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Durant toute l’antiquité, les navires de guerre utilisés en Méditerranée étaient des galères, c’est-à-dire des bateaux propulsés par un nombre conséquent de rameurs et, accessoirement, une ou plusieurs voiles carrées. #Thread
Si l’usage des voiles reste secondaire, c’est pour au moins 3 bonnes raisons. Primo, une voile c’est comme une éolienne : quand il n’y a pas de vent ça ne sert à rien (et vous n’avez aucune envie de rester immobile en pleine bataille navale.)
Deuxio, la voile carrée, en matière de performances et surtout dès lors qu’il faut remonter au vent, c’est vraiment pas la panacée. En gros, si votre adversaire et sous le vent, vous pouvez attaquer mais vous n’avez qu’une chance. Dans le cas contraire, vous êtes mal.
(Notez qu’on a bien des voiles latines mais, pour des raisons techniques sur lesquelles je ne m’étendrais pas ici, elles ne sont utilisées que sur des petites unités ; il faudra attendre le moyen-âge pour en voir sur les galères.)
Enfin, une voile ça se perce facilement avec quelques flèches et ça peut même prendre feu avec quelques flèches enflammées.

Bref, quand vous êtes en plein engagement, vous préférez largement compter sur une tripotée de solides rameurs que sur une voile carrée.
Les premières unités à être utilisée chez les spécialistes du combat naval (les grecs et les phéniciens, notamment), ce sont des dicontères (a.k.a. cisocontères) et les tricontères qui comptent respectivement 20 (2 fois 10) et 30 (2 fois 15) rameurs sur une seule rangée.
Mine de crayon, les dicontères mesurent typiquement 20 à 23 mètres de long sur environ 4 de large et pèsent facilement une vingtaine de tonnes. Les tricontères tournent plutôt à 23-26 mètres de long et peuvent peser plus de 30 tonnes.
On a peu de traces de tettacontères (40 rameurs) dans la littérature aussi suppose-t’on qu’ils sont passés directement à la pentécontère de 50 (2 fois 25) rameurs : de 30 à 35 mètres de long pour un déplacement de plus de 40 tonnes.
Relativement rapides (5 à 6 nœuds), stables et capable d’embarquer plus de troupes (archers, hoplites…), les pentécontères vont former l’essentiel des flottes de guerre méditerranéennes du IVème siècle av. J.-C. jusqu’au début du IIIème siècle.
Mais ce sont les phéniciens qui, vers le VIIIe siècle avant J.-C., vont innover très fort en rajoutant un étage de rameurs au-dessus du premier : ce sont les dières. En version grecque, ça donne typiquement deux rangées de 12 rameurs sur chaque bord et donc 48 au total.
Le résultat, c’est un machin de 30 mètres de long sur 4 de large et un déplacement qui atteint les 70 tonnes ! C’est maniable et rapide, on gagne de la place pour embarquer plus de troupes et, en cas d’éperonnage, ça bousille tout sur son passage.
Évidemment, on n’allait pas en rester là ; très vite, les grecs vont trouver le moyen de rajouter encore un étage de rameur pour créer les premières trières : 170 rameurs sur un bateau à peine plus grand et plus lourd qu’une dière !
Toute la difficulté, bien sûr, c’est d’organiser 3 étages de rameurs — on pense que, sur chaque bord, il y avait 31 rameurs en bas (les thranites), 27 à l’étage intermédiaire (les zygites) et 27 à l’étage supérieur (les thalamites). Déjà, il faut tous les placer dans le bateau :
… Mais en plus, il faut les coordonner quand ils rament. Si vous voulez voir ce que donnent des rameurs moyennement entraînés, ça tombe bien : l’équipage de l’Olympias, une trière grecque reconstituée dans les années 1980, vous fait une démonstration :
Bref, c’est pas simple et ça n’est possible que parce que les rameurs des trières grecques ne sont pas des esclaves mais des salariés qui, pour apprendre à ramer en rythme, subissent un entraînement intensif.
Très maniables, plus rapides et, surtout, développant une puissance nettement supérieure à celle de ses prédécesseurs, la trière devient la machine de guerre navale par excellence. A Salamine en 480 av. J.-C., la flotte perse de Xerxès en fait la douloureuse expérience.
Elles vont être notamment reprises par les romains (lat. trirème) lors des guerres puniques et venir avec tout un tas d’options rigolotes (pont d’abordage, tour pour archers, balistes…)

Ce n’est que vers 300 av. J.-C. qu’on faire encore mieux.
Point technique : non seulement coordonner 3 étages de rameurs est un brin compliqué mais il faut aussi réaliser que ceux qui sont en haut (les thalamites) se tapent déjà des rames de 4 à 5 mètres de long. C’est-à-dire qu’on n’a sans doute jamais rajouté de 4ème étage.
Ce qu’on peut faire, en revanche, c’est multiplier les rameurs sur une même rame. A partir de là, le nom des navires de guerre antiques désigne le nombre de rameurs par demi-section verticale (sans tenir compte du nombre d’étages.)
La tétrère (4, a.k.a. ‘quadrirème’ chez les romains), par exemple, compte bien 4 rangées de rameurs mais ils étaient typiquement 2 par rame sur le banc du haut (les thranites) tandis que les zygites et les thalamites étaient seuls sur leurs rames.
Idem pour les penthères (5, lat. quinquérèmes) : sur chaque bord, elles comptaient 58 thranites pour 29 rames supérieures, 58 zygites pour 29 rames intermédiaires et ‘seulement’ 34 thalamites pour 34 rames inférieures. Au total, ça fait 300 rameurs et 184 rames !
Évidemment, on ne va pas s’arrêter là : suivent les hexères (6), les heptères (7), les octères (8), les enères (9), les décères (10)… C’est une véritable course au gigantisme. Ci-dessous, l’évocation d’une heptère macédonienne du IIe av. J.-C. qui devait compter 350 rameurs.
C’est cette course à l’armement qui va donner naissance aux hypergalères : des '15', des '16', des '18' et quelques autres monstruosités hors catalogue comme le Leontophoros et l’Isthmia.
Le Leontophoros de Lysimaque (260 av. J.-C.), par exemple, est officiellement un 8 conçu pour rivaliser avec des 16 : il aurait eu des files de 100 rameurs pour un total de 1600 rameurs… ce qui suggère par moins de 100 rames de 8 rameurs par bord et 110 mètres de long !
L’Isthmia d’Antigonos Gonatas (258 av. J.-C.), quant à lui, était un 18 : plus court et plus large que le Leontophoros (env. 70 mètres de long), ces 2300 rameurs se répartissaient en deux rangées de 64 avirons de chaque côté. Les mecs étaient donc à 9 par rame !
Mais ce sont les Ptolémée qui, en Egypte, vont pousser le vice dans des extrêmes totalement délirants : outre une flotte impressionnante, ils se font construire un ‘20’ et deux ‘30’ — ci-dessous, ce à quoi pouvait ressembler un des deux ‘30’ de Ptolémée III (246-221).
Mais le record absolu appartient sans doute au tettarakontère de Ptolémée IV, navire démentiel dont les dimensions et caractéristiques nous sont connues grâce à Athénée de Naucratis qui site Callixène (Deipnosophistes, V, 9).
C’était un ‘40’ ou, très probablement, deux ‘20’ réunis en une sorte de catamaran gigantesque.

Il mesurait 280 coudées de long (soit 124 mètres en coudées grecques) et était propulsé par — tenez-vous bien — plus de 3000 rameurs !
Les sortes de queue recourbées à l’arrière (les alphastes) culminaient à 53 coudées au-dessus du niveau de l’eau (plus 23 mètres !), il fallait 400 matelots pour le manœuvrer et il pouvait trimballer 3 850 soldats sur son pont — une petite armée.
Callixène nous apprend aussi qu’il était divisé en 12 étages, qu’il avait 7 éperons ou rostres, avait 4 gouvernails, que ses rames les plus longues mesuraient 17 mètres (!!!) et que l’ensemble était décoré façon appartement de Donald Trump.
Évidemment, ce machin n’a sans doute jamais participé à la moindre bataille : c’était essentiellement un navire d’apparat destiné à étaler outrageusement aux yeux de tous les immenses richesses de l’Égypte et, du coup, celles de son roi. #Fin
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