Finalement, depuis ce matin, la question que je me pose et sur laquelle il faudra écrire : jusqu'où doit-on aller pour faire cours ? 1/ ⬇️
Il aurait fallu en faire un papier puissant à 6500 signes pour la plus grande gloire de mon vieux journal et de ma plume, mais franchement j'arriverai pas à quelque chose de bien structuré. 2/
La période est propice à tous les déchirements parce qu'elle est dirigée de telle manière qu'elle place chaque professeur en état d'insécurité ou d'incertitude morale. 3/
L'incertitude classique, on sait gérer hein. Venez pas croire qu'on est des bleus-bites niveau gestion de la merde ambiante. On sait gérer le vidéoproj qui prend feu, Martin-Pacôme qui n'a pas ses crayons de couleur, le vomi en DS, etc. J'vous parle de cette incertitude là. 4/
C'est quoi "faire cours". C'est occuper l'espace et le temps, comme la bataille, et c'est un coup en trois dimensions : formuler, faire formuler, faire qu'il en reste quelque chose. Tout cela a bien volé en éclats comme vous l'imaginez. 5/
(NDLR : Si à partir du tweet 5/, tu t'exclames "mais qu'est-ce qu'il raconte, quelle vision passéiste et rétrograde de la manière de faire cours, le confinement est une chance" : va manger une pomme et fais pas chier je suis pas d'humeur.) 6/
Donc on ne peut pas vraiment "faire cours". Alors on essaye de rétablir des conventions. La visio a cet avantage d'occuper le temps, à défaut d'espace. Reste qu'on n'a pas la certitude qu'un élève saisit bien, qu'il ose dire une incompréhension. 7/
Le petit avantage, c'est d'avoir parfois du répondant, des élèves qui ont l'air de blaguer, qui ont l'air d'aller bien. On peut retrouver un semblant artificiel de normalité. Or qu'est-ce qu'un professeur en ces temps-là si ce n'est un pourvoyeur de calme et de normalité ? 8/
Bref, la visio, de mon point de vue : ça nous remet sur des repères connus mais ça ne garantit rien. Ce n'est pas "faire cours", c'est dérouler dans l'incertitude. Mais c'est sans doute préférable aux 72 activités à faire dans 12 disciplines en 25h (chose vue ici ou là). 9/
Dès lors, quand tous les outils de visio institutionnelles foirent, cyberattaque ou sous-dimensionnement, ça place forcément les professeurs face à la question : faut-il continuer ? jusqu'où continuer ? à quel prix ? 10/
J'avoue avoir eu un mouvement d'humeur (injuste, mais on est toujours injustes en ce moment) en lisant ici des collègues contents d'avoir 50% de connectés quand l'autre moitié était bloquée par la saturation du CNED. Pour moi c'est la limite, là on doit s'arrêter. 11/
Quand la solution technique n'est pas universelle, d'un accès égal, en capacité à toucher l'effectif attendu, alors il ne sert à rien de s'obstiner. Pour moi du moins. 12/
Mais cette position (la mienne) n'a pas non plus quelque chose d'évident. Est-ce qu'on doit forcément aller sur Zoom parce que "ça marche" ou parce que "c'est fiable". Moi je suis sur Zoom et Gmail du lycée (oui vous pouvez juger) et pourtant je ne suis pas satisfait. 13/
Pas au nom du RGPD (ces applis sont censées le respecter), mais parce que je suis dans cette insécurité morale considérant l'obligation a) à l'égard de mes élèves b) à l'égard de mon employeur c) de prudence d) d'unité dans l'action publique e) de confraternité. 14/
Si on ne fait pas cours en visio à cause des pannes ou que la transmission du travail est impossible, on sait que les parents se retourneront contre les professeurs. Pas contre l’État, le ministre, la collectivité : mais bien les professeurs. Comme la dernière fois. 15/
Et là des parents me liront en disant "mais non on est pas comme ça". Mais si on est tous comme ça, c'est ça qui nous fait gueuler contre la caissière au supermarché plutôt que contre le directeur. C'est la règle dans une société sans respect : on tape sur ce qui est proche. 16/
Bref, la situation actuelle met les professeurs dans cette situation "pile je gagne face tu perds". On se fait avoir dans tous les cas. On utilise le support officiel, on peut plus travailler. On utilise autre chose, on prend le risque de perdre beaucoup en unité/efficacité. 17/
Peu importe le choix et l'arbitrage qui sera fait : on se sent tous exposés au reproche d'avoir "mal fait" depuis mardi. Et ça c'est terrible pour tout le monde. Or là il faut faire beaucoup d'arbitrages sur des trucs essentiels. Ce qui redouble la pression. 18/
Alors NDLR 2 : ne venez pas me dire, "Oui mais le Ministre / l'administration vous assure de sa confiance / sa compréhension / sa bienveillance en cas de". Posture factice. Quand on assume : on met par écrit et on définit un cadre réglementaire. (Désolé, mon obsession.) 19/
Le piège donc, c'est de nous disperser dans tous les cas, de nous reprocher les uns aux autres nos choix, de nous placer en infériorité morale pour tel choix. Ce qui a pour effet de dé-responsabiliser le principal comptable de la situation, Jean-Michel Blanquer. 20/
Je ne crois pas tellement qu'on verra des sanctions pour l'utilisation d'outils type Zoom, Teams et autre. Je crois peu qu'une administration parfois immobile face à des situations humainement plus graves et dangereuses fera du zèle. Mais je peux me tromper. 21/
Par contre, on aura bien saper la confiance du public à l'égard des professeurs, on aura beau jeu de leur donner une petite leçon numérique ou professionnelle. Les grands chefs, ceux dont c'est le boulot d'assumer quand ça merde, ne rendront pas compte. 22/
Bref, la situation connue par l’Éducation nationale depuis mardi est bien triste. Un État responsable aurait déjà envoyé à ses agents des consignes claires : si cette appli foire, utilisez ça ; si tel mode foire, privilégiez ça. Or : rien, nada, que dalle. 23/
C'est donc ça la souveraineté numérique du pays. Pas de consigne. Une circulaire nationale périmée depuis mardi 8h05, suite aux évènements que vous connaissez. (Les tuyaux toussa toussa.) 24/
Quand on prétend diriger une administration, le courage élémentaire est d'assumer pour l'ensemble de la structure le choix à faire, même si c'est un mauvais choix. Et ne pas laisser les professeurs dans ce climat absurde de dilemme moral pour "faire cours". 25/ [Fin]

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7 Apr
Un jour sans fin. Jour 2.
8h15 ça marche pas. 8h30 ça marche.
10h15, l'ENT charge mais rien ne s'affiche. Lire un message prend 10 minutes à charger. L'application mobile dit "Contact de l'ENT en cours".

Non, je ne fais pas un pastiche d'Albert Camus. #UnENTsansFin
Read 6 tweets
6 Apr
Une cyberattaque ne peut pas expliquer la faillite de TOUS les systèmes officiels : tout est tombé, Kosmos, Pronote, ENT régionaux, Big Blue Button, CNED. Et ce sont des systèmes indépendants les uns des autres.

Et cela s'explique par la nullité des infras numériques d'Etat.
J'attends impatiemment le communiqué de l'@ANSSI_FR pour comprendre comment une attaque cyber pourrait frapper stratégiquement toutes les plateformes d'un coup. Ou alors les Hackers russes sont infiltrés au Ministère. Parce que faut connaître à ce niveau pour tout mettre HS...
Ou alors en fait c'est un exercice cyber à visée pédagogique de grande ampleur mené par le Ministère des Armées ? C'est p'tet l'Armée de l'Air et de l'Espace qui a frappé le satellite du CNED pour nous apprendre la résilience ? #NousSachons
Read 5 tweets
14 Mar
Avis à la population professorale :
Je découvre (ouais je sais en retard grâce au #Collimateur) l'excellent @surlechampFr, chaîne YT d'histoire mili mais pas que et qui rend de fiers services en 1ère (Sadowa, Sedan) et #HGGSP Terminale sur la guerre (Guerre de Sept ans etc.). 1/
Très utile pour faire bosser intelligemment les élèves en cette période d'hybride-comodal-vertical-mais-pas-trop-à-visée-collaborative-ludiquo-pédagogique. 2/
Ajoutons le superbe épisode du #Collimateur sur le cyber et la lutte informatique offensive qui rend d'excellents services en Terminale #HGGSP... 3/ irsem.fr/le-collimateur…
Read 5 tweets
1 Mar
Depuis ce matin, on entend donc que la gauche aurait "abdiqué" le 2ème tour de l'élection présidentielle.

Erreur de lecture qui me semble ne pas bien comprendre ce qui s'est joué pour les électeurs de gauche depuis quelques années. 1/
Les deux unes de @libe donnent la parole à des électeurs. Pas des orgas, pas des chefs de partis, pas les militants "professionnels" et professionnalisés qui prennent en charge les organisations politiques depuis des années. 2/
Ces électeurs sont orphelins, aucun programme commun, aucun début d'amorce de réunion pour se parler. Vous croyez que l'absence de Front républicain est un reniement. Ce n'est pas un reniement, c'est une gifle pour la gauche. 3/
Read 13 tweets
6 Sep 20
La violence de cette phrase, "il ne lui reste plus qu'à soutenir une thèse".

4 ans de thèse, un contexte humain, institutionnel désastreux. Me suis barré avant que ça ne m'atteigne.

ENS, agreg mais "il ne lui reste qu'à soutenir une thèse".

Illégitime.
On continue dans le délire sur ma non-carrière universitaire et mon "épanouissement". Un esprit un peu informé et rigoureux saurait déjà que l'inspection générale demande de plus en plus légitimement un doctorat pour y enseigner. Buvez de l'eau.
Le "cuir plus épais" ? Faire la vaisselle dans les chiottes pour un colloque mon 1er jour ? Entendre "mettez un gilet par balles on nous veut du mal vous me tuerez à la fin de la thèse" ? Apprendre de MCF qu'on leur avait interdit de m'adresser la parole ?
Read 9 tweets
28 Apr 20
Il faudrait avoir de l'énergie pour écrire un long fil sur pourquoi il nous reste seulement une à deux semaines pour préparer la rentrée.

Pas celle du 11 mai, pas celle de début juin, mais celle du 1er septembre.

Quelques idées jetées en vrac. 1/
Le défi logistique, matériel, humain de la réouverture des écoles est bien au-dessus de ce qu'on pouvait imaginer dans les moments les plus pessimistes. Il ne s'agit pas seulement d'équiper en masques mais de repenser tous les locaux. 2/
Il ne s'agit pas de faire la leçon. Pour ma part, je pensais naïvement que le calendrier annoncé l'avait été avec une base industrielle, des commandes, des réseaux de distribution pensés pour l’Éducation nationale. Aujourd'hui, je ne les vois pas exister. Pas encore du moins. 3/
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