Je suis en train de lire un article scientifique sur la figure du "twink" dans les communautés gays (les jeunes hommes blancs sans poils et perçus comme effeminés/passifs, pour le dire vite). Je vous fais un thread si ça vous intéresse sur sa dimension politique et historique.
À la demande générale : un fil sur cet article récent de @rvytniorgu publié dans Journal of Homosexuality, qui porte sur les "twinks", une catégorie populaire de la communauté gay, plus ou moins répartie en "tribus" (les "twinks", les "bears", les "arabes", "les noirs"...).
L'enjeu de l'article est d'abord de comprendre de quoi on parle quand on invoque cette catégorie ("twink"), alors qu'il a fait l'objet de réélaborations historiques, qu'il est contesté aujourd'hui et qu'il était en concurrence avec d'autres termes ("queen", "fairies", etc.).
Le terme "twink" remplace dans les années 90 le terme "chicken", qui était utilisé pour qualifier les jeunes hommes séduisants. Mais avec la raréfaction des catégories "queen" et "fairies", il finit par endosser leurs connotations : féminité, sexualité dite "passive".
L'auteur (@rvytniorgu) montre notamment qu'à la figure du "twink" vient désormais se greffer toute une problématique, très ancienne, autour du genre, de l'identité et de la sexualité : à savoir la marginalisation des personnes efféminées et la question de la pénétration anale.
@rvytniorgu En gros : du 19e siècle à 1950, les homos étaient perçus comme des personnes pénétrées sexuellement, donc efféminées (c'est-à-dire reliées au genre féminin). Mais dans les années 70, ces partitions stéréotypées sont dénoncées, avant d'être retrouvées, notamment avec le "twink".
@rvytniorgu On voit donc déjà que le "twink" est une figure complexe, une sorte de compromis entre différentes tendances, une matrice de discours, d'attentes, d'imaginaires, d'angoisses, qui se greffent dans une catégorie forgée, retrouvée, endossée, voire performée par des individus.
Selon l'auteur de l'article (et je l'ai vérifié), la culture populaire associe "Twink" aux "Twinkies", des génoises fines, fourrées à la crème...L'origine étymologique est sans doute fausse mais l'anologie, popularisée, indique déjà en quoi la figure du "twink" est problématique.
Selon l'auteur, la définition du "twink" est plus complexe, fine, hétérogène, politique qu'on ne le pense mais les médias comme le New York Times ont fini par la stabiliser et la consacrer autour de quelques caractéristiques : un homme jeune, mince, imberbe, efféminé, passif.
L'auteur rend cependant compte des critiques formulées contre ces caractéristiques, que finissent par investir les jeunes hommes en performant la catégorie "twink", parce qu'ils sont recherchés pour cela et risquent de perdre leur capital érotique s'ils ne s'y soumettent pas.
Ce n'est plus tant une identité fixe qu'une stratégie, qui peut être subie ou être mobilisée selon les situations, qui fait l'objet de désir et de rejet, qui mute sans arrêt, en fonction des attentes. Ainsi, la figure du "twink efféminé" côtoie aujourd'hui celle du "twink viril".
Cette "virilisation" du "twink", sans doute liée à une femmephobie/mysoginie, est d'autant plus dommageable que le twink a remplacé dans les années 90 deux catégories qui permettaient de visibiliser fièrement les personnes efféminées (les "queens" et les "fairies"). Que faire ?
Selon l'auteur (@rvytniorgu), il faut rouvrir cette catégorie ("twink", "minet" en français) en abandonnant deux caractéristiques très difficiles à tenir sur le long terme, à savoir la jeunesse et le physique. Comment repenser cette catégorie pour la rendre plus inclusive ?
Ce sont de véritables enjeux d'intégration, de visibilité, de bien-être social et communautaire qui sont ici liés à une simple catégorie. Car que deviennent les personnes effeminées (et racisées et grosses...) qui ne peuvent pas rentrer dans la définition restrictive du "twink" ?
Tout le travail de l'auteur est de faire l'histoire du terme "twink" pour en retrouver en fait deux autres, qu'il a évincés : à savoir les "queens" et les "fairies". Et pour les retrouver, il s'appuie sur deux figures "twinks" contemporaines : Olly Alexander et Troye Sivan.
Olly Alexander (33 ans) est un artiste qui s'est publiquement opposé au terme "twink", assez ambivalent et péjoratif selon les contextes, entretenant des stéréotypes sur le genre et la sexualité.
L'auteur montre au contraire que Troye Sivan (28 ans) peut jouer dans ses clips avec cette figure (le "twink") en valorisant les aspects dénigrés par les attentes de la masculinité hégémonique, en retrouvant son caractère historiquement efféminé ou passif.
Selon l'auteur (@rvytniorgu), les "twinks" sont en fait les descendants d'autres identités ou catégories ("queen", "fairy", "bitch", "swish", "pansy") qui désignaient selon les historiens des hommes dits "efféminés" ou dits "passifs" sexuellement.
L'auteur se concentre sur deux termes ("fairy", "queen"). Le premier renverrait au "cadeau du ciel", à ces hommes qui "faisaient l'affaire" pour remplacer sexuellement des femmes sur mer au 19e selon Earl Lind, l'une des premières personnes transgenre à écrire son autobiographie.
Lind, qui écrit en 1918 cette aubiographie, estime que la "fée" est l'équivalent du terme médical "inverti", qui servait à qualifier les hommes sexuellement passifs, avec un "esprit de femme". Mais les "fées" étaient multiples en âges, formes, envies, expressions de genre.
Selon l'auteur de l'article, le terme "queen"/"quean" désignait autre chose : une "homosexuelle efféminée passive" oralement ET analement (à l'inverse de la "fée", qui pratiquait plutôt la fellation). En gros, leurs fonctions étaient de "recevoir la décharge phallique" (sic)
Malgré ces différences, "fairies" et "queens" partagent des propriétés : iels s'estiment différent•es des autres hommes et des autres homosexuels (non-conformité de genre depuis l'enfance, attirance pour leur opposé physique et sexuel), même si ces propriétés peuvent bouger.
L'auteur retrace des débats sociaux, psychanalytiques et activistes pour montrer comment se sont forgées conjointement les catégories "homosexuel" et "hétérosexuel" avec des identités, des pratiques et des genres afférents, assez mouvants et flexibles historiquement.
Par exemple, l'idée que les homosexuels seraient des "femmes piégées dans des corps masculins" a été vivement critiqué au 20e siècle. Pour autant, demande l'auteur, doit-on abandonner l'articulation entre effémination et "passivité" sexuelle, si des personnes s'y retrouvent ?
Et je trouve cette question fondamentale et passionnante...parce qu'on sait que les adolescents des années 70-80 subissaient une pression à se "déféminiser", comme si c'était un problème. Ne peut-on pas penser une politique de l'efféminement ?
Pour l'auteur de l'article (@rvytniorgu), le problème n'est pas tant d'associer effémination et préférence sexuelle que le fait de les lier exclusivement aux propriétés d'une figure contemporaine, excluante : le "twink".
Car d'autres figures contemporaines existent, plus inclusives : les "pussyboy" et les "boiwife", qui permettent de penser l'efféminophobie dont iels font l'objet au sein de la communauté homosexuelle et d'envisager des intrications riches entre sexualités/genres/corps/âges/races.
Mais ce qui est fondamental, c'est que, contrairement aux "twink", les "pussyboy" et les "boiwife" REFUSENT les diktats de la masculinité hégémonique : ils ne veulent pas se viriliser, se muscler, ou renverser par une passivité active/entreprenante l'ordre des choses.
C'est même tout le contraire : comme l'écrit magnifiquement l'auteur (@rvytniorgu), les "pussyboy" et les "boiwife" retrouvent une marge de manoeuvre et une autonomie en REFUSANT le pouvoir et la masculinité, en arrêtant d'essayer de se conformer aux attentes sociales.
@rvytniorgu Voilà, j'ai fait de mon mieux pour rendre compte d'un article très riche, dense, subtil et politiquement novateur, comme savent souvent le faire les queers. Mais je vous recommande d'aller le lire directement : https://t.co/SNhbJAiN7Ntandfonline.com/doi/full/10.10…
Deux ouvertures : d'abord, il manque peut-être une critique de l'érotisation dont font l'objet ces jeunes corps d'adultes gays...nous devons nous emparer de cette question pour la penser et sortir du dilemme infernal : accusation de pédophilie VS déresponsabilisation totale.
Enfin, l'idée d'une puissance des "efféminés passifs", qui refusent de jouer à la masculinité virile est belle, mais problématique dans des contextes sexuels interraciaux. Les "salopes blanches" sur Twitter s'hyper-féminisent pour rejouer l'histoire de la sexualité coloniale...🔚
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Ou comment ce journal réactionnaire instrumentalise la science pour faire passer ses idées grotesques, jusqu’à voir dans une virgule mal placée un effondrement civilisationnel. « Quoicoubeh » c’est l’équivalent de « Quoi ? Feur ! » il y a 20 ans. Ma génération n’en est pas morte.
Plus généralement, je crois qu’il est aussi temps d’ouvrir la question de la langue à d’autres personnes que les linguistes, réactionnaires ou pas d’ailleurs. Je veux lire des anthropologues des cours d’école, des sociologues, des spécialistes des médias…on tourne en rond sinon.
Parce qu’on manque une grande partie de l’intérêt de ces actes de langage, à se focaliser bêtement sur la syntaxe et sur la langue comme « trésor national » (je sais que plus aucun linguiste ou sémiologie ne pense de cette façon, mais il y a des relents instrumentalisés).
C’est génial : on trouve de plus en plus de ces performances sur TikTok, où des personnes imitent les mouvements et les situations des jeux vidéos, jusqu’aux bugs…ce sont de petits morceaux de sociologie : la vie sociale apparaît à travers ces petits déraillements.
C’est génial, faut être super doué aussi pour comprendre quels mouvements feront collectivement sens. Moi qui n’ai pas joué à ce type de jeux depuis assez longtemps, j’ai encore la sensation dans le corps, réactivée par cette petite performance.
Théoriquement, c’est de montrer comment le code informatique crée des types d’espaces, des mouvements contraints, et comment on s’en empare socialement, pour les faire circuler, créer des situations, à partir de marqueurs esthétiques et générationnels.
Parfois je vois ce que vous regardez ici, les séries et tout, ça a l’air profond et génial mais moi je n’aime que la télé-réalité. Tout le reste m’ennuie et ne correspond pas à mon mode d’attention (très aléatoire 😅). Donc je dirais : « Les Marseillais » 🙈
Merci pour la belle question. 1. Partir à l’étranger, commencer à écrire une HDR et/ou des livres, poursuivre les activités collectives 2. Passer plus de temps avec mes parents qui vieillissent mine de rien.
Anticolonialisme, révoltes égyptiennes, marxisme arabe des années 70, rôle des chercheurs dans la lutte...J'aimerais vous parler d'un magnifique article de @saramsalem qui vient d'être publié dans un numéro coordonné par @SilyaneLarcher sur le positionnement des scientifiques.
Pourquoi s'intéresse-t-on à un sujet en particulier ? Qu'est-ce que cela fait de travailler dessus ? Quel rôle jouent les mobilités migratoires et familiales ? Pour y répondre, la collègue sociologue évoque ses travaux sur les révolutions égyptiennes (années 50, 70-80, 2010).
Dans une 1ère partie, elle développe le concept d'"archives vécues" en se demandant comment articuler émotions personnelles et luttes collectives. Et elle montre que les émotions voyagent d'un corps à l'autre, d'un pays à l'autre, pour créer des traumatismes transgénérationnels.
Ce qu’on vous reproche @BrunoLeMaire, c’est de prendre toute la place médiatique pour écrire des fadaises érotico-bourgeoises, quand des auteurs queers audacieux sont invisibles et crèvent la dalle.
Lisez et parlez plutôt de Ioshua, entre autres…un poète queer argentin, pauvre et délaissé, qui raconte sa vie, celle de la rue, celle des moins que rien, qui donne à voir autre chose que de petites saynètes sans intérêt autre que d’alimenter la petite machine médiatique.
Quelle place précieuse vous prenez @BrunoLeMaire : on se fiche de vos livres, de vos épanchements, de vos affects, on sait déjà d’avance tout ce que contiennent les viscères de votre classe. On veut lire autre chose, entendre d’autres voix, si fragiles, délaissées, mortes.
« je suis analphabète dans ma langue maternelle » : @NabilWakim décrit à la virgule près mon histoire et celle de tant d’autres, qui ont été ou qui se sont privés de ressources précieuses. C’est à la fois rassurant (je ne suis pas seul en fait) et désespérant (c’est systémique).
Merci @DeborahLeter pour la recommandation c’est fou y’a des pages on dirait qu’il a eu accès à nos archives familiales 🙈
Non mais il décrit toutes mes hantises 🫵😭🙈 et même parcours (guerre, arrivée vers 4 ans en France, adolescence à jouer à Warcraft 2, etc.), sauf qu’il est un peu plus âgé le bébew.