Impossible de mettre le dernier livre de Frédéric Lordon en tweets, comme on le mettrait en boîte. Tout de même, un fil sur quelques nœuds de la réflexion, de la description du capitalisme à l'imaginaire postcapitaliste, et des questions stratégiques ailleurs trop rarement posées
La prémisse du livre et ce qui le structure c'est que "le capitalisme est entré dans une phase où il détruit l'humanité". Désormais c'est lui ou la vie (pas seulement la Bourse ou la vie): lui ou nous. Il ne saurait y avoir accommodement ou replâtrage si on veut être conséquent.
Être conséquent: c'est une invitation majeure de l'ouvrage. F.Lordon fustige le "parti des propos sans suite", qui ne mangent pas de pain. Ceux qui rechignent à prendre le mal à la racine. Or ce mal c'est la logique d'extorsion, de prédation, d'exploitation intrinsèque au capital
Lordon insiste sur le "vivre bien" qui peut s'incarner en un monde où la santé est un bien précieux, où s'exerce la plus grande considération pour les existences non humaines, où chacun est à l'abri du besoin, de la hantise de l'avenir et de la servitude mentale qu'elle crée.
Un monde où la propriété sera d'usage & non d'exploitation aux fins de profit, avec le développement des puissances créatrices de chacun-e, l'accès pour le plus grand nombre au plus grand nombre de savoirs possibles. Le livre est enthousiasmant aussi pour la beauté qu'il propose.
Oui la beauté… "Le design ne sera plus la captation par le capitalisme de l'esthétique". "L'esthétique doit être mise partout dans la vie", au sens étymologique de sollicitation des sensibilités. Il y est même question de l'art des parfums et de la composition florale😊🌹…
Alors c'est vrai… Après les régimes monstrueux qui se sont fallacieusement réclamés du communisme, la beauté et le "vivre bien" n'y sont pas absolument associés. Hélas. Frédéric Lordon, comme récemment Bernard Friot dans ses entretiens avec Judith Bernard, ose s'emparer du mot.
Le communisme ici entendu c'est notamment: la délibération collective (avec quels objets voulons-nous vivre? pour quelles productions?), une tout autre division du travail, la production réalisée par des producteurs associés hors de toute tutelle. Justice, égalité, dignité.
""Justice", la caissière licenciée pour avoir "laissé passer" 85 centimes d'euros d'articles voit [ce que c'est], encore mieux si on rapproche son cas d'une ministre du Travail ex-DRH qui a fait un million d'euros de stock-options sur un plan de licenciement…"
"L'économie, au sens contemporain du terme, c'est la production de valeurs d'usage monstrueusement colonisée par la valeur d'échange devenue folle: la production indifférente à ce qu'elle produit, gouvernée exclusivement par la perspective de la mise sur le marché"
ll est bien sûr beaucoup question de B. Friot et de sa proposition de "salaire à vie", que F. Lordon propose d'appeler plutôt une "garantie économique générale". D'une part la cotisation générale sur le modèle d'une Sécurité sociale étendue: le "déjà-là" du communisme selon Friot
D'autre part le principe de la rémunération qui ne serait plus attachée à une place dans la division du travail mais à la personne, "comme porteuse d'un droit fondamental à la rémunération stable et suffisante", dissociée de l'arbitraire et de la violence du "marché du travail".
F.Lordon pose des questions que B.Friot ne soulève pas vraiment (il me semble): les conditions de possibilité de telles réalisations. S'il y a bien un autre axe qui structure le livre c'est que le capitalisme est d'une férocité implacable & ne se laissera jamais faire gentiment.
Les descriptions sur le fonctionnement du capitalisme ne sont bien sûr pas propres à Lordon mais elles sont fortes, notamment sur "l'écocide capitaliste, l'espèce de némésis virale déchaînée qui nous attend si nous continuons dans le mépris de toute chose qui n'est pas l'argent".
Le formidable du livre, c'est que les propositions sont très concrètes, sans faux-fuyant, mais pas non plus en prêt-à-porter. "Il n'y a pas de plan tout armé. Il n'y a que des exercices de méthode, et de conséquence" (au sens d'être conséquent…) "En sortir" donc "mais par où?"
Le livre est sans concession à l'égard de ce qui lui apparaît comme des faux-semblants: par exemple une "décroissance" pensée à l'intérieur du capitalisme, alors que par essence le capitalisme ne peut pas décroître: c'est parfaitement étranger et même contradictoire à sa logique.
Le livre fourmille de propositions très concrètes et nuancées, par exemple sur deux enjeux majeurs et trop souvent négligés: la division du travail et la planification (en sortant de la vision qui surgit forcément à l'esprit à ce sujet).
Communisme, donc: assumer le mot & travailler à le définir. "Ce qui a été fait en son nom en est le contraire même." Dès lors, "le communisme ne peut pas être désirable seulement de ce que le capitalisme devient odieux. Il doit l'être pour lui-même."
En refaire une possibilité.
On aura donc compris la fermeté de l'ouvrage: "Le capitalisme nous détruit, il faut détruire le capitalisme. Il n'y a pas d'échappatoire, les fausses solutions sont fausses". En écho au dernier livre d'Hervé Kempf, "Que crève le capitalisme. Ça sera lui ou nous" @KEMPFHERVE
Il fait aussi écho aux ouvrages d'Andreas Malm et Donatella Di Cesare sur le virus et le capitalisme. A. Malm "compile une masse effrayante de travaux effrayants qui disent tous la même chose: sur le front microbien comme sur le front atmosphérique nous n'avons encore rien vu."
"Il n'y a pas de solution, ni sociale ni environnementale, DANS le capitalisme sauf à méconnaître dramatiquement les conditions de possibilité notamment l'énormité de l'énergie politique à déployer pour produire un arraisonnement du capital dans l'état de déchaînement où il est"
Sont ainsi posées, par-delà les constats documentés sur les ravages du capital, des enjeux stratégiques et démocratiques pour "en sortir". Même si, "que les gouvernés s'autogouvernent, c'est évidemment la chose insupportable aux gouvernants."

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publicsenat.fr/emission/livre… ImageImageImage
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