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8 Apr, 17 tweets, 3 min read
J'ai su très tôt, trop tôt. Parce que j'avais un lien particulier et particulièrement fort avec mon vénéré grand-père, que sa mémoire soit à jamais source de bénédiction.

J'ai su très tôt, trop tôt, que je venais, du côté de ma mère, d'une famille frappée brutalement.
Je me rendais bien compte, enfant, qu'il y avait quelque chose d'étrange, une atmosphère sourde de non-dit derrière tel geste ou telle attitude, chez mes grands-parents. Enfant, on vous raconte que c'est de la fatigue. Mais même enfant, on ne vous trompe pas longtemps.
Cette pudique, muette lueur de tristesse, de gravité, qui ne quittait jamais le regard de mon grand-père. Ce regard qui se perdait dans les volutes de sa cigarette, lorsqu'à minuit, assis, seul, il se laissait aller à ses pensées dans le silence ouaté de son jardin d'hiver.
C'est par ce regard bleu-gris, à la fois vif d'intelligence et las d'une vie exténuante, qu'enfant j'ai pris conscience. Que ma grand-mère ne passait pas le plus clair de son temps au lit à cause de la fatigue, mais à cause d'un drame insondable, d'une douleur inguérissable.
J'ai compris, enfant, que sa soeur bien-aimée, de deux ans son aînée, ainsi que sa grand-mère, arrêtées et internées à Vittel en même temps qu'elle, avaient été emmenées, loin, à l'Est, et y avaient été tuées. Et que jamais par la suite elle n'avait pu se pardonner d'être en vie.
J'ai compris, enfant, que l'obsession de mon grand-père pour que nous finissions nos assiettes n'avait rien à voir avec celle de ma grand-mère marocaine qui voulait nous faire manger toujours plus.
J'ai su, enfant, que lui, enfant, avait connu les privations. La faim.
La fuite de la Pologne, la clandestinité, caché à Poudenas (bénis à jamais soient les héros de Poudenas).

La curiosité, enfant, m'a poussé à fouiller dans les placards. Et à trouver des lettres en yiddish, des cartons remplis de photos en noir et blanc d'un monde disparu.
Son grand-père maternel, le Rav Shmuel Edelist de Lodz, avait été béni d'une famille de 10 enfants. 4 branches seulement de sa descendance ont survécu à l'enfer de la Shoah, dont celle de mon grand-père. Il n'était pas homme à rester caché indéfiniment, alors il a pris les armes.
Il a rejoint les FFI, dans un régiment d'infanterie de marine. Il n'a découvert l'ampleur du désastre dans sa famille qu'une fois la guerre terminée, et les noms publiés.

Adolescent, j'ai découvert par hasard une partie de ces noms dans un livre au CDI de mon collège.
J'ai senti, alors, le besoin impérieux de savoir. De retrouver tous les noms. De comprendre, de lire, les archives, les documents, les livres, les témoignages. Un mémorial après l'autre, un témoin après l'autre.
Ca a revêtu pendant quelques années un caractère obsessionnel.
L'un des effets pervers de cette obsession, dont j'ai eu longtemps du mal à me défaire, c'est que la Shoah a pris une place démesurée dans mon identité juive. Chose que je n'ai réussi à corriger qu'en arrivant en Israël, en comprenant pleinement le sens du retour à Sion.
Je pense qu'une des principales raisons de mon alyah, à l'époque, était que je me voyais, d'une certaine manière accomplir l'un des rêves inachevés de mon grand-père.

Je ne le faisais pas que pour lui, mais ça avait une part très importante.
J'ai compris en arrivant que mon identité juive était intimement et inconditionnellement liée à Israël. Qu'elle n'avait aucun sens sans Israël.
Et que, la Shoah fait certes partie de l'histoire familiale, mais ce n'est pas la Shoah qui fonde mon identité juive, en aucune façon.
Je suis Juif, et ça n'a rien à voir avec la Shoah. Mes ancêtres étaient Juifs avant Hitler. Les nazis sont insignifiants.
Je suis devenu au fil des années particulièrement intransigeant, raide, avec l'utilisation qui peut être faite de la Shoah. Dans les débats politiques, sa convocation, ou pire, son instrumentalisation me hérissent. Qu'on en fasse un objet de comparaison me met souvent en rage.
Au final, des milliers et des milliers de pages, ou d'heures de témoignages, mais ne resteront que les noms, dans le silence d'une mémoire impossible à imaginer et à transmettre. Des trous dans l'arbre généalogique. Des branches brisées par l'absurde.
Je veux qu'on respecte au moins ce silence.

Qu'il ne soit jamais troublé. Que leurs noms ne soient jamais oubliés.

Que leur mémoire soit à jamais source de bénédiction.

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22 Oct 20
Qu'il y ait un rayon hallal au Carrefour du coin, tout le monde s'en fout complètement, ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit.
C'est bien plus subtil que cela. La stratégie est la même dans tous les pays du "Dar al Harb", même s'il y a des adaptations en fonction du contexte
En fonction du contexte juridique, politique et de l'importance des communautés musulmanes dans le territoire.

Une fois de plus, il faut reparler ici du rôle FONDAMENTAL, pivot, des associations caritatives islamiques parce que c'est à travers elle que tout se passe ou presque.
Quand on remonte l'écheveau, 9 fois sur 10, on retombe sur les mêmes filières. Pendant ces deux dernières décennies, l'Arabie Saoudite (IIRO) et l'Iran (Croissant rouge) ont été les principaux protagonistes du jeu, auxquels se rajoutent une myriade de prédicateurs et de princes.
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12 Oct 19
Il n'existe, jamais, dans aucune circonstance et sous aucun prétexte,de bonnes raisons d'humilier qui que ce soit. C'est une violence infecte, émanation des instincts les plus sales. Quand bien même les intentions seraient "bonnes". Elles pavent l'Enfer, surtout dans ce cas :
S'agissant du voile, au-delà des conséquences que cela peut avoir sur la victime, c'est une défaite cuisante. Il y a la volonté propre de la femme qui se voile, et derrière, très souvent, une stratégie politique très bien huilée visant à poser des jalons. Aux manettes, des ONGs.
Les associations caritatives islamiques, pour leur écrasante majorité, sont financées et téléguidées par des puissances étatiques, ou des acteurs majeurs (prédicateurs, membres de familles régnantes, etc) de pays musulmans. Principalement l'Arabie Saoudite, les émirats, l'Iran.
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