En France, le problème est le même: les enquêtes demandent généralement aux répondants s'ils se sentent en (in)sécurité dans tel contexte. Par exemple, dans le quartier ou le village, comme évoqué au début du thread.
Mais comme le suggèrent certaines études (Robert et Pottier, 1997, 2004; Roché, 1998), la question "vous sentez-vous en (in)sécurité" renvoie aux différents éléments du sentiment d'insécurité, sans pouvoir les distinguer.
C'est un problème. Avec une autre conceptualisation / opérationnalisation du sentiment d’insécurité dans les enquêtes, peut-être que les chiffres changeraient. Tout comme Farrall et ses collègues (2007, 2009) ont suggéré que les études antérieures ont pu surestimé le phénomène.
L'enjeu, c'est que les enquêtes en question sont des dispositifs lourds, coûteux, difficiles à modifier. Et par prudence, on ne peut pas directement comparer les périodes avant et après les modifications.
Une autre solution / approche consiste à analyser le sujet à partir des réactions comportementales.
Notamment, Doran et Burgess (2011) estiment que l'analyse des comportements d'évitement permet de surmonter la difficulté de mesurer des émotions, des perceptions; et que cela permet d'avoir des résultats directement exploitables dans l'environnement.
EN CONCLUSION:
Le sentiment d'insécurité est un phénomène complexe, difficile à appréhender au début, mais il existe de nombreuses études sur le sujet qui permettent de mieux comprendre le sujet et de s'y repérer.
Le lien entre délinquance, victimation, et sentiment d'insécurité existe bel et bien. Mais il n'est pas automatique. Il ne suffit pas d'avoir été victime, de vivre dans un quartier dangereux, ou d'avoir regardé une émission sur le sujet pour en faire l'expérience.
Il y a de nombreux facteurs à prendre en compte, comme les caractéristiques individuelles, la cohésion entre résidents d'un quartier, les désordres et autres incivilités, etc.
Et surtout, la mesure de ce phénomène est imparfaite, parce que nous continuons à utiliser des outils qui ne sont plus nécessairement adaptés à l'état de la recherche sur le sentiment d'insécurité.
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