, 32 tweets, 7 min read Read on Twitter
[THREAD] Aujourd’hui nous sommes le 28 février, et dans tous les bataillons de chasseurs qui se respectent, les capitaines ont inscrit sur leur cahier d’ordres, à l’encre rouge et sous la date du jour la mystérieuse phrase suivante :
« Saute Putten, t’auras d’la saucisse, saute Putten, t’auras du boudin. »

Oui.
Et d'ailleurs, ce matin, au rassemblement compagnie, à Annecy, à Bitche ou à Varces, les sergents de semaine ont même certainement chanté cette même phrase étrange. Mais pourquoi?
On va parler aujourd’hui d’une tradition étrange des chasseurs : le refrain du jour. Parce que la phrase en question (pause exagérément prolongée pour créer un effet inutilement dramatique), c’est le refrain du jour.
Enfin, plus exactement, cette phrase est le refrain du 28e bataillon de chasseurs à pied (devenu ensuite bataillon de chasseurs alpins comme quoi tout le monde ne peut pas toujours bien tourner), que l’on sonne donc, commodément, le 28 de chaque mois.
Un refrain, c'est quoi?
Merci de me poser la question de façon imaginaire: c’est une suite de quelques notes formant une mélodie simple que l’on sonne généralement au clairon, et qui identifie formellement une unité militaire (un bataillon, dans ce cas, ou un régiment).
Et ça existe pour une raison tout ce qu'il y a de plus logique.
Projetez vous un ou deux siècles en arrière, pendant une bataille. Vous êtes le chef et vous voulez que votre aile droite charge ou un truc du genre. La mitraille, la fumée, les obus qui volent, la bonne ambiance.
Première option: vous pouvez envoyer une estafette porter le message, mais ça va prendre du temps, il va se perdre, se faire tuer, bref, c’est pas le moyen le plus stable. Alors que vous voulez qu’ils chargent, là, maintenant, votre colonel et ses quelques centaines de soldats.
Donc vous faites sonner l’ordre de la charge au clairon. Et de clairon en clairon, on le répercute jusqu’au destinataire, là bas, sur votre aile droite - pratique, rapide, et pas ambigu. Et pour éviter que tout le monde ne charge (parce que ce serait idiot), vos faites quoi ?
C'est bien, y'en a qui suivent. Evidemment: vous faites précéder la sonnerie donnant l'ordre de charger par le refrain du bataillon ou du régiment.

Et voilà : le refrain du bataillon, c’est le grand-père de l’indicatif radio.
A l’époque, pas besoin de s’appeler « Ghost Rider » ou « Anaconda » - ni même « Jonquille » d’ailleurs - en prenant une voix virile de mangeur de cailloux. Il suffisait de quelques notes habilement agencées, et surtout faciles à retenir, pour savoir qui parlait à qui.
Avec le temps, les soldats se sont appropriés ces refrains, au fur et à mesure, en ajoutant une phrase à la mélodie, pour pouvoir la chanter à voix haute. Ce qui nous ramène à notre histoire de saucisse dont je vous parlais plus haut.
Parce que chaque petite phrase a un sens, parfois obscur, parfois moins.
Pour le 28 en l'occurence, on a de la chance : on sait que ce M. Putten fut l'un des chefs de corps du 28e bataillon, et qu’il venait de la Légion Etrangère – d’où le boudin.
(oui, parfois c'est trivial)
Pour d’autres bataillons, c’est parfois quelque chose de tout bête : le refrain du 15e (« je fum’rais bien une pipe mais je n’ai pas d’tabac ») serait issu de la vieille tradition de distribuer la ration de tabac le jour du paiement de la solde, le 15 du mois.
(ne fumez pas, c'est mal)
Parfois, c’est un fait d’armes : le 24e bataillon possède un refrain que la décence m’interdit de reproduire ici, mais on apprend généralement après que la « Jeannette » dont il est grivoisement question n’est pas une fille…
...Mais une batterie de canons qui aurait été prise trois fois d’assaut. Les sources ne concordent pas toujours, et c’est aussi ce qui fait le charme des refrains. Le flou entretenu permet à chacun d’y mettre un peu de son histoire.
Parce que ces refrains ont évolué dans le temps, même si on y retrouve quelques fondamentaux de la vie militaire, et notamment le ronchonnement, comme illustré, par exemple, par le refrain du 17e chasseurs…
« Crénom d’un chien nous voilà bien partis ! Crénom d’un chien nous voilà bien ! » dont vous admettrez qu’il se passe de commentaires et traduit bien un certain esprit qui a traversé les époques, même si on le formulerait sans doute autrement aujourd’hui.
Bref : sans faire d'arithmétique précise, comme il y a eu trente trois bataillons de chasseurs d’active (et au moins le double de réserve), on a gardé en mémoire trente trois refrains, que l’on apprend encore dans tous les bataillons de chasseur
Et on utilise au moins les trente et un premiers, que l'on sonne quotidiennement, dans toutes les unités de chasseurs, au fil des jours du mois.
Et c’est une belle tradition, mais pourquoi chez les chasseurs seulement ?
Parce que oui, tous les vieux régiments de l’armée française avaient un refrain.
Même toi, là, qui te caches au fond.
Nos amis du 3e RIMa, par exemple, font semblant de ne pas s’en souvenir, mais le leur, c’était « Marchande d’alumettes en bois » d’après un vieux bouquin de tradition militaire que j’ai eu dans les mains il y a quelques années.
Je me souviens aussi à la lecture du même bouquin que les Tirailleurs avaient des refrains absolument dégueulasses, bien au-delà du gentiment grivois d'usage (ce qui ne m’étonne pas vraiment des Tirailleurs d’ailleurs, mais c’est un autre sujet).
Toujours est-il que seuls les chasseurs sonnent quotidiennement les refrains de leur bataillon et de tous les autres, même dissous depuis longtemps, et que malgré dix bonnes minutes au moins de recherche assidue, je n’ai jamais trouvé d’explication satisfaisante à cela.
Du coup, j’aime à penser que c’est pour la cohésion : si l’on sonne les refrains des autres, c’est pour se rappeler que les bataillons de chasseurs n’ont qu’un seul drapeau et ne forment qu’un seul corps...
(ce qui nous emmènerait sur une autre tradition des chasseurs dont je vous parlerai peut-être un jour).
Et je suis bien conscient qu’en me disant ça, je m’approprie une part de cette tradition et que j’en modifie peut-être un peu du sens initial tout en essayant de rester dans l’esprit.
C’est aussi comme ça qu’on évolue collectivement, doucement, sans se trahir.
C’est le point-clé : le sens.
Quand on vous parle de traditions, notez que c’est, au départ, d'abord un truc qui a du sens, qui ne vient pas juste de l’imagination d’un seul, et que l’on s’approprie collectivement au fil du temps.
C’est aussi quelque chose qui renforce le sentiment d’appartenance à un tout, à la fois à un groupe mais aussi à une histoire que l’on reçoit et que l’on doit ensuite savoir transmettre.
Et que pour s'y rattacher, il suffit parfois de savoir la porter un peu en soi.
Et enfin, une tradition n’est pas forcément quelque chose de sombre, sérieux et solennel. Et inversement, c’est pas parce qu’on y parle de fesses ou d’autres gauloiseries que c’est forcément du folklore inconséquent.
Voilà.
C’était votre point culture militaire du jour, avant que je ne passe sous le radar pour quelques jours. Prenez soin de vous.
Mitch, out.
Missing some Tweet in this thread?
You can try to force a refresh.

Like this thread? Get email updates or save it to PDF!

Subscribe to Jean Michelin
Profile picture

Get real-time email alerts when new unrolls are available from this author!

This content may be removed anytime!

Twitter may remove this content at anytime, convert it as a PDF, save and print for later use!

Try unrolling a thread yourself!

how to unroll video

1) Follow Thread Reader App on Twitter so you can easily mention us!

2) Go to a Twitter thread (series of Tweets by the same owner) and mention us with a keyword "unroll" @threadreaderapp unroll

You can practice here first or read more on our help page!

Follow Us on Twitter!

Did Thread Reader help you today?

Support us! We are indie developers!


This site is made by just three indie developers on a laptop doing marketing, support and development! Read more about the story.

Become a Premium Member ($3.00/month or $30.00/year) and get exclusive features!

Become Premium

Too expensive? Make a small donation by buying us coffee ($5) or help with server cost ($10)

Donate via Paypal Become our Patreon

Thank you for your support!