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Nathalie Raoux @RaouxNathalie
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Pour mémoire, à l’heure de l’#appelpourlesmigrants et de l’#Aquarius un petit fil sur Walter Benjamin en exil. On commence doucement - et avec un dessin à la Paul Klee.
5 mars 1933. A Berlin, WB suit à la radio suit le résultat des élections au Reichstag. En janvier, Hitler est arrivé au pouvoir et la répression s’est d’abord abattue sur les opposants politiques. "L’oiseau des élections » a les ailes brisés - le NSDAP n’est pas majoritaire.
En marge on lit - « deux heures d'émission » allusion un projet d’émission pour la radio qui constitue avec la presse sa seule source de revenus. Bientôt tarie. Si sa vie n’est pas directement menacée, il comprend très vite que la persécution peut prendre une forme économique.
« L’air n’est plus respirable ; aspect qui perd naturellement de sa portée, puisqu’on nous tient à la gorge. En premier lieu sur le plan économique » écrit-il à G. Scholem
(Parenthèse) De là aussi son refus, constant et congruent avec ses engagements antérieurs, de faire une partition entre les réfugiés "politiques" et la dite « masse informe » ou émigrés "économiques » au sein de l’émigration allemande. (fin de la parenthèse)
"Fuir pour vivre" certes ms comment vivre après avoir fui ? L’exil est un casse-tête "Il y a des endroits où je puis gagner un minimum et d’autres où je puis vivre d’un minimum, mais aucun où ces deux conditions se rencontrent."
17 mars 1933. WB quitte Berlin pour Paris - un choix évident. Mais qu’il sait aussi problématique. A Paris, il est « déplacé » à tous les sens du terme. Départ pour Ibiza le temps de voir venir, de poser des jalons sur l'avenir. Du moins il l’espère. (ici à Ibiza)
Quelques commandes de la presse allemande arrivent encore. Démarches auprès des comités d’aide aux réfugiés. Le champ littéraire exilé s’organise sous son oeil dubitatif. Culture contre Barbarie ? L’équation est peut-être trop simple.
Juillet 1933. Un premier tournant. Les réfugiés allemands ne sont plus les bienvenus. Peu à peu les frontières se ferment.Le problème des réfugiés est porté à un niveau international (SDN). La France, elle, se veut au mieux une "gare de triage, pas une voie de garage » (sic)
« On entend dire que les émigrés sont pires que les Boches, cela donne une bonne idée de la société qui vous attend » commente Benjamin. Ce qui l’attend en France, en septembre 1933, c’est rien. Nichts. Nada
« En dépit d’une correspondance prometteuse » il « n’en a récolté jusqu’à ce jour ni un centime, ni un matelas, ni une bûche de bois » écrit-il. Heures grises et solitaires. Sans projets. Tant est si mal qu’à la fin de l’année 1933 il se dit être aussi « au bout du rouleau »
Mais l’histoire s’emballe, le happe. Tandis qu’il travaille sur Haussmann et les émeutes de rues, sous ses yeux, s’en produisent d’autres, avant-courrières du 6 février 1934. Image dialectique.
Les notes sur les passages ressortent des cartons. Le projet a pris un nouveau visage. Moins poétique. Raccord avec l’actualité. Le projet initial demeure : réveiller son temps de ses rêves en l'éveillant à eux. Ou aller débusquer les promesses non tenues de la modernité.
Le livre des passages est devenu le « tertium gaudens entre moi et le destin », le troisième larron qui profite de la querelle entre lui et l'histoire. La lutte sera âpre… Fin de l'épisode 1. Plus plus tard.
Et pour patienter quelques manuscrits à déchiffrer (vous avez 4 heures)
Donc, WB galvanisé part à la chasse aux subsides. Un cycle de conférences sur la littérature allemande ? Raté. Il en tirera "l’Auteur comme producteur" une invite aux intellectuels à se défaire de leur auréole et à se considérer comme travailleurs "de la tête» (pas du chapeau!)
Le texte, qui est aussi une attaque en sous main et à double front contre ce qui se fait en matière d’engagement dans le champ littéraire exilé sera refusé par K. Mann - tonton Heinrich s’étant senti visé ( Blink blink @VRobertParis3). Il restera inédit de son vivant.
Mais WB finit par décrocher une petite bourse, allouée par l’Institut de recherches sociales (la future école de Francfort) - 500 francs. Trop peu pour se fixer à Paris toutefois. "L’existence instable des premières années de l’émigration" continue...
Séjour chez Brecht au Danemark. Puis c’est San Remo, dans la pension de famille de son ex-épouse, Dora. « Dans les ruines de son existence ». D’où il chassé par l’arrivée… de sa belle-mère. Heures noires. Humour noir sur "l’impayable patron d’hôtel ». (ici chez Brecht, en 1938)
De retour à Paris, au mois de mai 1935, il note que « la xénophobie fait des progrès inquiétants. ». Il ne se trompe pas... et les réfugiés allemands, le plus souvent issus de professions libérales sont parmi les premières cibles.
Sur le plan personnel pourtant les choses s’améliorent. Il a enfin réussi à "intéresser l’Institut à ses travaux » et à décrocher de quoi vivre et travailler à Paris. A l’automne 1935, il peut enfin se fixer à Paris. 23, rue Bénard, en sous-location. (photo Arno Gisinger)
Et être d’"utilité publique ». Avec un texte, sans doute le plus fameux, l’Oeuvre d’art à l’ère de sa reproductibilité technique. Pas un traité d’esthétique, mais une oeuvre politique. #onnelerepeterajamaisassez
Et sur le plan politique, en ce printemps 1936, les choses bougent. Le programme du Front populaire, coalition des partis de gauche (socialistes, communistes, radicaux) promet « le pain, la paix et la liberté ». WB est circonspect. Comme il l’est devant cette affiche du PC....
C'est que le bleu, blanc, rouge, la famille, la patrie, la nation, les valeurs bourgeoises, c'est pas trop son truc à lui.... hein ? On se doute donc que le Front Pop au pouvoir et les "non, tout n'est pas possible" le laisseront dubitatif...
Passons. Et revenons sur l'action du Front populaire en faveur des réfugiés allemands. Elle aussi mitigée. On leur accordera bien la reconnaissance du statut de réfugié. Mais sans le droit au travail. Donc bref...
Et cette reconnaissance se limitera à ceux entrés en France avant la date butoir du 3 août 1936. Sous le soleil rien de bien neuf donc. Si ce n'est peut-être, mais c'est déjà ça, un changement d'atmosphère pour eux.
L'air de rien nous voilà arrivés au moment où l'histoire bascule. Donc pause (et un petit carnet d'adresses, un !)
Eté 1936. Un « sombre été » passé chez Brecht, une fois encore : la guerre d’Espagne (ainsi que les procès de Moscou) assombrissent l’horizon. Il pressent que l’Europe va basculer dans la guerre : « Espérer, c’est là le possible dernier mot de cette possible dernière heure ».
Et Benjamin de signer et d’introduire dans l’Allemagne nazie, un camouflet camouflé imitant la pompe nazie et la fustigeant. "De l'honneur sans la gloire, de la grandeur sans l'éclat, de la dignité sans la solde ». Pièce de résistance.
Résistance, c'est peut-être le mot qui scande les années qui suivent. Tenir bon dans un contexte de marginalisation toujours grandissante. Enfermer la vérité "dans une caissette d'acier" pour qu'elle survive.
On reprend le fil... Donc nous revoilà à l’automne 1936. A nouvelle donne historique, nouvelle théorie… critique. C’est à ce moment que nait la « théorie critique » proprement dite. Benjamin lui signe au printemps son essai sur "E. Fuchs historien et collectionneur"
Sur le front personnel, sa situation se dégrade. L’inflation et la dévaluation rongent - comme pour tous - ses subsides et les conquêtes du printemps dernier. Le mécontentement gagne. Juin 1937. Le gouvernement Blum est remplacé par un front populaire à direction radicale.
Acerbe, Benjamin note : "tous ne s'accrochent qu'au fétiche de la majorité "de gauche" et personne n'est gêné qu'elle fasse une politique qui, pratiquée par la droite, provoquerait des émeutes"
Quant au champ littéraire exilé, il ne se porte guère mieux. Traversé par des querelles intestines, exacerbées par les Procès de Moscou qui continuent, il se délite. A l'automne 1937, T. Mann lance Mass und Wert, où WB publiera qques articles et extraits de son Enfance berlinoise
L'histoire se ferme. « Les portes se ferment ». Fin 1937, Adorno quitte l’Europe. Où Benjamin demeure seul et isolé. Sa base arrière, c’est nouveau domicile 10, rue Dombasle (vue depuis l’appartement de WB, photo A. Gisinger in Konstellation shameless autopromotion)
Il est comme dans « la gueule du crocodile » qu’il tente de maintenir ouverte « par des étais de fer ». Et d’abord son travail sur Baudelaire, modèle miniature des Passages, un véritable casse-tête. Mais aussi un monde où l’action s’est enfin faite la soeur du rêve (mss)
A l'été/automne 1938, il en rédigera chez Brecht une partie connue sous le titre "Le Paris du Second Empire chez Baudelaire" comme "une course contre la guerre. A Munich, on négocie les fameux "accords"...
"Hier j'ai préparé le transport à Paris des quelques centaines de livres qui se trouvent ici" écrit-il à Adorno. "Mais à présent j'ai de plus en plus le sentiment que cette destination devra n'être pour eux comme pour moi qu'un lieu de transit."
Et WB d'ajouter "je ne sais combien de temps l'Europe restera materialiter respirable ; mais spiritualiter, après les évènements des dernières semaines, ce n'est déjà plus le cas" (4 octobre 1938)
Et là je m'aperçois que j'ai oublié de vous parler d'un point important. En mai 1938 - au pire moment tant la situation des étrangers en France commence à se dégrader - WB dépose une demande de naturalisation.
Jamais il n'obtiendra la nationalité française. Honte.
Mais revenons à l'automne/hiver 1938. Un "coup" - son Baudelaire est rejeté par Adorno & C°. Puis un autre - le rapprochement franco-allemand - et la dite "Nuit de Cristal" les pogroms de novembre 1938 en Allemagne. "Profonde dépression" qui le laisse muet pendant un trimestre.
Par muet, je veux dire qu'il n'écrit plus de lettres - on se comprend... Mais au printemps 1939, il rebondit. Il a trouvé la solution au moins pour faire face aux écueils de son texte sur Baudelaire. Nous sommes le 23 février 1939.
Ce jour-là, se noue pourtant une "constellation malveillante", une méchante ironie de l'histoire. Ici, pause. Arrêt sur image.
En ce 23 février 1939 donc, deux événements se produisent. Dans un bureau de la Gestapo à Berlin, ordre est donné de déchoir Benjamin de sa nationalité allemande. Dans les faits, il est quasi apatride depuis 1938, date à laquelle son passeport allemand a expiré (ici l'ancien)
Pour état-civil, pour ainsi dire, il n’a que celui de « réfugié en provenance d’Allemagne » qualité qui lui a été reconnue en 1937. Mais la menace la plus sombre qui s’abat sur lui en ce mois de février 1939 est renfermée dans une lettre adressée depuis NY par Horkheimer.
A cours de subsides, l’Institut de Recherches Sociales, son seul et unique mécène prévient qu’à court terme sa bourse sera supprimée… Inutile de dire ce que cela signifierait pour lui ! Branle-bas de combat. il faut trouver de l’argent.
C’est dans la crainte qu’un « messager de malheur » ne lui apporte la nouvelle de la suppression de sa bourse qu’il vivra les mois suivants. Tension extrême. Aggravée bien évidemment par les événements d’Europe (Tchécoslovaquie, menace de guerre plus aiguë)...
Sous la pression croisée de l’histoire majuscule et minuscule, Walter Benjamin parvient tout de même à rédiger « Sur quelques thèmes baudelairiens » (à retrouver dans ses Oeuvres comme la plupart des textes cités jusqu’ici)
« J’attends maintenant les nuages d’orage que ce texte va rassembler au-dessus de ma tête. Je dois en outre me contenter de tels orages métaphoriques, car l’été est insupportablement pluvieux et froid. Le climat parisien est plus malsain que jamais......
Je suis moi-même pluvieux, fatigué, triste et surmené ». Le 23 août 1939, premier coup de tonnerre : le pacte germano-soviétique est signé. Le 3 septembre débute la « drôle de guerre »…
Et pour les réfugiés allemands, c’est vraiment une « drôle » de drôle de guerre. Après que les plus suspects d’entre eux aient été arrêtés fin août, le gros des exilés allemands - les hommes seulement - sont tenus de se rendre dans des centres de rassemblement.
Pour la région parisienne, c’est le stade de Colombes. Dormant sur le béton, dans la paille souillée, dans des conditions d’hygiène plus que sommaire, avec pour repas du paté de foie - qui hante leurs mémoires - ils y croupiront deux semaines environ.
Est-il besoin de dire l’inquiétude, l’angoisse qui les étreint ? Quel sort les attend ? Les réfugiés politiques seront-ils assignés à des prestations au service de la défense nationale comme le prévoyait un décret d'avril 1939 ? Ou moisiront-ils dans un camp ?
Plus tard (de Colombes les lettres ne sortent pas semble-t-il) WB écrira "lorsque je me suis rendu au Stade de Colombes, je n'avais pas idée d'entrer dans une situation en marge de tout état bien défini ; mais à la voir se prolonger les heures noires ne manquent pas"
Cette lettre est adressée de la Nièvre, du dit Château de Vernuche, une maison de maitre désaffectée. C’est là qu’est transporté le 17 septembre 1939, WB avec 400 autres. Oubliées, les prestations. Ils sont internés. Le criblage viendra après… un jour peut-être. On ne sait quand
A Vernuche, comme dans les autres camps répartis de part la France (cf @CampdesMilles pour la Provence) les internés en proie à l’angoisse quant à leur sort, à celui de leurs épouses et leurs enfants restés à Paris tentent de faire sortir « une communauté (…) du néant ».
Ainsi Walter Benjamin lancera-t-il avec d'autres (dont Hans Sahl) le projet d'un Bulletin de Vernuche destiné à soutenir leur moral. (ici le brouillon de l'article de H.Sahl qui décrit "la naissance d'une société à partir du néant")
Le bulletin ne verra jamais le jour. Fin novembre 1939, au terme de deux mois d'internement, Walter Benjamin est libéré grâce à l'intervention haut placée d'Henri Hoppenot, mobilisé par Adrienne Monnier.
Le souvenir de Vernuche (qu'il ne désignera jamais autrement que "là-bas") ne cessera de le hanter. "Là-bas" des amis sont restés. On finira par leur donnera le "choix" entre des prestations (casser des cailloux ou autres) et la Légion Etrangère.
Wolf Franck un dessinateur "au talent exquis", un tout jeune homme encore, choisira la Légion étrangère pour bénéficier de deux jours de liberté à Paris. Où il se donnera la mort. Ainsi que sa fiancée (dessin de W. Frank, Marianne, 1937)
Ce suicide tragique bouleversera Benjamin. Quant à lui, dans ce Paris de la drôle de guerre où dit-il il a "froid aux pieds, au coeur, à vrai dire un peu partout" (citation de mémoire), il vit solitaire et reclus. "Le travail serait donc pour moi actuellement l'abri véritable"
C'est dans ce contexte d'état d'exception - à tous les sens du terme - que naitront les Thèses sur le concept d'histoire, pensées sur "l'état d'exception" devenu "la règle"...
Traduction du mss : "Marx a dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Mais peut-être les choses se présentent-elles tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte, par lequel l’humanité qui voyage dans ce train, tire le frein d’urgence ».
Pour l'heure, le train continue à rouler. Et l'histoire s'emballe. Le 10 mai 1940, c'est le début de la Blitzkrieg. De nouveau, les exilés allemands sont de nouveau internés (femmes y compris) cette fois-ci. WB en réchappe, toujours grâce à H. Hoppenot.
Sa soeur Dora, ni son amie Hannah Arendt n'auront pas cette chance. Elles seront internées au Vel d'Hiv puis transférées au camp de Gurs. WB lui vit dans l'angoisse. Il ne fait pas bon être un allemand dans un Paris en proie à une psychose aigüe. (photo : Dora Benjamin)
Pour autant, il ne cède ni à la panique ni au désespoir. Fin mai 1940, alors que les troupes allemandes sont à quelques centaines de kilomètres de Paris, il cisèle un petit bijou d'utopie - son véritable testament à mon sens.
Ce texte qui convoque pèle-mêle Fourier, Scheerbart à l'appui d'un projet "éco-socialiste" avant la lettre ne sera jamais publié.
Pendant ce temps-là, à NY, ses amis de l'Institut ne l’oublient pas et tentent de décrocher pour lui un visa d'entrée. Mais pb : pour bénéficier d'un visa hors quota - les USA pratiquant l'immigration « choisie » - il faudrait que WB puisse justifier avoir enseigné 2 ans.
On imagine donc un stratagème : envoyer Benjamin à Saint-Domingue le temps qu’il s’y tisse une toge de professeur. Ce télégramme n’atteindra jamais son destinataire.
La veille, le 9 donc, WB a fui Paris. Sans un manuscrit, avec pour tout bagage, une petite malette, sa brosse à dents, et son masque à gaz. In extremis : le 10 juin 1940, les troupes allemandes pénètrent dans Paris.
Il atterri à Lourdes, "par hasard" dit-il. Aux confins de l'exode. Il y sera bientôt rejoint par sa soeur ainsi qu'Hannah Arendt, libérées/échappées du camp de Gurs.
Le 22 mai 1940, l'armistice franco-allemand est signé. L'article XIX prévoit la livraison au Reich de tous ceux dont il fera la demande. Le 10 juillet, Pétain est investi des pleins pouvoirs. L'urgence se noue.
"La totale incertitude de ce que peut apporter le prochain jour, la prochaine heure domine mon existence (...) Je suis condamné à lire chaque journal comme une notification qui m'est adressée personnellement & à percevoir en tte émission de radio la voix d'un messager de malheur"
Il faut quitter la France au plus vite. A NY, l'on est du même avis. Petit miracle, on décroche pour lui un Emergency visa, un visa d'urgence. Il l'attend à Marseille. Au consulat américain. (Consulat américain Marseille 1940, place de la Préfecture, désormais Place Varian Fry)
Le 20 août 1940, il décroche le précieux sésame. Sauvé ? Ce serait sans compter sur le gvt de Vichy qui a fermé ses frontières. La commission Kundt visite les camps d'internés. Et pour tous les exilés allemands encore en liberté, la France elle-même s'est transformée en camp.
Depuis Marseille, transformée en port de l'angoisse, Benjamin écrit "il y a presque un mois que j'ai obtenu le visa d'Amérique. Tu vois que jusqu'à présent cela ne m'a pas encore servi à grand chose."
Nous sommes le 17 septembre. Sa décision est prise : puisque le visa de sortie leur est refusé, il tentera de quitter la France en franchissant la frontière clandestinement. "Le véritable risque serait de rester". Au même moment, V. Fry fait le même calcul.
Le 23 septembre, vraisemblablement, il quitte Marseille, accompagné d'Henny Gurland et de son fils "José". Direction Banyuls ou Port-Vendres ? Là réside Lisa Fittko, l'épouse d'Hans dont il a fait la connaissance à Vernuche. Elle pourra les faire passer.
Et elle le fera. Au terme d'une ascension pénible, sur des sentiers escarpés, au travers des montagnes. Portbou est en vue. La liberté aussi ? De là, ils pourront gagner Barcelone. Puis Lisbonne. Et s'embarquer vers l'Amérique ?
Làs, la frontière est aussi fermée du côté espagnol. Impossible d'entrer en Espagne. On ne leur laisse le choix qu'entre repartir par le même chemin en France avec les risques que cela comporte ou être interné dans un camp en Espagne. Cruel choix.
Pour l'heure, la nuit étant venue, on leur accorde le droit de passer la nuit à Portbou dans un hôtel. Ironie de l'histoire, il est dénommé "Hotel de Francia". Les gendarmes leur dit-on viendront les chercher à 10h le lendemain matin. (Hôtel de Francia à droite)
Là les choses se brouillent mais fi des détails. Placé dans "une situation sans issue" Walter Benjamin se donne la mort. A 22h, le 26 septembre 1940, un juge vient constater son décès.
Le lendemain, le 27, une ordonnance allemande exige le recensement des Juifs en zone occupée tandis qu'en zone "libre" est promulguée une loi aux termes de laquelle les "étrangers en surnombre dans l'économie nationale" pourront être placés dans des camps.
Le 3 octobre, Vichy promulgue le statut des Juifs.
Henny Gurland et "José" parviendront à rejoindre les Etats-Unis en décembre 1940. Dora Benjamin qui avait réussi à fuir la France en 1942 et à se réfugier en Suisse y est morte en 1946, après avoir passé trois ans dans un camp de réfugiés.
Quant à Walter Benjamin enterré à Portbou quelques jours après son décès, quand sa concession payée pour 5 ans expira, il fut sans doute placé dans la fosse commune.
En 1989, l'on érigea à Portbou un monument en sa mémoire et celles des oubliés de l'histoire. Conçu par le sculpteur israélien Dani Karavan, le monument s'intitule "Passages".
Quiconque s'engouffre dans cet abrupt et étroit corridor qui semble devoir déboucher sur la mer et la liberté finit par buter sur une plaque de verre. Elle porte cette phrase extraite des thèses sur l'histoire "A la mémoire des sans noms est dédiée la construction historique"
Très modestement pour ma part, je voudrais dédier ce petit thread à tous les migrants morts sans sépulture en Méditerranée et à ceux qui comme @SOSMedFrance font un travail formidable pour les sauver. Alors tous à la manif ! #Aquarius #vagueorange #refugeeswelcome
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