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Dr Laélia Véron @Laelia_Ve
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Petit fil sur un paradoxe (suite à des discussions avec @Melusine_2 et @LIndeprimeuse ) : comment expliquer qu'alors qu'on se définit comme progressiste, voire gauchiste, ou tout simplement non réac, on fait généralement preuve de conservatisme en ce qui concerne la langue?
D'abord, quelques petites précisions. Ce qui est particulier en linguistique, par rapport à d'autres domaines, c'est que puisque nous sommes des sujets parlants, nous avons toutes une pratique de la langue, donc une idée de la langue, des jugements de valeur sur la langue
Les sujets parlants ont tendance à investir de la langue de plein de choses qui ne sont pas la langue, c'est-à-dire des valeurs affectives qui viennent de leurs expériences, des préjugés qui viennent de leur époque ou de leur groupe social (je cite ici la linguiste M. Yaguello)
Le travail du ou de la linguiste est de distinguer ce qui relève du préjugé plus que de la réalité linguistique. Mais tout sujet parlant a tendance à humaniser la langue, et donc à être attaché·e à un objet mythique de la langue plus que la langue elle-même
Si le sujet parlant est francophone et a quasi toujours vécu en France, il faut ajouter à cela que la France a un rapport très particulier avec la langue française, qui est la langue dominante, la langue officielle et la langue nationale
C'est une situation de monolinguisme officiel (ce qui ne veut pas dire qu'on ne parle qu'une langue en France, bien au contraire!) très particulier, ce qui renforce encore notre rapport affectif à la langue et à notre maîtrise (réelle ou supposée!) de la langue
Notre attachement à certaines formes, que nous ne voulons pas voir changer, est irrationnel.Ex:quand j'explique à des gens que le "ph" de "nénuphar" n'a aucun sens étymologique, que la vraie étymologie (perse et non pas grecque) est bien plus respectée par l'orthographe "nénufar"
Que le mot s'écrivait "nénufar" (conformément à l'étymologie) avant qu'une réforme décide qu'on devait l'écrire "nénuphar" pour faire croire que notre langue était très marquée par le grec (!!), qu'il est donc plus logique linguistiquement d'écrire "nénufar"...
On me répond souvent "oui, mais le ph c'est joli". Pareil pour "oui mais moi j'aime bien l'accent circonflexe." "Oui, mais le "f" de clef c'est mignon". Pourquoi trouve-t-on cela "joli"? Pourquoi aime-t-on bien ces orthographes? Ont-elles vraiment une beauté intrinsèque?
En fait, nous aimons ces orthographes parce que nous en avons l'habitude. Mais je pense que même le plus réac de l'orthographe trouverait bizarre que l'on revienne au mot "rhythme". Mais si vous aimez les "h", si les "h" c'est joli, pourquoi n'aimez-vous pas "rhythme"?
Autre exemple, même le plus réac trouvera fort bizarre que l'on dise "un étudiant" pour une fille (alors qu'il veut qu'on dise "le maire" par exemple). Alors qu'il y avait les mêmes contre-arguments lors de la revendication du mot "étudiante" (c'est moche, c'est vulgaire etc).
Notre attachement affectif est donc très souvent 1) arbitraire (il subsiste même quand on prouve l'aberration linguistique de certaines orthographes) 2) lié à l'habitude. Troisième critère, souvent il rejoint un mythe "la langue française est belle parce qu'elle est difficile"
Vraiment? Pourquoi ? Qu'y a-t-il derrière cette idée? Nous en venons ici à l'explication sociolinguistique. La maîtrise de la langue (réelle ou supposée) constitue, surtout si on est de profession intello (typiquement si on est prof), si on a fait des études, un capital.
Nous sommes dans un monde où nous vivons dans l'insécurité, où tout ce qui relève de la culture est menacé, où les professions intellos, culturelles, etc sont soumises à une menace de déclassement social permanent (merci J-M Blanquer pour la suppression de postes, au fait)
Nous avons l'impression que notre capital "langue" va être dévalué. Quand on est étudiant·e, dans un milieu ou une profession intello, souvent, c'est (quasi) notre seul capital. Nous avons l'impression qu'on va nous prendre le peu que nous avons, et que nous avons peiné à avoir.
C'est difficile pour les intellos de renoncer à ce qu'on a appris (avec difficulté des fois) même quand on nous montre le côté arbitraire de la chose. C'est l'expression d'une peur d'un déclassement social (et d'une perte d'identité), suite à une dévalorisation de notre capital
Cela se comprend bien sûr. Mais posons-nous quand même quelques questions sur la manière dont nous réagissons. Sur ce sur quoi porte notre affect. Sur ce que veut dire défendre et aimer la langue.
N'abandonnons pas notre raison quand il s'agit de langue! Sachons distinguer ce qui relève d'une logique vraiment linguistique, et ce qui relève d'une autre logique (sociale, affective). Demandons-nous si aimer notre langue, c'est vraiment se battre pour un "h".
Et ayons un peu de recul sur nous-mêmes. Parce que, franchement, la plupart des personnes qui disent "de notre temps on y arrivait bien" "les jeunes aujourd'hui sont des fainéants" "moi je ne fais pas de faute" je suis SÛRE que vous ne maîtrisez pas autant que vous le pensez
Une pétition qui avait eu des milliers de signatures pour défendre le circonflexe, en disant que la langue était belle parce qu'elle était difficile, s'accompagnait de commentaires louangeurs... et plein de fautes (et souvent racistes, mais c'est autre chose).
Personnellement, je pense qu'on peut aimer la langue, ne pas renoncer à la complexité de la langue, mais pas n'importe comment. Je suis pour la complexité, quand elle se rattache à un sens, à une logique, pas quand c'est purement arbitraire ou social
(et des fois j'en ai marre des gauchistes, aficionados de la sociologie mais qui ne veulent surtout pas qu'on leur applique à eux ou elles une analyse socio-linguistique. Ne soyez pas déconstructionnistes juste pour les autres)
Vous ne pouvez pas employer un jargon sociologique percutant et rigoureux dès qu'il s'agit d'analyser les autres, mais vous contenter de "oh moi j'aime bien [telle orthographe]" sans aller plus loin.
C'est fatigant de faire de la socio-linguistique parce que j'ai l'impression que ce serait BEAUCOUP plus confortable comme position de faire des fils "les difficultés cachées du français", de sortir des règles obscures, tout le monde applaudirait en disant "la langue frânçâise!"
Mais je pense malgré tout que l'amour de la langue et le rapport à la langue ne doivent pas être fondés sur des mythes et sur des peurs, et que le savoir comme émancipation, ça marche aussi en linguistique (et c'est passionnant) 😊
(Même si bon, des fois les gens n'aiment pas du tout -et je les comprends- qu'on leur montre certains mécanismes. Dur quand on est prof de français par exemple de se voir démontré qu'un attachement à la langue peut être arbitraire et même ignorant)
Parce que nous n'apprenons pas l'histoire de la langue dans notre système scolaire. Nous apprenons la littérature. J'ai passé les concours de lettres, et je ne savais rien (mais je croyais savoir). J'ai découvert mon ignorance quand j'ai commencé à faire de la linguistique.
Si ça vous intéresse, quelques petites pistes de lectures
-Yaguello, "Catalogue des idées reçues sur la langue" (très simple et clair); "Alice au pays du langage" (introductif, un peu plus difficile)
-Une approche socio-linguistique et historique Calvet, "La guerre des langues"
Si vous voulez aller plus loin, en socio-linguistique, toujours Calvet (par exemple "Linguistique et colonialisme")
Le super entretien de @MarCandea (dont je suis fan) dans @RevueBallast revue-ballast.fr/maria-candea-l…
Et... je continuerai à faire des fils. 🙂 Merci pour votre intérêt
(Battons-nous pour ce que nous aimons, pour le savoir, la culture, pour l'école, pour la langue, etc... mais ne nous trompons pas d'objet dans notre combat [mince j'ai l'impression d'être Raphaël Enthoven quand je dis ça, j'arrête décidément ce fil])
(Ah et vraiment un dernier mot : j'espère n'avoir blessé personne avec ce fil. Et je ne prétends pas du tout tout savoir. Au contraire, j'ai vraiment vécu l'expérience "tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien". Et je suis toujours nulle et ignorante en allemand 😭)
encore des précisions (désolée, je suis bavarde): Calvet, c'est un peu vieux en sociolinguistique! (surtout sur langue et colonialisme) C'est bien pour une première approche, mais ce n'est vraiment pas le plus récent (sur le sujet suivre @cecilecanut notamment)
Ah oui, @Hugorodru qui vous dira tout ce que vous voulez savoir sans jamais avoir osé le demander sur l'étymologie
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