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Jean-Marc LAFON @JM_Lafon
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#Thread #Fil | Ce matin, je voudrais mettre à l'heure quelques pendules au sujet des combattant afghans. Trop de réactions dans ma TL sont en totale contradiction avec les témoignages que m'ont livrés des militaires occidentaux qui les ont côtoyés et/ou affrontés.
Quand on détaille les pertes des forces spéciales afghanes à #Ghazni, une réaction classique du lecteur est de déplorer que les instructeurs occidentaux aient formé des guignols incapables de résister à une action offensive déterminée des taliban. Ce tropisme est catastrophique.
Déjà, je fais aimablement remarquer que de tels problèmes sont ataviques dans tous les pays où celui qui se voit en homme blanc avec intentions pacifiques est venu apprendre à homme en voie de développement bien gentil mais un peu con à se curer le nez sans se crever l'oeil.
Donc en Afghanistan, en Somalie, en Irak, les forces occidentales formeraient de sombres neuneus pour qu'ils combattent à peu près efficacement des guerriers redoutables qui, bien souvent, sont issus du même village, de la même tribu, partagent la même culture. Curieux, non?
Quand on s'intéresse un peu à la guerre en Afghanistan, un des aspects flagrants est la porosité entre d'une part la police et l'armée afghane et, d'autre part, les insurgés. Ceux qui combattent dans un camp viennent souvent de l'autre. Parfois plusieurs allers et retours.
Le CV du combattant afghan incorporé au sein des forces pro-Kaboul vient perturber encore un peu le biais qui voudrait que les bons soient insurgés et les nullards gouvernementaux. C'est vrai tant parmi les hommes du rang que parmi les cadres.
Un coup d’œil à l'histoire, lointaine ou récente, de l'Afghanistan devrait par ailleurs incliner à la modestie les visages pâles convaincus que les autochtones ont un besoin vital de nos lumières pour apprendre le courage, la mobilité, la coordination des feux, etc...
Les Occidentaux qui ont eu à affronter les insurgés afghans à des occasions où ceux-ci acceptaient voire imposaient un combat de haute intensité sont unanimes. Même ceux qui avaient déjà l'expérience du combat. "Là, on boxe en catégorie poids lourds".
Et encore une fois, la porosité entre les forces gouvernementales et insurgées doit être prise en compte à l'étude de tels témoignages. Quand le combattant gouvernemental fait défection avec tout le bagage qui lui a été enseigné, il devient brusquement plus redoutable...
Là encore, éclairez ce que vous percevez par le petit bout de la lorgnette en voyant ce qui se passe ailleurs. En Irak, les anciens de l'armée (nullarde, c'est connu) de Saddam qui ont intégré les rangs de l'EI se sont brusquement mués en une force guerrière victorieuse. Euh !?
Ce qui n'est pas pris en compte dans ces perceptions condescendantes, binaires, c'est ce qui motive le combattant. 2 combattants d'égale valeur intrinsèque (aptitudes physiques et psychiques, compétences techniques...) ne produiront pas la même prestation selon leurs motivations.
Les schémas fondamentaux de ce problème ne sont guère différents de ce qu'on trouve dans la vie professionnelle civile (bon ouvrier mais mauvaise boîte par exemple), à ceci près que ce qu'il y a au bout de l'engagement, c'est la mort, qui entraîne la dépendance de la famille.
Aparté au passage: les cent garçons des FS afghanes qui se sont fait tuer à #Ghazni n'ont pas été aimables ni coopératifs envers leurs adversaires, qui ont également essuyé des pertes concrètes. Mais les routes n'étant pas sous contrôle de Kaboul, les renforts ont tardé.
Il y a quelque chose d'affreux à lire des commentaires faisant de ces cent hommes de vulgaires chevreaux que l'on aurait trucidés dans une ambiance festive au son des vuvuzelas et en mangeant des tacos. Un peu de sérieux, que diantre!
Il est une réalité concrètes dans ce pays et dans d'autres: on choisit son camp en fonction de ses intérêts. Oui, je sais, la religion, la charia, les authentiques et tout le bordel. D'accord. Mais tout ça vient au service de l'item n°1 de la pyramide de Maslow (cf ci-dessous).
Ce qui nous amène à poser la question de l'efficience, non du combattant au sens individuel, mais de la structure au sein de laquelle il évolue. Etre taleb fait-il du mauvais gouvernemental un être supérieur? Etre gouvernemental fait-il de l'ex-taleb un bon à rien? Non.
Et comme nous l'avons vu à #Ghazni, où elles ont durement combattu, les forces gouvernementales donnent chaque jour des preuves de courage, d'efficacité, même si dans le même temps, ailleurs, elles affichent aussi un taux alarmant de défections et de défaut de combativité.
Ce qu'il faut questionner, ce n'est pas la valeur du guerrier mais la dimension politique de la guerre. Ce ne sera pas superflu car je rappelle à l'aimable assistance que le ressort politique est l'essence même de la guerre, celle de la victoire et celle de la défaite.
Or, voilà un conflit où les Occidentaux déversent des tombereaux d'or, par exemple dans la logistique tant militaire que liée à l'aide au développement. De l'or qui enrichit les circuits économiques locaux dont les éminences grises sont acquises aux insurgés...
C'est pour moi la sept-cent-soixante-seizième occasion de vous conseiller la lecture de l'excellent "Jihad & Co" de la non moins excellente @ProfAishaAhmad, que je vous suggère d'ailleurs de suivre car c'est une excellente tueuse de tropismes infondés mais tenaces.
Et j'en reviens à mon propos initial: l'argent déversé par les occidentaux sur l'Afghanistan coule à flot dans les poches de deux forces concurrentes: les seigneurs de guerre + ou - rangés aux côtés de Kaboul et... les insurgés.
Et ce par deux canaux: 1) les entrepreneurs de transport, BTP, etc, rangés de façon plus ou moins volage dans un camp ou dans l'autre selon leurs intérêts, et 2) un aspect clef: la sécurité du passage dans ce pays d'une dangerosité extrême.
Et c'est au 2) du tweet précédent que le bât blesse. Le coût de la sécurité est différent selon que vous avez affaire A) à un mafieux local faisant du trafic d'influence avec Kaboul ou B) à un émir taleb. Et... le B) est moins cher pour un résultat plus probant. Cf Jihad & Co.
C'est ce moteur essentiel de performance économique qui a conduit les éminences grises du tissu économique local, dont je parlais plus haut, à enrichir leur vie spirituelle en se rangeant assez largement aux côtés des insurgés, notamment taliban et affiliés... #CQFD
"T'es fatigant, JM. Tu pars sur la valeur du combattant et tu diverges sur l'économie". Euh oui, complètement. Je rappelle ce que j'ai évoqué ci-dessus: le but premier d'un guerrier est identique à celui d'un maçon (et c'est souvent le même type!). Item n°1 ci-dessous. #Maslow
Bon, c'est bientôt l'heure de l'apéro, alors on peut commencer à essayer de simplifier l'équation. Ça vous dit? J'ai les noms de ceux qui ronflent.
Le combattant gouvernemental, souvent un taleb retourné (connu comme tel ou pas), souvent un futur taleb... retourné ou pas... est là pour avoir la garantie du repas pour lui et les siens, et un peu de sécurité. Son efficacité est conditionnée par la stratégie que sert sa force.
Or, la force que sert ce combattant combat pour un gouvernement dont les supports locaux sont des seigneurs de guerre investis dans une carrière politico-financière. A la réponse "pour quelle cause mourir?", la réponse est souvent uniquement matérielle.
Il est un aspect propre aux taliban, quoi que l'on pense d'eux par ailleurs: ils sont résilients. Leurs buts stratégiques sont clairs. Ils n'ont jamais varié. Ils sont intimement fondus dans le tissu social. Leur dynamisme politique est considérable, même à l'international.
Leur imbrication dans le tissu local leur permet de mobiliser des combattants (par ailleurs civils...) où et quand on a besoin d'eux tout en ayant relativement peu de distance à couvrir pour créer le surnombre localement, et en verrouillant les routes (topographie favorable +++).
Confrontés à une force gouvernementale ne servant pas de but stratégique transposable à l'activité militaire, une telle force ne peut que prendre régulièrement un ascendant moral certains. L'efficacité convoque l'enthousiasme et vice versa.
L'efficacité militaire des taliban ne vise pas à organiser une campagne massive de conquête du pays. Les insurgés n'en ont pas les moyens matériels. Ils veulent durer et coûter un maximum d'argent et d'énergie aux occidentaux, au point que ces derniers partent DE GUERRE LASSE.
Ceci étant dit, et force étant de constater que la stratégie des insurgés est plus efficace que la non-stratégie adverse; mais aussi que l'investissement financier occidental finit dans les poches des mafieux et des jihadistes... quid du combattant gouvernemental?
Eh bien s'il est vrai que les forces de Kaboul connaissent un fort taux de défection, abandonnent souvent positions et matériel... Elles sont toujours là, continuent de se battre, et remportent des succès entre deux revers. Leurs pertes parlent aussi du courage de ces hommes.
Alors à travers toute cette complexité à peine effleurée dans ce fil... Mais aussi toute cette souffrance... Posons-nous les bonnes questions: est-ce le combattant de Kaboul qui est militairement mauvais ou le système mafieux qui l'emploie et que nous engraissons depuis 17 ans?
Le combattant des forces gouvernementales afghane meurt abondamment depuis de longues années dans une guerre que ses adversaires, pourtant brillants et malins, n'ont toujours pas gagnée. Nos milliards ne sont rien sans ces hommes.
Mais les ressorts de cette guerre où notre politique de coopération révèle un défaut scandaleux de rendement ne sont pas spécifiques à l'Afghanistan. Chaque "terre de jihad" où cette politique se décline révèle de douloureux points communs, dont la mort de soldats dits "mauvais".
Je finirai sur un détail sémantique. Qd on dit d'un théâtre d'ops qu'il est un "nouvel Afghanistan", ne vous y trompez pas. Il ne s'agit pas là des similitudes entre l'Hindou Kouch et l'adrar des Ifoghas. Non, c'est de la méthodologie qu'y appliquent les occidentaux qu'il s'agit.
Alors de grâce, avant d'interroger la valeur, le courage, le degré d'engagement de cent guerriers tués dans un bled qu'on ne saurait placer sur une carte, posons la question des valeurs animant la politique de coopération qui a donné à leur guerre son abjecte physionomie. #Fin
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