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Allez, hop : on y va. Attention, ça va être long ! #Thread
La tradition des Saints de Provence veut que Lazare, Marthe, Marie-Madeleine, Maximin et quelques autres aient débarqué en Provence quelques années après la mort de Jésus de Nazareth (vers 40 ou 50) et, de là, auraient évangélisé la région.
Lazare serait le premier évêque de Marseille, Maximin son homologue à Aix, Marthe serait allée à Avignon puis Tarascon et Marie-Madeleine se serait retirée dans la fameuse Sainte Baume (bauma signifie grotte en provençal) avant d’être enterrée à Saint-Maximin.
Toute cette histoire relève très probablement du mythe. La présence de Lazare à Marseille, par exemple, vient sans doute d’une confusion avec Lazare d’Aix, évêque d’Aix-en-Provence au Ve siècle, qui serait effectivement mort à Marseille le 31 août 411.
(Et Marie-Madeleine n’a certainement pas séjourné 30 ans dans la grotte du sanctuaire de la Sainte Baume : si vous avez le moindre doute là-dessus, allez-y — l’endroit est magnifique — et vous serez convaincu qu’elle n’aurait pas tenu 30 jours, surtout en hivers.)
Hypothèse plus raisonnable mais, à ma connaissance, pas plus attestée : le christianisme naissant serait arrivé chez nous dans les bagages des légions romaines dès le Ier siècle. Je ne sais pas ce que ça vaut ; prenez donc ça avec des pincettes mais…
… il semblerait que les légions présentes en Palestine à l’époque du Christ étaient largement composées de provençaux (issus de la Narbonnaise) ; lesquels auraient embrassé la nouvelle religion là-bas et l’auraient ramené avec eux une fois démobilisés.
Plus sérieusement, le voile se lève sur l’église en Gaule en 314, lors du premier concile d’Arles organisé par Constantin himself Sachant que ce n’est qu’à partir de l’édit de Milan, promulgué l’année précédente, que les chrétiens peuvent librement exercer leur religion.
Bref, de la mort du Jésus de Nazareth (vers l’an 30) à 314, on ne sait presque rien du christianisme en Gaule mais ce qu’on sait grâce à la liste des présents au concile d’Arles, c’est qu’il y en a déjà un bon paquet en 314, notamment dans le sud, Marseille comprise.
Avant de poursuivre, un certain nombre de rappels s’imposent.
Primo, au risque d’enfoncer des portes ouvertes, on rappellera que Jésus de Nazareth était juif, que ses apôtres étaient juifs et que l’écrasante majorité des premiers chrétiens (sinon tous) étaient juifs aussi.
Le judaïsme du Ier siècle est divisé en au moins 4 grands courants : les sadducéens (qui tiennent le Temple), les pharisiens (qui préfigurent le judaïsme rabbinique actuel), les esséniens (qui sont des extrémistes) et les zélotes (qui sont des indépendantistes).
Les chrétiens ne sont, au départ, qu’un courant de plus dans le judaïsme ; lequel reconnait en Jésus de Nazareth le Messie attendu par tous les juifs. Dans les premiers temps, tous se considèrent comme juifs et sont considérés comme tels par tout le monde.
La séparation du christianisme et du judaïsme est un phénomène long et complexe. Paul de Tarse, en promouvant la vocation universelle du message christique, y est pour beaucoup mais son message ne devient dominant qu’en 135 avec la chute de Jérusalem.
Par ailleurs, vous savez sans doute qu’il existe déjà, à l’époque une importante diaspora juive dans tous l’Empire et notamment dans les villes commerçantes du pourtour méditerranéen. C’est parfaitement attesté à Alexandrie et juste supposé à Marseille.
Et vous savez sans doute aussi que la lingua franca de l’époque c’est le grec. Tout ce petit monde, diaspora juive inclue, parle grec (la koinè, langue commune grecque) et est imprégné de culture grecque.
La Septante, traduction de la Bible hébraïque en koiné grecque vers 270 av. J.-C., va largement contribuer à diffuser le judaïsme auprès des populations non-juives mais hellénophones : c’est le cas, notamment, des fameux Craignant-Dieu.
Et c’est sur ce substrat juif et hellénistique que va se fonder l’extraordinaire succès du christianisme : la nouvelle religion se diffuse via la diaspora juive et en grec — typiquement : « Christ » est un mot grec qui signifie exactement la même chose que « Messie ».
C’est pour cette raison que les villes grecques (ou macédoniennes), et notamment les cités ioniennes (Éphèse, Milet, Smyrne…) vont être parmi les premières à être évangélisées — et, si l’on en croit les Actes des Apôtres, par les apôtres eux-mêmes.
Ceci étant posé, revenons en Gaule. Je disais, plus haut, qu’entre 30 et 314, on a *presque* aucune trace de christianisme par chez nous. Le *presque* est important parce vers 177, on sait qu’il existait une communauté de chrétiens à Lugdunum (Lyon).
Évidemment, je parle des fameux martyrs de Lyon — du vénérable évêque Pothin et de ses 46 infortunés camarades (dont la pauvre Blandine) qui se font arrêter et exécuter salement dans la capitale des Gaules.
Cet épisode nous est connu grâce à une lettre écrite par les survivants et retranscrite par Eusèbe de Césarée dans ses Histoire ecclésiastique (livre V).

Or, ladite lettre nous apprend quelques détails intéressants.
Déjà, elle est explicitement adressée « aux frères d’Asie et de Phrygie ». Dans le contexte et à l’époque, il est très clairement question de la province romaine d’Asie, c’est-à-dire de l’Asie mineure et, plus particulièrement des cités grecques d’Ionie.
On aurait pu s’attendre à ce que la lettre soit dédiée à Rome (même si l’évêque de Rome n’est pas encore le Pape au sens où nous l’entendons aujourd’hui) mais non : ils envoient ça à 1 800 km, ce qui suggère un lien assez spécial avec l’Asie mineure.
Ensuite, il y a les noms. Pothin, le nom (ou surnom) du vénérable évêque lyonnais, c’est un nom grec et il en va de même pour un certain nombre de ses camarades — deux sont même explicitement originaires d’Asie mineure.
Mieux encore, il y a Irénée, le porteur de la lettre. Lui, on sait très bien qui il est : c’est Irénée de Lyon, le futur successeur de Pothin, deuxième évêque de Lyon. On sait qu’il est grec, qu’il est né à Smyrne (vers 130) et qu’il fût le disciple de Polycarpe de Smyrne.
Or, le Polycarpe (a.k.a. « multifruit), c’est pas n’importe qui : évêque de Smyrne et disciple direct de l’apôtre Jean, c’est, avec Clément de Rome et Ignace d’Antioche, un des trois gars les plus importants de l’Église de son époque. Une pointure.
C’est-à-dire que nos infortunés martyrs de Lyon, de toute évidence, sont des missionnaires grecs envoyés évangéliser la Gaule par notre bon Polycarpe (pardon pour la vanne sur « multifruit »).
Or voilà : si vous êtes un grec d’Asie mineure et que, pour une raison ou une autre, vous voulez vous rendre à Lugdunum (et discrètement si possible), il n’y a, à l’époque, pas 40 chemins possibles : vous passez forcément par Marseille.

Démonstration :
Déjà, il est évident que votre route sera maritime et que vous allez chercher à remonter le Rhône. Ça vous laisse deux possibilités : Arles, colonie romaine, ou Marseille, qui reste largement indépendante du pouvoir impérial.
De là, puisque vous êtes en train de disséminer une religion illégale et que, accessoirement, vous êtes grec d’Asie mineure, vous allez forcément privilégier Marseille — ville de grecs d’Asie mineure comme vous dans laquelle vous avez peut-être même déjà des contacts.
C’est-à-dire qu’il n’est pas imaginable que Pothin, Irénée et les autres grecs de la bande soient passés par ailleurs. Et, quitte à y passer, on se demande bien pourquoi ils n’en auraient pas profité pour évangéliser un bon coup.
Et ce, d’autant plus qu’il y a toutes les chances pour que Marseille, à l’époque, accueille une communauté de la diaspora juive et peut être même des grecs ou des romains convertis. On n’a aucune preuve de ça mais s’il y en a, c’est probablement à Marseille.
Le temps passe et nous voilà en 314, au concile d’Arles (qui se tient à Arles notamment parce qu’Arles est une colonie romaine).

Qui signe les conclusions du concile en premier, devant Marinus d’Arles ?

Oresius premier évêque connu de Marseille.
Le temps passe encore et, le 27 février 380, Théodose promulgue l’édit de Thessalonique qui fait du christianisme la religion officielle de l’Empire. À partir de là, la Gaule se couvre de cathédrale et de baptistères.
Mais à Marseille, c’est un feu d’artifice.

Déjà, le groupe épiscopal est un des plus grands de Gaule avec une cathédrale de bien 50 mètres de long et surtout le plus grand baptistère jamais retrouvé en Gaule (et de loin : plus de 600m² au sol !).
Ensuite, il y a la fondation de l’abbaye de Saint Victor par Jean Cassien sur le site d’un cimetière grec, romain puis paléochrétien — les restes de la basilique d’origine sont encore visibles dans la crypte (chapelle Notre-Dame de la Confession et Atrium).
Toujours à la même époque, on a redécouvert récemment une basilique rue Malaval. Là encore, un monument imposant : 40 mètres de long sur 16 de large — c'est peut être la basilique Saint-Étienne évoquée par Grégoire de Tour.
Et c’est pas fini : on est à peu près sûr que Marseille compte au moins 5 autres églises ou chapelles au Vème siècle : Notre-Dame du Mont, Saint-Nicolas, Saint-Pierre, Sainte-Catherine et un édifice funéraire sur le site de la bourse. Un festival !
C’est-à-dire que Marseille, dès l’édit de Thessalonique, semble disposer d’une communauté chrétienne particulièrement riche...

et donc, vraisemblablement nombreuse...

et donc, sans doute ancienne.
C’est d’ailleurs ce que suggère aussi l’attitude de Proculus, deuxième évêque connu de Marseille (380-430) : le gars passe son ministère à revendiquer la primauté de son évêché (et donc à e******r ses homologues de Vienne et d’Arles... mais aussi le Pape.)
Bref, on ne pourra sans doute jamais le prouver mais il y a quelques bonnes raisons de penser que Marseille ait été la première ville évangélisée en Gaule. #Fin
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