La temporalité de la guerre
Parce qu’on nous a dit ici que la guerre en Ukraine allait durer, on pense souvent que les Ukrainiens ont la même perception de son horizon temporel. C’est faux. Et c’est un sujet très important pour envisager la suite. Fil 🧶 1/15
Penser la temporalité de la guerre, c’est se demander à quelle condition elle peut s’arrêter. C’est définir ce qu’est une victoire possible et souhaitable, et quelle est la probabilité qu’elle advienne. C’est accepter que la guerre s’inscrive dans les routines du quotidien. 2/15
Ces 8 dernières années, entre 2014 et février 2022, les Ukrainiens ont vécu dans une temporalité de guerre qui dure: le front ne bougeait plus, l’affrontement avec la Russie par le biais des républiques séparatistes était devenu une routine, le quotidien s’était réorganisé. 3/15
La sortie du conflit était difficile à penser, et rien ne pouvait être vraiment présenté comme une victoire: les républiques séparatistes s’éloignaient de + en + de l’Ukraine qui les considérait de + en + comme étrangères. Le conflit gelé était l’horizon le plus probable. 4/15
Depuis l’agression de 02/2022, l’horizon temporel de la guerre a radicalement changé. D’un côté, la guerre s’inscrit toujours pour les Ukrainiens dans un temps très long (cette guerre serait la continuation de toutes les agressions russes subies depuis au moins le XIXe), … 5/15
… de l’autre, la violence de l’agression abolit toutes les routines, et fait de tout le territoire ukrainien une ligne de front potentielle. Les Ukrainiens essaient de construire un semblant de normalité en temps de guerre, mais ce n'est pas accepter la guerre longue. 6/15
Car l’attaque russe clarifie aussi pour les Ukrainiens les issues possibles de la guerre: leur propre destruction ou la destruction du pouvoir russe. Il y a une chose centrale à comprendre : pour les Ukrainiens, ce n’est pas une guerre de conquête territoriale. 7/15
C’est une guerre existentielle, face à un Etat qui cherche à les exterminer. « Donner » à la Russie tel ou tel territoire du Donbass ou du Sud n’arrêterait pas la guerre pour les Ukrainiens. La guerre ne s’arrêtera que si la Russie a perdu. Ou si l’Ukraine est détruite. 8/15
Les Ukrainiens croient aujourd’hui massivement dans la possibilité de leur victoire. D’une victoire par les armes. Le pacifisme n’a pas de place aujourd’hui dans la pensée politique ukrainienne, car être pacifiste, c’est signer son propre arrêt de mort face à l’agresseur. 9/15
Je me rappelle l’étonnement d’une activiste américaine à l’écoute d'un exposé sur les femmes dans la guerre du Donbass, vers 2015-2016. « Généralement, les femmes sont celles qui demandent la paix, et vous me parlez de femmes qui cherchent à participer à la guerre… » 10/15
Plus encore qu’à l’époque, la société toute entière se voit aujourd’hui comme faisant face au risque de sa propre destruction. Et la politique de la Russie dans les territoires occupés - la russification forcée, la répression - les confirme dans cette vision. 11/15
Pour les Ukrainiens, cette guerre est inscrite dans la longue histoire de volonté d’extermination de leur peuple par la Russie, mais elle en est en même temps l’épisode final, car jamais Moscou n’avait cherché aussi explicitement à effacer l’Ukraine de la carte du monde. 12/15
Episode final, elle ne peut durer. Elle ne peut durer non plus à cause de son intensité destructrice qui n’a pas baissé. L’intensité du sacrifice demandé aux Ukrainiens ordinaires rend aussi l’enlisement de la guerre dans la durée insupportable. 13/15
Mais une négociation de cessez-le-feu serait tout aussi insupportable, car elle ne réglerait aucunement le fond de la guerre et permettrait à la Russie, après une pause bienvenue, d’être encore mieux armée et mobilisée pour détruire l’Ukraine. 14/15
Temps long et temps court, agression qui dure depuis des générations et arrive dans son moment final: voici la manière dont les Ukrainiens envisagent aujourd’hui cette guerre. Et leur volonté d’en finir est aujourd'hui forte. 15/15
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1,05 millions de personnes ont été mobilisées et servent aujourd'hui dans l'armée ukrainienne, a affirmé hier Oleksandr Litvinenko, secrétaire du Conseil de défense et de sécurité nationale d'Ukraine (institution relevant directement du président). 1/14 youtube.com/live/Z7ggedTKv…
Il n'est pas clair dans son allocution s'il s'agit de l'effectif des forces armées sur le front (mobilisés + contractuels) ou seulement de l'effectif des mobilisés. Supposons que c'est la première option: l'effectif total des forces sur le front.
2/14
Les statistiques officielles chiffrent à 11,5 millions le nombre d'hommes ukrainiens de 18 à 60 ans, à la veille de l'invasion russe.
L'armée compte aussi des femmes, mais on parle de quelques dizaines de milliers, faisons le calcul sans elles. 3/14stat.gov.ua/uk/datasets/ch…
Ne pas lire cet article superficiellement (comme un témoignage de défaitisme des Ukrainiens).
Avec une guerre qui s'installe dans la durée et les ressources qui arrivent au compte-gouttes, la question de l'engagement combattant change de nature. 1/10 lemonde.fr/international/…
Il ne s'agit plus de mobiliser toutes les ressources disponibles sur un temps court pour repousser l'ennemi en un mouvement. Il faut à la fois continuer à combattre sur le front, et continuer à vivre et faire marcher le pays à l'arrière. Ce qui génère une tension prévisible. 2/10
La mobilisation ou l'engagement volontaire qui ne prévoient pas de démobilisation avant la fin de la guerre génèrent un fort sentiment d'injustice. Il est inacceptable aux Ukrainiens de partir combattre avec leur mort comme seul horizon temporel, alors que d'autres... 3/10
Le drapeau rouge et noir, initialement celui du mouvement nationaliste ukrainien, a été endossé par le bataillon Pravy Sektor dès 2014. Ce bataillon a servi de figure de repoussoir aux médias russes (avant qu’Azov ne prenne sa place). Dans les faits, … 1/
… Pravy Sektor a été très divers dans son recrutement (j’ai fait plusieurs entretiens avec ses membres a l’époque), avec certaines branches assez idéologisées et d’autres pas du tout; des ukrainophones et russophones mélangés, et même une « unité juive » au sein du bataillon.2/
Des parties du bataillon sont désormais intégrées à l’armée, mais l’attachement au drapeau est bien là, ce qui explique sa présence sur les tombes des combattants de PS.
L’ancien drapeau nationaliste est donc bien relégitimé, tout comme le sont certains slogans. 3/
La ville de Lviv est loin de la zone de front. A peu près aussi loin qu’on puisse l’être en Ukraine. Mais tous les jours - tous les jours! - dans cette ville, on dit adieu sur la place centrale à un ou plusieurs combattants tués au front. 1/
Sur la place centrale - Ploscha Rynok - , des panneaux annoncent qui sera inhumé ce jour-là, avec une biographie du soldat. Une cérémonie a lieu dans l’église à côté, liée à l’armée et devenue un lieu de commémoration, avec de grandes affiches énumérant les victimes. 2/
En fin de matinée, le centre-ville s’arrête pour quelques minutes. Le cortège funéraire marque l’arrêt devant l’hôtel de ville, les passants se mettent à genoux, les serveurs sortent des cafés, et le trompettiste joue un hymne à l’honneur des combattants défunts. 3/
Une nlle mobilisation à venir en Russie?
Cet article est une bonne synthèse.
J'y ajouterais la question de l'envoi de jeunes conscrits au combat.
Contrairement à ce que l'on pense souvent, la législation permet à l'Etat russe d'envoyer des conscrits...1/7 theins.ru/en/politics/27…
... au combat. Sans aucun décret ni aménagement supplémentaire nécessaire.
Ne pas envoyer ouvertement en Ukraine les 260 000 jeunes hommes annuellement appelés sous les drapeaux est un choix purement politique, car le pouvoir connaît l'extrême sensibilité de la question. 2/7
Par exemple, cette enquête de Russian Field (mai-juin 2024) montre que 82% des Russes interrogés jugent inacceptable la participation de conscrits à la guerre. (Alors même qu'ils sont 57% à soutenir l'idée d'une seconde vague de mobilisation.) 3/7
Ces derniers temps, on entend à nouveau la petite musique de "plus d'Ukrainiens sont prêts à négocier avec les Russes"; "les Ukrainiens sont fatigués".
Ne transformons pas une description des évolutions de la société ukrainienne en désinformation. 1/
Les enquêtes donnent des chiffres différents d'Ukr en faveur de discussions avec la Ru.
L'enquête de Democratic Initiatives /Razumkov de juin 2024 évalue à 20% le nombre d'Ukrainiens qui sont prêts à DISCUTER avec la Ru sans conditions préalables. 2/ dif.org.ua/en/article/war…
(Le terme ukrainien "переговори" me semble être très imparfaitement traduit par "négociations". "Pourparlers de paix" me semble plus juste.)
La moitié des Ukr interrogés posent des conditions à ces discussions. 18% pensent qu'on ne peut pas du tout discuter avec la Russie. 3/