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Nous sommes le 27 août 2019 et je vais vous raconter quelques bricoles sur le 27 août 1944, il y a soixante-quinze ans.

Je viens de l’écrire à la hâte et c’est long, pardon pour les éventuelles erreurs et maladresses. Hashtag #Pexonne.
Aube du 27 août 1944. Un convoi de camions allemands, des Opel-Blitz, file à travers la campagne lorraine vers #Pexonne, un village près de Baccarat, à la lisière du massif vosgien. Ses quelque 850 habitants vivent de la faïencerie locale et de l’agriculture.
SS et Gestapo envahissent le village et en délogent les habitants. Tous. Maison par maison. À coups de fusil et de grenade s’il le faut.
Ils les rassemblent sur la place de l’église. Les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. Le maire, le directeur de la faïencerie, l’instituteur, le secrétaire de mairie ne sont pas épargnés.
La messe de 7 heures vient de commencer à Saint-Pierre-aux-Liens.
Les Allemands entrent bruyamment, interrompent l’office et sortent l’abbé Besoin et ses fidèles, qui rejoignent, sous les mitraillettes, le reste de la population. Les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre.
Le bruit des armes se fait entendre jusqu’à Fenneviller, le patelin d’à côté.
Un homme le traverse à vélo. Il vient de Neuviller et va rejoindre ses parents à #Pexonne. Une femme l’avertit : « Ce matin, à la petite messe, ta maman m’a chargée de te guetter pour te faire rebrousser chemin…
… Les Boches encerclent #Pexonne, ils ont arrêté l’abbé Besoin, en pleine messe, comme ils vont le faire avec tous les hommes. Repars vite à Neuviller, n’en bouge pas ! »
Ceux qui entrent tout de même dans le village sont capturés et triés. Les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre. #Pexonne
À Paris, qui vient tout juste d’être libérée, c’est la fête. Le général de Gaulle vient de triompher sur les Champs-Élysées. Ici, c’est encore la guerre. Et pour un moment.

ina.fr/contenus-edito…
Les environs boisés de #Pexonne grouillent de résistants qui, bien que mal organisés et peu armés, exaspèrent les Allemands.
Quelques maquisards viennent d’ennuyer Geneviève et Yvonne D., deux sœurs de Pexonne de mèche avec la milice. Ils craignent surtout qu’elles sachent et révèlent à l’ennemi où se trouve l’émetteur radio qui, quelque part par ici, transmet des messages aux Anglais.
Les Allemands cherchent d’ailleurs à le savoir et sont excédés. Ils sont en train de perdre la guerre. Ils n’arrivent pas à mettre la main sur les chefs du maquis.
Alors ils décident de frapper un grand coup et de rafler la population de #Pexonne, qu’ils soupçonnent de soutenir la résistance.
Paul M. sort de chez le boucher Colin et cale la viande qu’il vient d’acheter sur le porte-bagage de son vélo. Venu tôt le matin, il s’apprête à regagner le village voisin de Neufmaisons, où il vit avec sa femme, Laurence, et leurs quatre enfants.
Il est aussitôt arrêté et mis du côté des hommes. (Les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre.) Il ne comprend pas bien ce qu’il se passe. Il ne parle ni ne comprend l’allemand, bien qu’il ait fait la guerre de 14. On ne moufte pas trop sous les canons des SS.
À Neufmaisons, Laurence M. commence à préparer le « dîner », comme on dit ici pour le repas de midi, et attend la viande que son mari est parti chercher.
On ne mange pas si mal dans la campagne lorraine sous l’Occupation. Certes, l’occupant a ses exigences. Chaque famille doit notamment lui déclarer combien il a de poules pondeuses, ce qui détermine le nombre d’œufs à livrer.
Mais on ne manque pas de pain, ni de légumes (merci au jardin et vive les conserves), ni même de viande.
Mais qu’est-ce qu’il fiche ? Laurence M. commence à s’inquiéter. Le temps passe, pas de mari ni de viande pour la potée. #Pexonne
Alors elle prend son vélo pour aller voir s’il ne serait pas arrivé quelque chose à son homme à #Pexonne.
Elle avertit sa fille aînée, 8 ans, que nous appellerons « Maman K. », qu’au cas où elle ne serait pas bientôt de retour elle devra donner à manger à son frère et à ses deux sœurs. #Pexonne
Arrivée à #Pexonne, elle est aussitôt arrêtée et jetée dans les rangs des femmes. (Les hommes d’un côté, les femmes et les enfants de l’autre, vous connaissez la musique.)
Laurence M. ne connaît pas l’allemand, mais proteste tout de même. Qu’a-t-elle dit ? Allez savoir. #Pexonne
Ça n’a pas beaucoup intéressé les SS, qui de leur côté ne parlent pas français. Ils la rejettent sans ménagement dans le rang des femmes. #Pexonne
Re-que nenni. Laurence ressort du rang et finit par réussir à établir une communication par l’intermédiaire du prêtre ou de l’instituteur (Maman K. ne se rappelle plus très bien), qui sait quelques mots d’allemand. #Pexonne
Non, cette femme et son mari ne sont pas d’ici, ils viennent du village d’à côté, voilà. Ah bon. Sehr gut. Bon ben allez-y. Auf Wiedersehen et bon dimanche. #Pexonne
Il est presque midi. Les Allemands sont nerveux. Ils comptent et recomptent les hommes qu’ils ont arrêtés : cent huit. Ils veulent s’assurer que tous les gens de #Pexonne sont là. Tous des maquisards. Ils veulent être sûr qu’il ne manque personne.
Les SS font monter dans les camions tous les hommes, ainsi que trois femmes : deux sœurs, accusées d’avoir l’émetteur de radio, et leur mère. #Pexonne
Un dernier prisonnier est constitué en la personne d’Edilio Signori, un ouvrier de la faïencerie parti tôt le matin chercher de l’herbe pour ses lapins. Dans le camion, avec les autres. #Pexonne
Les véhicules démarrent et roulent vers Neufmaisons, où ils s’arrêtent. Les Allemands y ont découvert l’émetteur qu’ils cherchaient. #Pexonne
C’est Andrée Gadat, l’institutrice du village, qui le cache et l’utilise. Elle est arrêtée et aussitôt embarquée, ainsi que quelques autres personnes.
Les Allemands mettent le feu à l’école et repartent, vers Raon-l’Étape puis Baccarat. Là, les prisonniers sont enfermés dans une caserne transformée en camp de transit. #Pexonne
Certains seront libérés, d’autres fusillés, quelque quatre-vingts seront déportés vers les camps du Struthof, en Alsace, de Dachau, en Bavière, de Melk, Ebensee et Mauthausen, en Autriche. #Pexonne
Peu en reviendront vivants. Parmi les survivants, Louis Besoin, le prêtre. Bien amaigri, car il n’y avait pas beaucoup à manger à Dachau, et il réservait une part de sa maigre alimentation à un détenu plus faible que lui en la cachant dans une boîte de cirage. #Pexonne
Le 1er septembre, Andrée Gadat, l’institutrice de Neufmaisons, est emmenée avec quelques autres prisonniers dans le bois dit de Grammont, près de Merviller. #Pexonne
Là, elle est fusillée. Maman K. la connaissait bien, c'était son institutrice. #Pexonne
Ou peut-être le 3 septembre, pardon.
À ma grand-mère Laurence que je n’ai pas connue, morte avant ma naissance : merci. #Pexonne
Fil écrit à partir de ce site très complet sur ce qu’on appelle la rafle de #Pexonne. pexonne27aout44.net
Et avec quelques souvenirs de Maman K.
(La guerre n‘est pas finie pour maman K et sa famille. Il reste l’atroce bataille du Viombois, qui faillit aboutir à un Oradour-sur-Glane, l’évacuation vers Raon-l’Étape et les bombardements de la Libération.)
(Tout ça se termine heureusement plutôt bien, avec l’arrivée des Américains dans leur char bourré de sucres emballés et de chewing-gums.)
Un dernier détail, révélateur de l’infinie cruauté de la guerre. Neufmaisons comptait deux instituteurs : Andrée Gadat et Guy Deschamps. Guy Deschamps n’était ni résistant ni au courant des activités clandestines de sa consœur.
Quand les Allemands arrêtèrent et emmenèrent Andrée Gadat, ils prirent aussi sa sœur et son collègue, Guy Deschamps.
Ce dernier avait un frère, Roger, qu’il avait fait venir à Neufmaisons pour le protéger, pensait-il, de la guerre. Il fut emmené lui aussi. Andrée Gadat essaya en vain de les disculper aux yeux des Allemands. Tous les quatre furent fusillés dans le bois de Grammont.
Les deux sœurs « miliciennes » ont, à l’issue de la guerre, été chassées et bannies à vie du village de #Pexonne. Nul ne sait, à ma connaissance, ce qu’elles ont vraiment été ni ce qu’elles sont devenues. Elles sont peut-être encore en vie, selon Maman K.
Neufmaisons avait aussi sa « fille compromise », qui partait discrètement dans les bois rencontrer les Allemands, pensait-on. Elle semblait bien s’entendre avec eux. On sut plus tard qu’elle appartenait à un réseau de résistants et qu’elle portait des messages aux maquisards.
Yvonne ou Yvette ? Les deux sœurs semblent avoir sévi en septembre de la même année, en dénonçant des soldats anglais du SAS et leurs protecteurs. resistance-deportation.org/IMG/pdf/Pexonn…
Geneviève et Yvette, donc. Triste vie que celle de ces deux orphelines de 16 et 15 ans, qui ont, semble-t-il, trouvé dans la collaboration un moyen de se donner de l’importance. pexonne27aout44.net/contexte-histo…
Il me revient en mémoire que ces deux sœurs avaient un frère, qui a « fait » l’Algérie ou l’Indochine, je ne sais plus. J’ai connu, petit, sa veuve, une femme que tout le monde appelait « la tata » et qui habitait en face de la maison de mon grand-père maternel.
Je suis toujours fasciné par ces personnages troubles, condamnés par l’histoire mais dont la destinée est visiblement complexe. Quelles passions, quelles pensées les ont guidés ? Qu’est-ce qui leur faisait du mal ? et du bien ? Que diraient-ils aujourd’hui ?
Maman K. vient de me le confirmer. Elle vivait à deux maisons de celle de mes grands-parents. Elle mettait du rouge à lèvres et partait seule dans la forêt, ce qui suffisait pour lui valoir l’appellation peu flatteuse de « poule ».
Merci à tous pour vos gentilles remarques et commentaires, trop nombreux pour que je puisse répondre à tous.
Chaque famille recèle des petits trésors de mémoire, qui disparaissent bien vite. Parlez avec vos parents, vos grands-parents.
Enregistrez, notez, transmettez. De telles « aventures » ne se retrouvent pas dans les livres d’histoire. Seule la mémoire humaine peut en garder le souvenir, qui se déforme néanmoins et finit par s’éteindre. Trois ou quatre générations suffisent. Après, il n’existe plus rien.
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