[Thread EPHAD]
J'ai été confronté l'autre nuit à une situation pathognomonique de ce qui se passe dans nos EPHAD. Je vous raconte. Dimanche, 3h du matin, garde SOS, appelé pour une mamie de 94 ans qui "respire mal depuis 3j". Les boulets, je me dis, vu le contexte et l'heure.
Je suis accueilli par Martin, jeune AS. Très jeune. Ses joues duveteuses n'ont probablement jamais connu de rasoir. Martin s'excuse de déranger, mais il est inquiet pour cette mamie qui respire très mal, malgré ses collègues de jour qui sont partis en WE d'un "on gerera lundi".
Je me dis que je suis victime de la fragilité de Martin, mais en entrant dans la chambre, c'est une toute autre histoire. Mamie respire comme un motoculteur qui pourrait faire rougir un A380 au décollage. Martin me dit qu'elle vomissait bcp ya quelques jours. Ca pue l'inhalation.
Totalement grabataire, etat végétatif. Il dit "la sat est imprenable". La bouche cyanosée, les mains et jambes marbrées me laissent peu de doute sur l'issue de l'épisode. Je sens Martin un peu paniqué. Il me demande si on l'hospitalise. Martin est seul, aucun collègue n'est là.
J'explique que l'hosto ne fera rien de plus que ce qu'on fera ici, et qu'à part encombrer les urgences et les services, cela ne donnera aucune chance en plus à Mamie. Et puis, on a encore le droit de mourrir chez soi et non seul sur un brancard aux urgences ou dans un lit de CHU.
Je lui explique qu'on dégaine sans attendre la Rocéphine et l'O2 et qu'on sort les pattes de lapin et les trèfles à 4 feuilles. Essayons d'accompagner la patiente au mieux, à défaut de miracle. C'est manifestement la première fois que Martin doit gérer ce genre de situation.
On va à l'infirmerie et je prépare la seringue. Martin cherche l'O2. Il trouve pas. Toujours aucun collègue. Je demande s'il peut pas avoir un peu d'aide. Il me dit "mes collègues sont débordés", il est vraiment seul. Il n'y a qu'une seule machine pour toute l'EPHAD. Introuvable.
Il me fait penser à ces internes de 22a qui gèrent la mort et la souffrance, seuls, la nuit, dans les hopitaux français. Et qui sont confrontés très jeunes à des situations que la plus part des gens n'auront à gérer dans leur vie. On cherche si ya des directives anticipées. Rien.
On arrive dans la chambre, et là Martin me dit "ho, elle respire plus". Effectivement, Mamie regarde dans le vide, sans vie. J'écoute, rien. Je regarde les réflexes pupillaires, rien. Mamie nous a quitté. Et là, penché sur elle, on a le droit à une grande et ultime inspiration.
Le dernier soupir. J'ai cru perdre Martin, devenu blanc comme un cachet d'aspirine. En cherchant bien, on a quelques battements, rares Ce sont les derniers de toute une vie, question de minutes. On reste avec elle. Martin demande si on aurait du commencer le traitement il y a 3j.
Peut-être. On peut pas savoir en fait. Je comprend qu'il en veut à ses collègues de ne pas avoir tiré la sonnette d'alarme plus tôt, et d'être partis en lui disant "on verra lundi pour cette Mamie, te bile pas". Moi j'imagine très bien ce qui s'est passé. C'est toujours pareil.
C'est la même raison pour laquelle les dossiers sont souvent vides, mal tenus, quand on arrive la nuit. La raison pour laquelle on a pas trouvé la machine d'O2, que Martin est seul de nuit pour tant de gens malgré son inexpérience. Le manque de temps, le manque de moyen.
Je signe le certificat de décès. Je parle avec Martin, je le rassure. Il appelle une nouvelle fois une collègue qui arrive. Elle est la première autre membre du staff que je croise de toute la visite. Elle est non chalante, pas un mot pour Martin, pas le temps manifestement.
Elle lui donne un livret avec une procédure pour les morts tirée d'un classeur, et retourne aussitot à son boulot. Le genre de procédure suradministrée, tapée par un gratte papier qui a du temps, lui, planqué dans son bureau, et qui doit être en train de dormir trankilou, là.
Merde, j'ai encore mis le H au mauvais endroit dans EHPAD !

Le boulet...
Je rassure encore Martin et lui dit qu'il peut appeler s'il a besoin, je suis là toute la nuit. Si jeune et je le sens déjà blasé de son métier. On vit une époque terriblement inhumaine pour les soignants et patients. Je suis déjà sur ma visite suivante : "un rhume depuis 3j".
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