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Guillaume Nicoulaud @ordrespontane
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Fin octobre 1941, les services de renseignement britanniques sont en alerte maximale : il semble que les nazis aient finalement réussit à infiltrer des agents en Angleterre ; on vient d’intercepter les messages du chef de leur réseau, un certain ‘Arabel’. #Thread
Dans ses messages interceptés par les brits, Arabel avertit ses maîtres de l’Abwer (le renseignement militaire nazi) qu’un convoi de la Royal Navy a quitté la baie de Caernarvon, au pays de Galles, et fonce désormais dans l’Atlantique, droit vers le sud.
Détail troublant, néanmoins : ce convoi n’existe pas. Même pas en rêve.
Mais là où cette étrange affaire devient encore plus extraordinaire, c’est que les nazis prennent cette information très au sérieux : ils envoient leurs U-boats et mobilisent même des chasseurs italiens pour tenter d’intercepter ce convoi à Gibraltar.
Mieux encore : après avoir échoué à repérer ledit convoi (et pour cause…), les nazis ne remettent pas une seconde en cause les informations d’Arabel et mettent ça sur le dos de l’incompétence de leurs alliés italiens.
Alors évidemment, tous les services de renseignement britanniques se mettent à chercher frénétiquement cet Arabel, un chef-espion de l’Abwer planqué en Angleterre qui balance des infos bidons aux nazis et semble, malgré ça, avoir toute leur confiance.
Ce n’est que le 2 février 1942 qu’ils vont retrouver sa trace ; quand un espagnol contacte l’ambassade britannique de Madrid pour offrir ses services d’espion et précise qu’il fournit déjà de fausses infos aux nazis.

Le gars s’appelle Juan Pujol Garcia.
Et l’histoire que ce Pujol va raconter aux brits est absolument hallucinante.
En fait, ça fait déjà plus d’un an que Pujol essaie de prendre contact avec eux pour leur proposer ses services d’espion. La première fois, c’était en janvier 1941 à Madrid : les gars de l’ambassade britannique l’avaient envoyé promener poliment.
À leur décharge, il faut reconnaitre que Pujol n’avait rien du profil d’un espion : le mec était un pacifiste convaincu et, jusque-là, il avait racheté (et planté) deux cinémas, travaillé comme éleveur de poule et géré d’un hôtel minable à Madrid.
Sauf que, ce que les brits n’avait pas perçu chez notre bonhomme c’est une haine absolu du fascisme comme du communisme hérité de son expérience de la guerre d’Espagne et, accessoirement, un talent stupéfiant pour baratiner son monde.
La preuve c’est que, rejeté une première fois par les brits, notre Pujol avait déclenché son plan B : se faire carrément recruter par l’Abwer et enfumer les nazis directement de l’intérieur (parce que pourquoi pas ?)

Et il a réussi, le bougre !
En quelques mois, Pujol devenu Arabel avait été formé, équipé et financé par les nazis pour monter de toute pièce un réseau d’espion en Angleterre — sachant que le gars n’avait jamais traversé la manche et qu’il parlait tout au plus trois mots d’anglais.
Pour régler le problème, notre espion amateur avait fait simple : il s’était installé à Lisbonne et avait acheté des cartes d’Angleterre, des guides touristiques, des horaires de trains anglais… bref, tout ce qui pouvait lui servir à s’inventer une vie en Angleterre.
Pour les nazis, il était à Londres depuis juillet 1941 et y avait développé tout un réseau d’espions parfaitement fictifs à l’aide desquels il écrivait des rapports tout aussi fictifs — mais très longs pour que ça prenne un maximum de temps à analyser.
Et comme les nazis s’étonnaient de recevoir des lettres postées depuis Lisbonne, Pujol leur avait expliqué qu’il avait recruté un pilote de KLM qui assurait la liaison Londres-Lisbonne pour lui servir de courrier et échapper à la vigilance des anglais.
Détail incroyable : il se trouve que le gars de la KLM qui était responsable de cette ligne était *vraiment* un espion des nazis.

Les anglais le savaient mais Pujol, évidemment, l’ignorait complètement.
Assez vite, Pujol avait compris qu’il fallait donner un peu de substance à ses rapports, sinon les nazis allaient finir par se lasser. Comme il ne connaissait strictement rien à l’armée britannique, il avait encore essayé de demander de l’aide aux anglais — en vain.
Du coup, Pujol inventait tout et n’importe quoi ; y compris des trucs totalement loufoques. Mais ses histoires étaient tellement détaillées et bien ficelées que même les anglais étaient persuadé qu’Arabel était vraiment en Angleterre.
Pourtant, il y avait quelques signes comme l’incapacité de Pujol à comprendre le système des livres, pence et shillings — raison pour laquelle il envoyait toutes ses notes de frais en shillings.
Un beau jour, il a même faillit se faire pincer parce qu’il désignait les unités anglaises par des numéros plutôt que par des noms comme s’était l’usage au Royaume Uni. Son agent de liaison nazi s’en était étonné et lui avait demandé de s’expliquer.
Coincé, Pujol y était allé au bluff et avait carrément traité son interlocuteur d’incompétent en proposant de lui envoyer la preuve que ça avait changé — preuve qu’il n’avait évidemment pas.

Le nazi s’était finalement excusé.
Bref, les nazis avaient totalement confiance en leur brillant chef de réseau en Angleterre et le coup du convoi fictif l’avait assez largement démontré.

Du coup, Pujol a enfin réussi à capter l’attention des brits — et pas qu’un peu.
Deux mois à peine avec sa première rencontre avec le MI6, Pujol débarque à Londres.

Les brits aussi lui ont trouvé un pseudo : ça sera #Garbo parce que tous sont maintenant convaincus qu’ils ont affaire au plus grand acteur de tous les temps.
À partir de ce moment-là, le réseau fictif d’Arabel-Pujol-Garbo explose pour atteindre 27 agents. Évidemment, ça coûte un bras et il réclame de plus en plus de moyens aux nazis. Au total, ils vont lui envoyer 17 554 livres (presqu’un million d’euros actuels !)
En plus de ça, il dispose maintenant de vraies infos qui lui permettent de mixer joyeusement le produit de son imagination débordante avec des faits tout à fait réels et vérifiables.
Durant l’opération Torch (l’invasion de l’Afrique du nord), il réussit à convaincre les nazis que les alliés vont débarquer en Norvège et au Sénégal puis leur envoie une lettre avec les vraies infos sur le vrai débarquement…
… en se débrouillant pour qu’elle arrive un jour trop tard.
Un jour, les nazis lui demandent les horaires des trains anglais pour les bombarder : il leur a envoyé les horaires de l’année précédente.
Une autre fois, après que la Luftwaffe ait descendu un vol Londres-Lisbonne, il engueule les gars de l’Abwer en expliquant qu’un de ses espions aurait pu être à bord.

Les mecs se sont excusés et n’ont jamais recommencé. #CouchéPasBouger
Évidemment, les nazis lui envoient consciencieusement toutes les mises à jour de leurs systèmes de chiffrement ; lesquelles passent immédiatement entre les mains du MI5 et finissent sous le nez de l’équipe d’Alan Turing à Bletchley Park.
Considéré par l’Abwer comme la meilleure source d’information sur le débarquement allié, Pujol n’a aucun mal à les convaincre que le First United States Army Group (FUSAG) existe vraiment et que le débarquement aura lieu dans le Pas-de-Calais.
Trois jours après le débarquement en Normandie, il se débrouille pour convaincre Hitler que ça n’est qu’une diversion et que la vraie offensive aura bien lieu dans le Pas-de-Calais.

Ça passe crème.
Deux mois plus tard, alors 21 divisions nazies attendent toujours le FUSAG sur les côtes de la Manche (#lolilol), Pujol se voit carrément décerner la Croix de Fer par les allemands (distinction qui impliquait l’accord direct d’Adolf Hitler)…
… et quatre mois plus tard, le 25 novembre 1944, il est décoré de l’Ordre de l’Empire Britannique par George VI lui-même.

Inutile de préciser que personne d'autre n'a réussit un coup pareil.
Après-guerre, Pujol part se faire oublier en Amérique du sud et le MI5 ira jusqu’à raconter qu’il est mort de la malaria en Afrique.

En fait, il s’ennuie sec au Venezuela (et y plante un autre hôtel comme au bon vieux temps).
Il va passer 40 ans à vivre sous les radars jusqu’à ce qu’un journaliste lui mette la main dessus en 1984 et le ramène pour assister au 40ème anniversaire du Jour-J.

Même ses propres enfants le croyaient mort. #Fin
Petit bonus !
Tout a bien failli planter en 1943 quand Araceli, la femme de Pujol, avait le mal pays et menaçait de tout balancer si on ne la laissait pas rentrer en Espagne.

Pour régler le problème, Garbo a appliqué à sa propre femme le genre de recettes qu’il réservait aux nazis.
Avec la complicité du MI5, il a simulé sa propre arrestation suite à une dispute fictive avec son officier traitant à propos du sort d’Araceli — allant jusqu’à la faire embarquer, les yeux bandés, dans un centre d’interrogation du MI5.
En voyant son mari en tenue de prisonnier et persuadée qu’il en est arrivé là pour la défendre, Araceli fond en larme et jure que si Pujol est libéré, elle se tiendra tranquille et fera tout son possible pour l’aider à accomplir sa mission.

Elle a fait ça.
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