Il y a quelques jours, on a vu ressortir dans certaines tribunes (Redeker, Comte-Sponville, Delsol) une distinction entre vie nue (zoe) et vie qualifiée (bios). Cette distinction, dans ces tribunes, avait un vague relent eugéniste, en "valorisant" certaines vies plus que d'autres
D'autres que moi ont relevé que ces textes avaient connu un certain écho dans des milieux catholiques, ce qui interroge. Je voudrais ici revenir sur l'emploi que les Évangiles font de ces termes, en particulier Jésus lui-même tel que les Évangiles nous rapportent ses paroles.
Je préviens donc : il va y a voir du grec, et de l'exégèse, et vous pouvez muter ce thread si cela vous ennuie. #TW
Je n'aborderai pas : les philosophies de Foucault et Agamben, dont les réflexions avaient nourri les tribunes en question. Je fais juste un pas de côté sur ce sujet, en regardant l'Écriture, et en pensant en particulier aux cathos qui pourraient être séduits par l'opposition
mise en avant par ces tribunes, en regardant ce que la parole du Christ peut nous dire.
Et je ne prétends pas avoir une parole définitive sur le sujet, juste d'éclairer la réflexion par une petite enquête dans les textes bibliques.
#OnYVa
Pour commencer : Le terme de « vie » dans les Évangiles traduit non pas 2 mais 3 mots grecs différents : ψυχή, ζωή et βίος. Ce dernier est le moins employé de tous. Je vais commencer par regarder ψυχή.
Spoiler : ψυχή ce n'est pas la vie psychique, la vie mentale ou spirituelle. C'est la vie tout court. L'arrière-fond anthropologique hébraïque, malgré les termes multiples nefesh, ruah et basar, est une anthropologie unitaire, et cela se retrouve quand les auteurs des Évangiles
les rédigent en grec, en récupérant les termes disponibles.
ψυχή peut désigner tout l’homme, et la ψυχή peut être donnée, haïe, recherchée. En Mt 2,20, Hérode en veut à la ψυχή de l’enfant Jésus.
En Mt 6,25 Jésus dit « Voilà pourquoi je vous dis : Ne vous
inquiétez pas pour votre vie(ψυχή) de ce que vous mangerez, ni pour votre corps de quoi vous le vêtirez. La vie(ψυχή) n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement?», ce qui révèle bien le sens unitaire, total, de la psuchè comme vie.
Ailleurs encore, dans le corpus lucanien : en Ac3,23 (« Quiconque n’écoutera pas ce prophète sera exterminé du sein du peuple. ») c’est π ͂ασα ψυχή qui est utilisé avec un sens distributif et individualisant (rendu par « quiconque ».
Ça va être 10 fois trop long, il va falloir que je me calme dans les détails. 😅 😅
Parfois, psukhè a un sens un peu moins unitaire, et désigne les seules puissances de l'âme humaine :
Jn 10,24 «Εως πότε τήν ψυχήν ἡμ ͂ων αἴρεις ;» rendu en général par «Jusqu’à quand vas-tu nous tenir en haleine?», ou « tiendras-tu notre esprit en suspens » (Crampon)
Mes excuses aux hellénisants pour la disparition d'accents et d'esprits (et je mentionne même pas les iotas souscrits hein)
On trouve aussi « Mon âme (ψυχή) est triste à en mourir », en Mc 14,34 et parallèles.
La ψυχή peut donc être aussi le lieu des sentiments et des émotions telles que la joie, (par exemple celle de Dieu qui se réjouit de son serviteur en Mt 12,18), ou le chagrin.
Parfois encore, c’est à la ψυχή que reviennent les tâches très biologiques/physsiologiques de boire et manger ! Ainsi en Lc 12,19 : « Je dirai à mon âme (ψυχή) : Mon âme, tu as quantité de biens en réserve pour de nombreuses années ; repose-toi, mange, bois, fais la fête. »
La ψυχή a ainsi de multiples dimensions : elle peut désigner la vie dans sa totalité et son caractère individuel, propre à chaque homme et englobant jusqu’à ses émotions et relations (sens existentiel) ; mais elle peut aussi se raprocher de
la vie biologique ou physique dans ses manifestations lesplus triviales. Tout cela peut se regrouper sous le terme très large de « vie humaine », cependant encore limitée à la vie terrestre.
Car en effet, on va élargir encore un coup le sens que psukhè peut revêtir.
En effet, le sens de ψυχή est encore plus large et englobe jusqu’à la vie que Dieu donne individuellement à chaque homme. On retrouve ici le sens de « âme », comme dans cette parole de Jésus rapportée en Mt 10,28 où ψυχή est opposé à σωμα :
« Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l’âme ; craignez plutôt Celui qui peut perdre dans la géhenne à la fois l’âme et le corps. »
Ici, l'âme est équivalente à la personne, dans sa vie telle que donnée par Dieu, vie qui trasncende la vie terrestre.
La psukhè peut donc aussi être la vie tellement précieuse qu'elle est inamissible, l'homme ne peut la toucher, elle n'appartient qu'à Dieu. (Mc 8,37 : « Que donnerait un homme en échange de sa vie-ψυχή? »)
J'en viens maintenant au 2e terme, : la vie ζωή
Shorter : ζωή pointe vers la vie éternelle.
Mais en fait, c'est compliqué : en effet, chez Luc, (dans l'Évangile, du moins, les Actes sont plus clairs) zoè est employé la où on attend psukhè, et bios sinon.
D'ailleurs : bios, dans l'Évangile, n'apparaît que chez Luc, et finalement assez rarement, donc vu la longueur que cela prend, je ne vais pas en parler ici. Ce qui m'intéresse, c'est l'opposition entre zoè et psukhè
La zoè, fondamentalement, dans les Évangiles, est un attribut de Dieu il est le Vivant par excellence, il est le ζών. Pas juste parce qu'il est le maximum de la Vie, mais parce qu'il a le pouvoir de faire vivre et mourir. Par son Esprit, il est en effet le ζωοποιουν
ie, le "faiseur de vie" (Jn 6,63 : « C’est l’esprit qui vivifie »)
La ζωή a donc une connotation eschatologique prononcée : la « zoopoièse » est d’abord celle du Christ à la Résurrection, et par conséquent celle des morts au dernier jour, car
« Celui qui a ressuscité le Christ Jésus d’entre les morts donnera aussi la vie (ζωοποιήσει) à vos corps mortels » (Rm 8,11).
Ζωή recouvre donc certaines catégories attribuées à la ψυχή, notamment le fait que les 2 présentent la vie comme un don de Dieu ; mais à cause de la Résurrection du Christ, la ζωή oriente la vie de l’homme vers la vie de Dieu lui-même que l’homme est appelé à recevoir.
Bon vous voyez, on est déjà assez loin de la zoè de Foucault et Agamben, dénigrée par Redeker et al., hein. Ou bien au contraire : si la vie nue (zoè) c'est la vie éternelle qui est celle de Dieu lui-même, moi je signe tout de suite !
La vie de l’homme (qui à ce stade n’est que ζωή ἐν σαρκί (Phil 1,22), zoè dans la chair, assimilable en cela à laψυχή) peut se déterminer pour Dieu, c’est à dire entrer en rela-tion avec lui, pour être élevée au niveau de la vie de Dieu, sinon c'est une vie pr le péché / la mort
On peut ainsi être vivant (ψυχή) tout en passant pour mort (sans ζωή), comme dans le retour du fils prodigue : « Mon fils que voilà était mort et il est revenu àla vie (ἀναζάω) » (Lc 15,24.32)
La coexistence de ψυχή et ζωή nous montre que notre vie reçoit son vrai sens de la vie éternelle qui est celle de Dieu. Notre vie terrestre se présente comme lieu d’une tension, qui n’est pas d’abord un écartèlement, mais une simple orientation, une finalisation.
Cette tension peut cependant aussi être le lieu dechoix crucifiants dans l’existence, comme le note l’Évangile de Jean dans le dit de Jn12,25 sur le choix vital pour le Christ.

(Et en fait, fondamentalement, c'est LÀ que je voulais en venir, à ce verset, qui réunit les 2 mots.)
On ne revient pas sur le l'importance de la "vie" dans l'évangile de Jean. Jésus lui-même s'y désigne comme "la Vie") et comme celui qui veut donner la vie aux hommes (Jn 10,10 : « Moi je suis venu pour que les hommes aient la vie, pourqu’ils l’aient en abondance. »)
Ce thème est d'ailleurs mis en place dès le Prologue (Jn 1,4 : «Ce qui fut en lui [leVerbe] était la vie, et la vie était la lumière des hommes. ») Dans tous ces passages, ils’agit de ζωή, vie de Dieu que les hommes sont appelés à recevoir, ici-bas, mais surtt à la fin des temps.
La vie comme telle est une catégorie par laquelle le théologique (ce qui touche à Dieu tel qu'en lui-même) est relié à l’économique (l'action de Dieu hors de lui-même, dans les créatures), et pose donc la question de savoir comment elle se communique aux hommes.
Il est donc intéressant de regarder comment Jean articule cette vie qualifiée divinement avec la vie qualifiée humainement (la ψυχή).
Cela se produit dans une parole de Jésus tout à fait remarquable par sa construction en chiasme en Jn 12,25.
#PassionChiasme
« Qui aime sa vie la perd ; et qui hait sa vie en ce monde la conservera envie éternelle »

Seul Jean mentionne la vie éternelle dans ce logion du Christ, les Synoptiques ont une forme plus courte de cette parole.
DAns l'image, la forme de cette parole chez Jn, qui met en relief "l'expansion" que Jn fait subir à cette parole du Christ.
Les traductions hésitent sur le sens de la préposition éis...
avec accusatif, elle indique la direction, mais aussi la finalité et la destination, contrastant en cela avec le ἐν+datif, où «ce monde-ci», celui de notre condition présente, est statique, limité dans l’espace et le temps, tandis que la «vie éternelle » renvoie à un au-delà.
«Ce monde-ci» est le lieu de la vie-ψυχή que ns connaissons, qui sera transformée en vie-ζωή spécifiquement éternelle. La mise en opposition par Jean des termes aimer et haïr montre que ce qui nous appartient,
c’est l’attitude par laquelle nous nous orientons déjà « vers » cette vie éternelle qui est bien ce qui nous finalise.
Il nous faut choisir entre l’attitude des adversaires de Jésus (aimer les ténèbres, haïr Jésus et ses disciples, ce qui conduit à perdre sa vie, à ne pas avoir
la vie éternelle) bien qu’on sauvegarde les apparences de la ψυχή) et l’attitude des disciples de Jésus : de même que le Fils hait sa vie en ce qu’il la donne pour les autres (et il le fait par amour,amour qui le lie d’un côté au Père, de l’autre à ses disciples), de même
les disciples du Christ, d'après la phrase de Jn 12,25, sont appelés à haïr ce qui dans la ψυχή la bride et l’empêche d’être élevée en vie-ζωή.
Par sa résurrection Jésus révèle le vrai sens de la vie. Il change aussi, en filigrane, le sens de la mort : il n’y a plus dans la mort ce seul « retour à la poussière » de la sentence de Gn 3,19 mais qqch de la vie de l'homme perdure pour être élevé à l'éternité.
La mort devient figure d’un passage vers une vie nouvelle, « haïr sa vie » c’est accepter que lamort donne à la vie le sens non d’une vie-ψυχή (qui reste bonne et désirable en ce qu’elle est don de Dieu) mais d’une vie-ζωή, qui est la vie de Dieu lui-même.
Dans le dit de Jn 12,25, Jésus parle certes du choix existentiel imposé à qui se réclamede lui, mais aussi de sa propre trajectoire terrestre, où il donne déjà sa vie en la haïssant pour lui-même :
par sa mort il assume jusqu’au bout la vie humaine, et c’est ce qui lui permet de nous donner la vie au sens plein. C’est à un échange gracieux de vie qu’il nous convie.

Mais il faudrait regarder les passionantes questions que tout cela soulève quant à la nature de la mort...
la mort est-elle une contingence de notre condition présente où nous sommes incapables de recevoir la vie éternelle ? Ou bien est-elle, plus profondément liée à notre statut de créature pour qui « vie » n’a pas le même sens que pour Dieu ?

Je ne vais pas y répondre ici.
Ce que je voulais un peu (beaucoup (trop)) longuement dire ici, c'est que l'opposition entre vie nue et vie qualifiée telle qu'on a pu la lire dans les tribunes en question, pour intéressante qu'elle soit philsophiquement, ne peut pas être telle quelle assumée par des cathos sans
inclure une distinction entre les sens de "vie" beaucoup plus fondamentale dans notre foi, qui est entre la vie terrestre et la vie éternelle, en gros psukhè vs. zoè mais vous avez vu que c'est compliqué, et que ce n'est pas une opposition, mais bien plutôt une unité entre les 2!
En gros : on n'a qu'une vie, et elle est éternelle et elle commence maintenant.

(Gros bisous à Robert R., André C.-S. et Chantal D., sans lesquels ce thread n'aurait pas été possible.)
Sur cette question précise, je pourrais faire un jour un thread d'anthropologie théologique et biblique, en relisant la Genèse à la lumière de Saint Thomas d'Aquin...
#AnotherDay

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