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Le récit de mon séjour en clinique psy en thread et en version image 🏥👨🏼‍⚕️👩🏻‍⚕️

(toute reproduction est interdite sans mon autorisation)

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je vais publier par chapitres, alors n'hésitez pas à me faire part de vos commentaires, avis, observations, réactions & surtout à partager. je vais publier un premier chapitre, et si ça vous plait je publierai le reste !

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🌷 Bienvenue a la Clinique des Hortensias -
Le récit de mon hospitalisation en clinique psychiatrique 🌷
Les personnages, les lieux et les situations de ce récit étant fictifs, toute ressemblance avec des personnes, lieux ou situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite.
~ CHAPITRE 1 ~
Dès mes premiers jours d’hospitalisation à la Clinique psychiatrique des Hortensias, j’ai eu l’idée amusante d’écrire un scénario d’épouvante inspiré de mon séjour.
Investir les craintes que m’inspirait cet endroit dans un loisir créatif m’apparut comme un bon moyen de tuer le temps tout en travaillant sur mes angoisses.
Néanmoins, après quelques semaines au sein de l’établissement, je réalisai que ce qui s’y passait était tout aussi digne d’un récit que n’importe quel fable que je pouvais bien inventer.

***
Je ne me suis jamais sentie à mon aise dans les établissements médicalisés, qu’il s’agisse d’hôpitaux, de cliniques ou de maisons de retraite.
C’est pourquoi dans un premier temps, j’exprimais une réticence à la suggestion du Docteur Luth, mon psychiatre, qui estimait que quelques semaines de repos dans un établissement adapté me feraient le plus grand bien.
Non, avais-je catégoriquement répondu dans un premier temps. Non pas que je n’avais pas besoin de repos — car j’en avais plus que besoin, simplement je refusais d’être « internée ».
Ce sont les fous qu’on interne ; et s’il y a une chose que je sais, c’est que je ne suis pas folle.
Ce mot, « internée », appartient au champ lexical des termes qui me renvoient à de douloureux souvenirs — l’y rejoignent « clinique », « psychiatrique », « internement », « hospitalisation » et quelques autres.
Ces souvenirs sont liés à ma mère, puis à ma grand mère, qui avaient toutes deux passé des années dans des établissements médicalisés (cliniques, et hôpitaux divers), [1/2]
années durant lesquelles mon frère et moi leur rendions régulièrement visite, années durant lesquelles se sont installés petit à petit de nombreux traumatismes. [2/2]
En plus de cela, je n’ai jamais aimé les médecins — en particulier les psys -chologues ou -chiatres — qui renvoient mon cerveau reptilien à tout un tas de choses que l’on m’imposait, plus jeune.
Choux de Bruxelles et psys en tous genres figuraient depuis sur ma liste noire mentale. En tout, je peux estimer être passée dans le cabinet d’une petite cinquantaine de psychologues, psychiatres, thérapeutes et charlatans.
Je me rappelle de toutes les récréations, les pauses déjeuner et les mercredis après-midi passés assise sur une chaise, dans un fauteuil ou allongée sur un sofa face à un regard scrutateur.
Je répondais docilement aux questions, sans toutefois trop m’épancher, et m’amusais à observer la main, qui dans un réflexe presque pavlovien, grattait son papier à chaque fois qu’il m’arrivait d’émettre un son.
De temps en temps, j’essayais de lire, par curiosité, les encéphalogrammes qu’elle traçait. Le Docteur Luth, lui, est un peu différent : quand je lui parle, il ne gribouille pas sur son calepin. Il me regarde dans les yeux, acquiesce, sourit, rit, [1/2]
[2/2] prend la parole quand un silence s’installe. Je l’ai choisi parce qu’il m’inspire confiance.Les inflexions de sa voix sont chaleureuses et régulières et les mots qu’il emploie sont emprunts de bienveillance.
Ses petits yeux noirs encadrés de longs cils brillent d’une discrète lueur de malice, qui entre en résonance avec son sourire espiègle. Un mois après qu’il ait évoqué la clinique — nos rendez-vous sont mensuels — je me rends à nouveau dans son chic cabinet parisien.
Je n’attends pas beaucoup dans la salle d’attente, quoiqu’assez pour que les larmes montent. Au cours de ces quelques minutes à patienter, j’avais mentalement ré-examiné ma situation et m’en étais trouvée désespérée.
Je m’efforçais tant bien que mal de lui raconter ce qui me pesait, soit, en un mot, tout. La vie, et tout ce qu’elle implique me pesait : le travail, les études, mes relations, ma situation financière…
Alors, quand il me parla à nouveau de son idée d’hospitalisation, cette perspective me sembla plus intéressante que la première fois. Je l’écoutais attentivement.
C’était un endroit très agréable : il y avait même un parc, qui me plairait beaucoup. Il y avait aussi une salle de sport, des activités créatives. Il viendrait me voir tous les jours.
En plus, ce n’était pas très loin : l’établissement se trouvait en proche banlieue parisienne, donc je pourrais sortir la journée ou recevoir mes proches.
Ce ne serait que pour deux, voire trois semaines, et puis je pourrais m’en aller quand bon me chanterait. Il rit. Oui, c’était certain. Ce n’était pas une prison, mais une clinique. Il rit à nouveau et reprit sur un ton plus rassurant : je serais bien là-bas.
Il avait dissipé la plupart de mes doutes. Je finissais par accepter. Deux semaines, peut-être trois, répétais-je, pas plus. Oui, il ne fallait pas que je m’inquiète. Il s’agissait simplement de me reposer, et pas très longtemps.
Il me tendit une petite carte sur laquelle figurait le numéro de la clinique, ainsi que le site internet qui lui était dédié.
quelle **
~ CHAPITRE 2 ~
Une fois rentrée chez moi, je m’étalais sur le lit, allumais une cigarette et composais le numéro de la clinique. Au bout de trois tonalités, une certaine Béatrice décrocha le combiné.
Je lui expliquais que le Docteur Luth m’avait recommandé de me reposer au sein des Hortensias, et que je souhaitais faire une demande d’admission. Béatrice émit un bruit de satisfaction.
Elle m’expliqua que l’établissement proposait des chambres doubles ou simples, ces dernières étant évidemment plus chères et pas systématiquement remboursées. D’ailleurs, à quel régime de mutuelle étais-je affiliée ?
Hm, c’est une bonne mutuelle que vous avez là, Madame ! J’acquiescais. Elle se renseignerait sur les prestations que proposent ma mutuelle, car toutes ne prennent pas en charge la totalité des frais d’hospitalisation — c’est une clinique privée, il ne faut pas l’oublier, Madame !
Je voulais lui poser des questions, à propos notamment des activités organisées, des visites, des sorties et de la vie sur place. Je lui indiquais cependant préférer qu’elle discute des questions liées au paiement avec mon père, qui connait mieux ce genre de choses que moi.
J’ai lu sur le site internet que… Elle rappellera mon père pour discuter du règlement, ou quand elle aura une chambre de libre. Sur ces paroles, elle raccrocha, sans prendre la peine de répondre à mes questions, dont la réponse figurait très certainement [1/2]
sur le site internet selon elle. Je me rendais donc sur le site. Il était simple et sobre, il y figuraient quelques vagues informations à propos du règlement intérieur de la clinique et de son organisation. [2/2]
Étaient présentées de nombreuses activités : ergothérapie, ateliers encadrés éducatifs et ludiques, activités créatives et de rééducation (groupe de chant, de parole), accès libre à internet, salle de sport et cours de yoga, bibliothèque, télévision… On ne devait pas s’y ennuyer
Ce serait l’occasion de me remettre au sport et au yoga, de lire, d’écrire, de dessiner… De très belles photos des chambres, du salon et du parc accompagnaient cette description alléchante.

***
tout le loisir d’oublier Les Hortensias et mon hospitalisation. Un matin, je reçus un appel provenant d’un correspondant inconnu. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque la voix du Docteur Luth émana du téléphone. Pouvais-je entrer à la clinique mercredi prochain ?
Le matin, de préférence. Une chambre venait de se libérer, et je pouvais m’y installer pour 10h. Je ne serais pas seule dans la chambre, mais Bintou, ma future voisine de chambre, était très gentille et souvent absente.
Surprise, je bredouillais après un temps d’hésitation que je serais présente le jour dit. Après avoir raccroché, j’annonçais la nouvelle à mes proches. À ce moment précis, j’éprouvais une appréhension teintée de peur.
Au fur et à mesure que je communiquais à mon entourage la nouvelle de mon hospitalisation, j’en réalisai l’imminence et les implications. La simple idée de ne pas dormir ou manger chez moi, et de vivre dans un endroit clos entourée d’inconnus me terrifiait.
D’autant plus que, je venais de l’apprendre, je partagerais ma chambre avec une inconnue dont j’ignorais tout. Je m’imaginais déjà étranglée dans mon sommeil ou pire, cohabitant avec une personne à l’hygiène corporelle douteuse.
Immédiatement, je chassais ces pensées en me répétant que j’en avais besoin, comme me l’avait dit le docteur. Étant médecin, il savait sans doute mieux que moi ce qui m’était nécessaire pour aller mieux. Du moins, c’est ce que je croyais à ce moment-là.

***
Mercredi matin, je me levais de bonne heure pour préparer mes bagages. Je ne prenais qu’un grand sac en toile dans lequel je fourrais quelques bouquins, des sous-vêtements, et des kimonos.
À la dernière minute, je rajoutais deux portraits : un de mon petit ami et moi et un où je posais avec ma meilleure amie, qui avait promis de m’accompagner à la clinique.
Quelques heures plus tard, j’étais assise dans un taxi aux côtés d’Halima. Sa présence me confortais grandement, et très honnêtement, je ne me sentais pas capable d’affronter tout cela seule.
Nous arrivâmes sur les coups de 11h devant le portail d’un bâtiment d’apparence vétuste mais coquette. C’était une grande maison d’inspiration normande aux murs de crépi blanchâtres, surmontée d’un toit à niches de briques ocres, et ornée sur la façade de fenêtres.
Le bâtiment semblait comporter trois étages, dont le dernier était sous les toits et présentait des alcôves à terrasses. Les fenêtres de l’étage intermédiaire, encastrées dans un mur damassé, étaient encadrées de balconnets.
Le lieu n’avait aucunement l’air d’une clinique, vu depuis l’extérieur : seul l’écriteau indiquant « Clinique des Hortensias » ramenait à sa fonction. Tout en trainant mon sac plein à craquer, nous nous efforçâmes de suivre les panneaux d’indication qui semblaient tous [1/2]
renvoyer les uns aux autres. Après plusieurs minutes à tourner en rond, nous entrâmes dans un bâtiment, qui selon une enseigne occupait la fonction d’accueil. Je pressai la sonnette de l’interphone. [2/2]
Une voix s’échappa du micro de l’appareil, qui, je remarquais, présentait une caméra. Je devais décliner mon identité, ce que je fis d’une voix timide. Je donnais mes nom et prénom et indiquais le motif de ma présence.
L’interphone soupira, puis déclama d’une voix monotone que le bureau des admissions se trouvait sur la droite. Un son étouffé nous signala la fin de l’échange, avant même que j’aie le temps d’ouvrir la bouche.

***
Une fois la paperasse remplie et mon admission finalisée auprès de la secrétaire, je retrouvais Halima dans la salle d’attente, où le Docteur Luth devait venir me trouver.
En entrant, nous avions surpris la secrétaire qui chantonnait par dessus le son de sa radio dont le volume était au maximum ; en nous voyant, elle s’était confondue en excuses, avant de baisser le son.
Durant toute la durée de mon inscription, je réprimais mon envie de pouffer de rire. C’était un moment des plus cocasses : tandis que la secrétaire photocopiait mes papiers d’identité, la voix de Gilbert Montagné résonnait dans la pièce, amplifiée par le silence ambiant.
Tout, dans la salle d’attente, depuis les murs jaunâtres en passant par le mobilier, avait un aspect vieillot. La salle se résumait à trois malheureuses chaises disposées autour d’une table basse couverte de magasines datés d’au moins trois ans.
Nous nous amusâmes à les feuilleter en riant. Plusieurs caméras étaient fichées aux angles de la pièce et les murs étaient agrémentés de plusieurs portes brunes capitonnées sur lesquelles figuraient des noms en lettre dorées.
« Docteur Grombalia ». « Docteur Mansouri ». « Professeur Palmier ». « Docteur Luth ». Ce dernier arriva presque en courant, vêtu d’un costume sans cravate bleu et d’une chemise ouverte. Il me semblait qu’il avait pris des couleurs.
Je le suivis dans son bureau, abandonnant Halima dans la salle d’attente.En entrant, je fus surprise du caractère épuré de la décoration, qui entrait en totale contradiction avec l’apparence très chic de son bureau parisien.
Les murs étaient d’un blanc froid et il n’y avait pour seul mobilier qu’une grande armoire, un banc molletonné, et un bureau auquel deux chaises faisaient face.
Je détaillais la pièce tandis que le Docteur démarrait un appareil que j’identifiais comme une tablette électronique — je parcourais des yeux la multitude de papiers qui couvrait son bureau et saisissais mentalement quelques mots, quelques noms.
Je me demandais pour quelle raison des documents potentiellement confidentiels étaient étalés ainsi à ma vue, ou à celle de n’importe quel‧le autre patient‧e. M’interrompant dans mes pensées, le Docteur me posa des questions formelles afin de me constituer un dossier médical.
Étais-je atteinte de maladies physiques chroniques ? Il notait que j’étais asthmatique. Avais-je un régime alimentaire particulier ? Il nota à nouveau, les yeux rivés sur sa tablette, en marmonnant. Végétarienne, sans lactose, sans oeufs, allergique à la banane.
Cette dernière question me soulagea d’un poids conséquent : je gardais un très mauvais souvenir des cantines d’écoles, qui avaient été pour moi une véritable épreuve, compte tenu de la spécificité de mon alimentation.
J’étais soulagée de savoir que l’on me servirait donc des plats adaptés à mon régime végétarien. Ce sentiment de soulagement, comme beaucoup d’autres, ne durerait pas.
Nous nous verrons demain, me dit le Docteur. Je hochais la tête, le remerciais, et retrouvais Halima. Une dame vêtue d’une blouse blanche, qui se présenta comme  l’infirmière cadre, m’attendait.
Nous allions commencer par faire connaissance, puis elle m’installerait dans ma chambre, et nous ferait visiter la clinique. Oh, et à 12h30, j’irais chercher mon repas au réfectoire.
Moi, c’est Hélène, et vous ? Je peux vous appeler par votre prénom ? Je ris. Bien sûr. Je n’aime pas que l’on m’appelle Madame, c’est ma grand-mère que l’on appelait comme ça. Hélène a l’air très gentille et très douce.
Elle a un visage rond aux joues bien rebondies enchâssé dans un agrégat de boucles brunes. Nous la suivons. J’avais envie de lui faire confiance, elle semblait bienveillante. Je réaliserais peu de temps après qu’en réalité, personne ne l’était, dans cet établissement.
~ CHAPITRE 3 ~
Nous arrivâmes au premier étage. Hélène demanda à Halima de nous attendre devant la porte du poste de soins, une petite loge à quatre fenêtres précairement masquées par des calendriers en cartons. Elle ferma la porte derrière nous [1/2]
et m’invita à m’asseoir sur une chaise, placée tout près d’une armoire fermée par un code — je devinais qu’il s’agissait de l’endroit où étaient conservés les médicaments. À ma droite se trouvait un petit bureau sur lequel était posé un ordinateur. [2/2]
Sur l’écran, je pouvais voir les images filmées par des caméras, qui semblaient placées un peu partout dans la clinique. Hélène tira la chaise du bureau et s’assit.
Après m’avoir posé quelques questions auxquelles je répondais de manière succincte, elle me proposa de faire un inventaire avant d’aller déposer mes affaires dans ma chambre.

***
Elle parut surprise quand je lui indiquais que la raison de ma présence dans la clinique n’était ni plus ni moins que de me reposer. J’appréhendais le moment de l’inventaire : j’avais apporté avec moi pince à épiler, coupe-ongles, ciseaux, miroir de poche et même [1/2]
une boite de pâtisseries orientales confectionnée par la mère d’Halima. Je craignais qu’Hélène ne récupère tous ces objets interdits par le règlement intérieur de la clinique, pour des raisons de sécurité sans nulle doute. [2/2]
Je fus tout à fait étonnée de voir qu’elle ne fouilla pas mes sacs — j’avais apporté un sac à main en plus de mon gros sac — se contentant simplement de me demander si je possédais des objets dangereux.
Je répondais que je possédais un coupe-ongles, espérant qu’elle n’ouvre pas mes bagages. Je le lui remis. Elle se leva, une fois qu’elle eut noté que je n’étais en possession d’aucun objet proscrit à l’exception du coupe-ongles.
Je me demandais s’il ne s’agissait pas là d’un manque de respect du protocole, mais gardais cette réflexion pour moi, que cet oubli arrangeais. J’apprendrais plus tard que pour des raisons de sécurité, le personnel soignant était tenu de s’assurer que les patients [1/3]
n’introduisaient pas d’objets pouvant les blesser eux ou d’autres personnes, de drogues, ou d’alcool. N’ayant jamais été fouillée, ni à mon entrée, ni à mes retours de permissions, j’avais en ma possession à la fin de mon séjour un bidon d’essence à briquet, une bouilloire, [2/3]
un couteau à beurre, un nécessaire d’épilation ainsi que plusieurs miroirs — oui, j’avais besoin de tout cela pour survivre. [3/3]
Au cours de mon séjour, j’avais eu l’occasion de consommer alcool et drogues sous le nez du personnel, qui en plus de ne jamais me fouiller, n’a jamais controlé mon taux d’alcoolémie ou remarqué que j’étais occasionnellement sous l’influence de substances hallucinogènes.
Bien heureusement, je n’étais un danger ni pour moi, ni pour les autres, mais j’étais bien la seule à pouvoir en être certaine.
Il m’était arrivé de boire quelques bières avec mon amie Charlotte, dans sa chambre et de fumer des joints dans le parc avec Max — une jeune fille dont les parents lui avaient donné un nom usuellement masculin — et les garçons.
Nous avions également roulé un joint de cinquante centimètres pour fêter le départ d’Ali, le doyen de la clinique.

***
Halima nous attendait sagement devant le poste infirmier, et Hélène lui proposa de nous suivre jusqu’à la chambre. Ma voisine de chambre était probablement de sortie ; la pièce était vide. Étrangement, je m’étais attendue à ce qu’un paravent sépare les deux lits, qui au [1/2]
contraire n’étaient séparés que d’un mètre. J’allais passer trois semaines à dormir si près d’une inconnue. Ils étaient à peu près identiques et flanqués respectivement d’une table de chevet accordée. Deux petits bureaux leur faisaient face, ainsi que deux chaises assortis. [2/2]
Près de la porte se trouvaient deux armoires, dont la plus grande était encastrée dans le mur. La plus petite, ouverte, semblait avoir été placée là de manière hasardeuse et était tout à fait dépareillée du reste du mobilier.
Les murs étaient du même jaune terne que ceux de la salle d’attente et ornés d’un grand miroir d’un côté et d’une aquarelle de l’autre.
Il s’agissait typiquement des tableaux que l’on accroche dans les chambres des hôpitaux ou des maisons de retraite en s’imaginant que leurs couleurs délavées apaisent les patients. Ils m’agaçaient plus qu’autre chose.
Avais-je apporté un cadenas ? J’étais confuse. On ne m’avait pas dit d’apporter de cadenas. J’avais emmené avec moi affaires de toilette, livres et vêtements, mais aucun cadenas. Ce n’était pas grave, je pouvais m’en procurer un à l’accueil, pour la modique somme de 5€.
Je n’avais pas de monnaie sur moi. Halima me proposa de m’en fournir. J’acceptais, n’ayant pas vraiment d’autre choix. Je pouvais déposer mes affaires au poste de soins, en attendant.
De cette façon, nous aurions le temps de descendre acheter un cadenas, de visiter la clinique, puis je pourrais me sustenter au réfectoire avant de remonter dans ma chambre. J’acquiesçais.
La machine qu’Hélène qualifia d’ascenseur s’arrêta au rez-de-chaussée dans un vacarme assourdissant. La curieuse cabine était d’une taille immense — elle pouvait contenir 9 personnes et 675 kilos au maximum. Sur les trois murs, des façades en bois aggloméré étaient rivetées.
Le sol était couvert d’un lino de mauvaise qualité et la porte, ainsi que le plafond d’une peinture jaune canari. Je n’osais pas imaginer ce qui se cachait derrière cette tentative ratée de camouflage, tellement grosse qu’on eut pu la manquer.
Le tout était parfaitement décousu et s’apparentait d’avantage à un extravagant cache-misère qu’à un élévateur. On m’apprit plus tard qu’il ne s’agissait pas d’un ascenseur mais d’un monte-charge, ce qui expliquait peut-être son aspect étonnant et la lenteur à laquelle [1/2]
il fonctionnait. Comme la majeure partie de l’équipement de la clinique, l’appareil n’était pas aux normes. Il arriva d’ailleurs plusieurs fois que des patient‧e‧s y restent coincé‧e‧s. [2/2]

***
Nous suivîmes Hélène jusqu’à l’accueil. Je reconnus l’endroit, qui était en fait celui vers lequel nous nous étions dirigées, Halima et moi, en premier lieu. Je me souvenais également de la voix sèche de l’interphone et de celle, désintéressée, du téléphone.
J’allais à présent rencontrer la personne à qui appartenaient ces voix. Hélène frappa.
Derrière plusieurs écrans d’ordinateur disposés sur un grand bureau de bois massif tapissé de portraits félins et christiques se trouvait un personnage dont le physique hurlait l’odiosité.
Derrière deux verres minuscules posés en équilibre sur le bout d’un long nez crochu brillait le regard froid et perçant de celle qui devait être la secrétaire.
Elle se présenta. Béatrice. Ce qui ressemblait à un sourire se fraya un chemin sur ses minces lèvres, sans réel résultat, puisque les muscles de son visage étaient tirés par l’élastique de velours qui rassemblait dans un chignon minuscule les quelques cheveux qui lui restaient.
J’avais presque peur que les coutures de son visage ne sautent, tellement sa coiffure était serrée. En échange d’un billet, elle me remit un petit cadenas. Elle énonça quelques mots sur un ton monocorde à propos de mon dossier et de mon admission, et nous sortîmes de [1/2]
son bureau, à mon grand soulagement. J’espérais devoir m’y rendre le moins possible. Plus tard, j’aurais besoin à plusieurs reprise des services de Béatrice, pour des questions de paperasse. [2/2]
C’était d’une incroyable difficulté que de parvenir à se rendre à son bureau pendant la plage horaire octroyée aux patients, qui s’étendait de 11h30 à 12h le matin et de 14h30 à 15h l’après-midi.

***
Hélène nous présenta rapidement le hall d’entrée, le salon, la salle d’ergothérapie, celle de sport et le parc. Il y avait même un baby-foot et une table de ping-pong! L’intérieur de la clinique ne ressemblait pas vraiment aux photos, mais je me gardais de le lui faire remarquer
Je ne me sentais pas très à l’aise sous les regards interrogateurs des autres patients qui me détaillaient. Je détestais être au centre de l’attention et des regards, alors le statut de nouvelle arrivante ne me seyait guère.
Quand Hélène me conduisit au réfectoire et me fit asseoir sur une chaise, je sentais des dizaines de paires d’yeux braquées sur moi. Halima ne pouvait pas rester dans la cantine, n’étant pas une patiente de la clinique, elle devait m’attendre dans le parc.
Mon visage se décomposa quand une des dames de la cantine me l’apprit. On me demanda à plusieurs reprises quel était mon régime alimentaire, et finit par me servir une assiette de pâtes accompagnées de légumes et d’un cube grisâtre que j’identifiais comme du poisson.
Ignorant tous les regards, je fixais mon assiette en m’intimant de ne pas faire la difficile. J’étais très mal à l’aise et n’avais pas faim du tout. L’aspect frêle de la nourriture ne faisait qu’empirer la chose. Je goûtais.
Les pâtes étaient fades, froides et les légumes insipides. Le poisson avait un goût de viande, à tel point que je m’assurais auprès du personnel qu’il s’agissait bien de poisson. Je me forçais à finir mon assiette malgré tout, soucieuse de ne pas vexer le personnel des cuisines.
J’observais à mon tour les autres patients, qui semblaient m’avoir oubliée au profit de leurs plats.
Je compris rapidement le fonctionnement du réfectoire, en observant le comportement des autres : si l’on m’apportait mon plat, je devais vider mon assiette dans la poubelle et la déposer, de même que le reste de mon couvert, sur des plateaux à la propreté suspecte.
Je suivais donc le mouvement. Écoeurée par l’agglomérat de couverts sales et par les restes de nourriture, je déposais rapidement mon assiette et retrouvais Halima dans le parc.
Il était surmonté d’une terrasse meublée de chaises en plastique, d’un banc, de tables et de grands cendriers noirs. Ce qui attira le plus mon attention, cependant, était un petit panier rond posé au sol. À côté de ce dernier, deux petites gamelles et quelques jouets.
Je souris. Un chat. J’étais folle de joie. Mes trois chats me manquaient déjà, alors que je les avais quittés seulement quelques heures plus tôt! La présence d’un félin était plus que bienvenue à mes yeux.
D’ailleurs, à peine m’étais-je assise à côté d’Halima qu’un gros matou blanc et gris me sautait sur les genoux. Son pelage et sa corpulence m’indiquèrent qu’il s’agissait d’une femelle.
Sa face était particulièrement aplatie, ce lui conférait un air ahuri qui nous fit beaucoup rire, Halima et moi. J’apprendrais plus tard que les patients des Hortensias la surnommaient Chat-chat, et la baptiserais donc Madame Chatte-chatte.
C’était juste avant que la clinique ne la prive de nourriture et d’eau durant plusieurs jours, brusquant son départ. Je me souviens encore du bruit affligeant de ses feulements plaintifs. Cet incident serait le premier d’une longue série.
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