Le blé et le génocide. Vu d’Ukraine, ce qui se passe actuellement dans les territoires du sud occupés par la Russie, et notamment autour de Kherson, est une réminiscence macabre et une continuation de la Grande famine, qualifiée en Ukraine de génocide. Fil 🧶. 1/18
La Grande famine est pour l’Ukraine une grande tragédie et un événement fondateur de son identité. En 1931-1933, cherchant à écraser des paysans ukrainiens rétifs au régime sov., Moscou a organisé en Ukraine le "Holodomor", une famine artificielle. 2/18 devivevoix.com/livre-audio/la…
On estime à 4 à 6 millions le nombre de victimes de cette famine. Les paysans ukrainiens ont été enfermés dans leurs villages, gardés par l’armée. Toute la récoltes de blé et tous leurs semis ont été confisqués, de même que le bétail et les réserves. 3/18 cairn.info/revue-vingtiem…
La répression a un but punitif. Le pouvoir n’a pas un besoin vital du pot de soupe et du poulet de chaque paysan ukrainien. Il faut faire plier les paysans pour les faire adhérer au système soviétique. Des villages entiers sont décimés, le cannibalisme se déclare. 4/18
Pour l’Etat ukrainien, la famine organisée par Moscou est un génocide. En raison des intentions de l’Etat, mais aussi parce que la répression des campagnes s’accompagne en parallèle d’une extermination des élites intellectuelles ukrainiennes dans les villes. 5/18
Pour les historiens, le débat sur la nature génocidaire de la famine est toujours en cours. Exemple d’arguments du débat: pour l’historien A.Graziosi, le projet n’est pas génocidaire à ses débuts, mais il le devient au fur et à mesure des mois. 6/18 journals.openedition.org/monderusse/881…
Dans la société russe, la famine ukrainienne est mal connue, sauf dans des cercles d’historiens insérés dans les réseaux internationaux. Je suis certaine que la plupart des Russes, et aucun des militaires russes tirant sur les civils à Boutcha n’en a entendu parler. 7/18
Mais pour les Ukrainiens, le parallèle est immédiat. Plus qu’un parallèle: une continuité. Une confirmation de l’intention génocidaire continue de Moscou à leur égard. Quand ils parlent de génocide, les Ukrainiens ne font pas pour la formule frappante. 8/18
Or, aujourd’hui, volontairement ou involontairement, la Russie reproduit les techniques des années 1930. Dans la région de Zaporizhya, on rapporte des confiscations du blé que les paysans refusent de vendre à moitié prix. 9/18 24tv.ua/zaporizhzhi-ok…
Cette information est confirmée par l’adjoint du ministre de l’agriculture ukrainien. On rapporte également des vols de tracteurs et autres machines militaires, emmenés vers la Russie. 10/18 t.me/bbcrussian/277…
Des produits à bas prix (volés ?) en provenance de la région de Kherson, l’une des régions les plus agricoles d’Ukraine, sont vendus en Crimée. « Une excellente qualité et des prix très bas », commente, satisfaite, la chef de l’admin. locale. 11/18 ru.krymr.com/a/31822057.html
Dans la région de Krasnoiarsk, en Sibérie, l’assemblée législative locale vote à l’unanimité « l’expropriation des réserves de l’an dernier et de cette année des fermiers de la région de Kherson », au profit des marchés sibériens. 12/18 webcache.googleusercontent.com/search?q=cache…
Depuis, l’administration de Krasnoiarsk a démenti, en affirmant que son site a été piraté. Mais à vrai dire, une telle décision n’étonnerait personne. Je suis prête à parier qu’aucun membre de l’assemblée n’a entendu parler de la Grande famine. 13/18 tayga.info/177301
Je ne me prononce pas sur la nature génocidaire de la guerre actuelle. Comme pour la Grande famine, l’évolution de la guerre transforme les intentions et le modus operandi de la Russie. Ce que je souhaite souligner, c’est le grand aveuglement historique. 14/18
La Russie est d’autant plus malade de son histoire qu’elle ne la connaît pas. Le recours aux violences les plus brutales est facilité par la méconnaissance de l’histoire du stalinisme. La fermeture de Mémorial va de pair avec les massacres de Boutcha. 15/18
Les confiscations de grain n’ont pas (aujourd’hui) la même gravité que les massacres de civils. Mais ils participent à confirmer le projet génocidaire de la Russie. En cela, ils rendent la négociation avec le pouvoir russe difficilement envisageable. 16/18
Comment le pouvoir ukrainien pourrait-il par exemple accepter un maintien de Kherson sous contrôle russe, alors que les indices semblent converger pour dire que la population locale risque d’être victime d’une nouvelle Grande famine génocidaire, un nouveau Holodomor? 17/18
Je ne serais pas étonnée que les élites russes n’aient aucune conscience de la symbolique historique de ce que les militaires sont en train de faire sur le terrain. Et c’est déjà terrible. Mais si le Kremlin en a conscience, c’est encore pire. Fin 🧶. 18/18
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Il n'y a pas forcément de "date butoir" du 9 mai pour le pouvoir russe.
Le Kremlin n'a pas vraiment besoin de présenter une vraie victoire à la population. La bulle informationnelle russe a construit une réalité parallèle où tout sert le récit de la Russie victorieuse. 1/5
Allez, je vous fais le brouillon du discours de Poutine du 9 mai: "L'armée russe avance en libérateurs (rappelez-vous, la moitié des Russes est convaincue que son armée est accueillie sans hostilité par les Ukrainiens). Nous avançons, mais les néonazis restent puissants. 2/5
Ils sont soutenus et armés par l'Occident. L'adversaire s'est révélé encore plus coriace que prévu. Il cherche à détruire la Russie, à perpétrer un génocide contre la population russe. L'Occident est contre nous. Il y aura des sacrifices encore (va-t-il annoncer les pertes?) 3/5
Le rôle de la corruption dans la destruction du navire amiral "Moskva"
Il a suffi aux personnes intéressées de creuser un peu les archives des médias russes pour avoir des détails croustillants (mais pas étonnants) sur l'état du navire coulé au large de l'Ukraine. 1/7
L'équipement du navire a fait l'objet de travaux de réparation et modernisation dans les années 2010. Sur le papier. Car en réalité, l'argent affecté a été en grande partie détourné, comme l'écrivait à l'époque Kommersant (pas un média d'opposition) 2/7 kommersant.ru/doc/4919752
Ainsi, au lieu de remplacer l'équipement électronique des missiles antiaériens du navire en 2014, le prestataire (une société qui a gagné l'appel d'offre du min de la défense en étant l'unique candidat) a juste effectué "des travaux cosmétiques". 3/7 kommersant.ru/doc/4583297
Et voici encore une étude fine de l'attitude des Russes face à la guerre. Si on ne pose pas l'impossible question du soutien à l'"opération spéciale", mais qu'on pose des questions plus situées (quelle est votre option préférée?), le brouillard se dissipe un peu. 1/6
Qu'est-ce que les Russes savent vraiment de cette guerre? 47% des personnes interrogées pensent que l'armée russe est bien accueillie (30%) ou accueillie sans hostilité (17%) en Ukraine. Seulement 18% pensent qu'elle est accueillie en ennemi, 35% ne savent pas. 2/6
On voit bien que le "soutien à la guerre" a une autre coloration si on pense que la population ukrainienne est heureuse d'accueillir l'armée russe. L'image fabriquée par les médias russe joue un rôle crucial.
Mais les enquêteurs posent aussi d'autres questions. 3/6
La lecture de ce rapport de 2018 sur la corruption dans l'industrie russe de l'armement intéressera certainement ceux qui cherchent à comprendre les problèmes de l'armée russe dans cette guerre. 🧶1/7 sites.tufts.edu/wpf/files/2018…
Cette corruption est systémique (vous allez dire que je me répète mais oui, tout comme la violence, la corruption fait partie du système de gouvernement en Russie). On la trouve dans tous les secteurs où il y a de l'argent public à distribuer. 2/7
La corruption dans l'industrie militaire, ce n'est pas seulement des pots de vin ou des tarifs indus des contrats, expliqués par l'absence de concurrence et le secret des données. Si c'était seulement ça, ce ne serait pas si grave, et ce serait comme dans beaucoup de pays. 3/7
La violence dans la société russe, trame de fond des crimes perpétrés par l’armée russe en Ukraine.
Je continue à rassembler les pièces du terrible puzzle qui nous servira plus tard à comprendre comment tout ça a été rendu possible. Fil. 🧶 1/17
Depuis des années, chercheurs et militants décrivent et dénoncent la violence dans la société russe, encouragée et organisée dans un certain nombre d’institutions: armée, prisons, police, orphelinats, internats. Mais aussi la violence domestique. 2/17
La torture en milieu carcéral a attiré l’attention récemment, avec la publication de témoignages et de vidéos qui ont fuité. La torture et le viol y sont systémiques, elles sont une forme de contrôle sur les détenus, organisé par l’administration. 3/17 lemonde.fr/international/…
On commence, petit à petit, à préciser le portrait social des soldats russes en Ukraine. Localement, des activistes et des journalistes font un travail de recensement des soldats tués et on commence à avoir quelques ordres de grandeur par région. 🧶1/7 d1nttfks27tl0n.cloudfront.net/pogibshie-v-uk…
Plusieurs biais possibles de ces chiffres. Ils sont plus élevés dans certaines régions aussi parce que les journalistes y sont plus actifs et vont glaner dans les réseaux sociaux locaux des infos qui ne figurent pas dans la presse officielle. 2/7 baikal-journal.ru/2022/03/23/voe…
Deuxième bémol: le biais du survivant. Les corps qui reviennent en Russie sont précisément ceux qui reviennent, donc qui sont récupérés et rapatriés. Pas forcément les unités qui ont été les plus décimées, ni celles qui ont laissé les corps sur place. 3/7