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Jun 24 28 tweets 6 min read
Vous vous souvenez de cette affaire de violences policières durant le confinement ? 4 agents de la BAC sont jugés aujourd'hui à Évry pour violences aggravées.

Outre les coups & insultes, Sofiane les accuse d’avoir touché ses parties intimes.

Je live-tweet le procès ci-dessous.
Après avoir lu les différents PV, la cour diffuse la vidéo filmée par un riverain. Comme souvent dans ces procès, les images sont au coeur de la procédure : sans elles, la version des policiers aurait primé. Sofiane & sa mère sont sortis de la salle pour ne pas revivre ce moment.
Les policiers sont à la barre. Ils racontent leur version des faits. D'après eux, on leur avait signalé un « attroupement de jeunes » sur la dalle de ce quartier des Ulis alors que nous étions en plein confinement. Ils auraient alors essayé de procéder à des contrôles.
Sofiane se trouvait à proximité. Il venait de quitter le domicile de son père & se rendait au travail. En voyant les policiers, il a été « pris de panique » et s'est mis à courir. « J'ai eu peur parce que je connais la BAC, je sais très bien ». Il avait oublié son attestation.
Les policiers finissent par rattraper Sofiane. Et là, les versions divergent totalement. Sofiane accuse les agents de la BAC de violences graves : coups au visage, coups de matraque aux côtes, insultes « salope », « pute », palpations avec insistance sur les parties intimes, etc.
Les policiers nient les accusations de Sofiane. Ils prétendent qu'ils n'ont fait qu'essayer de le contrôler & le calmer. L'un d'eux explique : « il était hystérique... J'ai essayé de le rassurer en lui disant : "c’est la police, de quoi avez-vous peur ?" »

Rires dans la salle.
Me Bolaky, l'avocat de Sofiane, revient sur ces propos et interroge les policiers sur la notion d'« hystérie » qui est beaucoup revenue pour qualifier le comportement de la victime : « mais ne vous dites-vous pas justement que c'est la peur de la police qui crée ces réactions ? »
Interrogés sur la raison pour laquelle ils ont décidé de contrôler Sofiane sous un porche, les policiers expliquent que c'était

- pour protéger la dignité de la victime/ "on nous apprend à faire les palpations à l'abri des regards"🤔
- se protéger d'éventuels jets de projectiles
Outre la vidéo, il y a aussi des contradictions dans les procès-verbaux des policiers. Les agents parlent de « malentendus ». Par exemple, d'après l'OPJ présent ce soir-là, ils ont d'abord déclaré ne pas avoir subi de violences de la part de Sofiane...avant de changer de version.
Dans son PV, l'OPJ précise également que les agents mis en cause voulaient auditionner Sofiane après les faits alors qu'ils n'en avaient pas le droit. Ils l'ont quand même fait. Résultat ? Un PV dans lequel Sofiane s'excuse pour ce qu'il a fait & dit qu'il n'a pas été violenté.
Sofiane explique qu'il a été mis sous pression lors de l'audition, qu'il a eu peur. « Je ne me souvenais même pas avoir signé ce pv, j'étais pas bien...et ils ne notaient même pas ce que je disais. Il y avait 2 policiers qui disaient à l'agent "vas-y, note ça, c'est mieux". »
Sofiane raconte les faits à la barre. Il a du mal parce qu'il se sent accusé par les magistrats...alors qu'il est là en tant que victime. Il explique qu'il aurait dû avoir son attestation, qu'il n'aurait pas dû courir mais qu'il a eu peur de ce que les agents pourraient lui faire
Sofiane accuse également les policiers d'avoir proféré des insultes racistes comme « sale pute de rebeu ». Les agents se disent profondément « choqués » et « révoltés » par ces accusations. L'un d'eux précise qu'il travaille d'ailleurs avec trois collègues d'origine maghrébine.
Un des agents de la BAC prend la parole. Il explique qu'il est encore + « choqué » & « affecté » que son collègue par ces accusations car « je suis de père français & de mère algérienne et ma future-femme est d'origine algérienne ».

Là encore, des sourires nerveux dans la salle.
Les policiers se disent « dégoûtés » par les accusations contre la police & cette « mise en cause systématique ». Leur avocate renchérit : « il faut arrêter d’accuser la police à tort et à travers. Et dans cette affaire, à aucun moment il n’y a eu de violence purement gratuite ».
Le procureur introduit sa prise de parole en expliquant qu’il ne s’agit « ni du procès de la police ni de celui de la BAC ». Il invite à ne pas faire d’amalgame. « On ne construit pas une société en se disant qu’il y a des gentils d’un côté & des méchants de l’autre » dit-il.

😒
On a parfois l’impression que c’est Sofiane qui est sur le banc des accusés. Le procureur vient longuement de lui expliquer que s’il avait eu son attestation sur lui et s’il n’avait pas couru, il ne serait pas là aujourd’hui. On lit la colère sur le visage de Sofiane.
Le procureur nous explique désormais qu’il pourrait lui aussi être arrêté, « par manque de chance », après « une soirée un peu arrosée », au volant de sa voiture. Et si c’était le cas: « je m’arrêterais & en assumerais les conséquences ». En gros, Sofiane n’avait-qu’à-pas-courir.
Mais Sofiane n’est pas le seul à être mis en cause par le procureur. Le sont également les associations et réseaux sociaux qui créeraient ces « antagonismes avec la police » et les jeunes des quartiers populaires qui pousseraient les policiers à bout.
Une proche de Sofiane est allée voir le procureur lors de la suspension d’audience. Choquée par ses propos sur les quartiers, il voulait lui en faire part. Il l’a très mal pris et a menacé de la faire arrêter pour outrage à magistrat. Elle a pourtant été très calme et courtoise.
Le proc’ a dit à cette proche de Sofiane qu’elle devrait “avoir honte de mettre en cause l’État & d’envoyer ses représentants sur le banc des accusés”. Il parlait des policiers. Puis il lui a dit qu’elle pouvait aller “voir ailleurs” si ces lois & règles ne lui conviennent pas.
J’étais venue lui poser une question donc j’ai assisté à tte la scène. Quand j’ai entendu son “voir ailleurs”, je lui ai dit :
« pardon, mais ça veut dire quoi ça ? elle vous parle poliment & vous lui jetez ça ? » Il m’a répondu « vous êtes qui vous ? Vous savez qui je suis ? ».
Le procureur m’a ensuite rappelé qu’il est magistrat, qu’il travaille au service de l’État, que personne n’a quoi que ce soit à lui dire sur ce qu’il dit ou fait dans cette salle, puis il m’a indiqué qu’il pouvait tout de suite aller chercher des policiers pour m’embarquer.
Vu le contexte, j’ai retenu mes nerfs & lui ai répondu : « mais peu importe votre fonction, en fait, et vous pouvez même me faire embarquer 800 fois, ça ne change rien : faut respecter les gens. Surtout vu la situation. » Il est parti furieux en nous criant dessus.
Désolée pour la digression mais ça me semblait important de préciser ces éléments vu les propos qui ont été tenus par ce procureur & la manière dont il a parlé. Les proches de Sofiane ont vraiment été choqués par cette séquence & plus généralement, l’inversion accusatoire.
Les 4 policiers accusés de violences aggravées viennent d’être relaxés le tribunal d’Évry. Pour Sofiane et ses proches, « c’est une grande déception ». Ils ont « le sentiment d’avoir assisté à un procès qui présentait les policiers comme victimes et Sofiane comme coupable ».
Aïcha, la maman de Sofiane, s’inquiète pour son fils : « on va encore une fois le ramasser à la petite cuillère. Durant ce procès, on a passé plus de temps à parler des états d’âme des policiers que des traumatismes et des conséquences psychologiques pour mon fils. »
Fin du live-tweet. Merci pour le suivi. Je vous tiens au courant s’il y a des suites.

Bonne soirée 👋🏽

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👇🏼
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D’après la présidente du bureau de vote, ce sont au moins 200 personnes qui n’ont pas pu voter 👇🏽

(📷 : Yousra Farrouj)
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📷 Yousra Farrouj
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Jun 9, 2021
En direct du tribunal de Paris. Le journaliste & militant Taha Bouhafs est jugé pour avoir répondu « ADS : Arabe de service » à un tweet de la policière Linda Kebbab. La LICRA s’est constituée partie civile contre Taha.
Le procès va commencer.

Live-tweet ci-dessous 👇🏽
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Jan 25, 2020
À gauche, une photo de 5 jeunes activistes pour le climat qui ont organisé un point presse à Davos.

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Les choix qui en disent long.

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La militante dénonce elle le racisme que sous-tendent ces choix & le peu d’intérêt pour les activistes africains

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Pour la militante Vanessa Nakate, c’est pas juste la place sur la photo le souci, c’est la manière dont on occulte les populations qui sont le plus durement & le plus concrètement touchées par la crise climatique alors même qu’elles émettent le moins de gaz à effet de serre.

3/3 Image
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Jan 11, 2020
Un grand classique des violences policières : la criminalisation de la victime. Le tué devient ainsi responsable de sa propre mort, il en est l’acteur principal : « s’il n’avait pas xxxxxx, il serait encore en vie » ou « oui, mais il était recherché pour xxxxx, du coup....»

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2/6
Pour ce faire, le pouvoir peut compter sur la gde majorité des médias qui, notamment parce qu’il s’agit de la « version officielle », font une large place à ces éléments de langage. C’est quasi systématiquement la version policière qui prime. Surtout face à certaines victimes
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