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Thread by @kinkybambou: "J'ai pas envie de corriger des copies, du coup je vais me fendre d'un thread "Histoire de la sexualité : sexualité et catégorisation" […]" #HistSex #CatégorisationEtSexualité

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J'ai pas envie de corriger des copies, du coup je vais me fendre d'un thread "Histoire de la sexualité : sexualité et catégorisation" #HistSex, en rebondissant sur un thread qui circule et qui déroule une série de catégories vertigineuses pour qualifier les orientations sexuelles
Je vais nécessairement devoir simplifier les choses pour que ce soit transmissible ici. Donc si vous voulez préciser des points en commentaire, aucun problème, je RT. Mais...
En revanche, si vous venez me splainer je vais vous bloquer. Les catégories sexuelles, c'est le coeur de mes travaux de recherche, et les gens condescendants m'irritent. (Je sais que ça va quand même arriver, mais les bloqués pourront pas dire qu'ils n'ont pas été prévenus.)
Donc #CatégorisationEtSexualité
On peut considérer, au vu de l'état des connaissances historiques et anthropologiques, que l'existence de catégorie sexuelles en général est sans doute un invariant : toutes les sociétés utilisent des concepts pour caractériser /
d'une manière ou d'une autre les désirs et les pratiques.
Toutefois, nos sociétés, aka, pour aller très, très vite avec un concept que je n'aime pas parce qu'il est massif et inadéquat mais que je vais utiliser par pragmatisme, "les sociétés occidentales et occidentalisées", ont une particularité à cet égard :
on y trouve un mode de catégorisation bien spécifique qui structure les discours et les expériences sexuelles. A savoir...
La catégorisation de différents genre de personnes par leur "orientation sexuelle", considérée comme une propriété inhérente et interne à l'individu, de type psychologique.
La catégorisation la plus structurante étant celle qui départage hétérosexualité et homosexualité.
Ce mode de catégorisation a une histoire. Et c'est pas une histoire jolie jolie. C'est l'histoire de la psychiatrisation des désirs et des pratiques sexuelles socialement considérées comme déviantes, qui commence au milieu du 19e siècle.
Je vous parle de commencement, pas d'origine. Parce que sinon il faudrait reprendre toute l'histoire des régulations des désirs et des pratiques sexuelles depuis la théologie morale du moyen-âge puis durant la période moderne et on s'en sortira pas.
Revenons au commencement : c'est au milieu du 19e siècle que l'on commence à trouver les premières catégorisations des personnes de type explicitement psychologique en relation avec les objets de leurs désirs et leurs pratiques. Chez des psychiatres.
Ces catégories désignent donc des troubles mentaux. Des "perversions de l'instinct sexuel", très précisément (qui deviendront dans les années 1880 des "perversions sexuelles" tout court).
Elles transforment en traits psychologiques individuels des caractéristiques qui relevaient auparavant soit :
- de types sociaux et non psychologiques : ex, "les tantes", catégorie d'hommes aimant les hommes identifiés par la police.
- de goûts considérés comme déviant et certes reconnus comme habituels chez la personne, mais sans qu'ils ne caractérisent l'intériorité de l'individu : ex, les bougres, qui aiment les rapports sexuels avec les hommes, les tribades, celles qui aiment les femmes.
- des pratiques jugées immorales et/ou criminelles : ex, rapports sexuels avec des morts ; infliger des châtiment corporels dans un cadre érotique.
- des pratiques et goûts excentriques : ex, regarder sous les jupes des femmes, aimer spécialement se masturber sur du velours.
Rien ne change à ce moment-là chez les gens, dans leur manière de percevoir ce qu'ils sont et font.
Ce qui change, c'est simplement la manière savante de catégoriser, donc d'identifier et de percevoir ces éléments : comme des caractéristiques de l'intériorité psychologique de l'individu.
Mais la suite de l'histoire, c'est que ces premières catégorisations, qui entre 1850 et le début des années 1870 sont "stagnantes", vont devenir un enjeu fort pour les sciences psychologiques, et vont être diffusées socialement et culturellement de manière très large.
Et la question de l'assignation et de l'autoassignation d'une identité psychologique en fonction de ses préférences sexuelles désormais traitées comme des caractéristiques psychologiques va devenir centrale.
En commençant par l'homosexualité, dont la problématisation lance un "coup d'envoi" à cette dynamique dans les années 1860, précisément dans l'espace allemand et autrichien. Pour une raison très simple :
c'est l'émergence du premier militantisme public luttant explicitement contre la criminalisation des relations sexuelles entre personnes de même sexe (enfin, entre hommes, les lesbiennes sont comme d'hab un point aveugle de cette histoire) dans cet espace géographique.
Et ce militantisme, il s'appuie sur une caractérisation psychologique des attirances et des relations entre personnes de même sexe. C'est Karl Ulrichs le premier grand militant, juriste, journaliste, mais aussi savant, imbibé des sciences de l'époque, dont les lectures de Darwin/
qui définit une nouvelle catégorie identitaire de type naturaliste de psychologique pour caractériser les hommes qui aiment les hommes : l'uranisme (référence au Banquet de Platon), qui se distingue en sous catégories (en fonction de la "quantité" de préférence pour les hommes,
du type d'hommes préféré, etc.). Les Urnings (uranistes) seraient naturellement des "âme(s) (mais au sens psychologique, pas religieux) dans un(des) corps d'homme(s)". Ils se distinguent des Dionings, les hommes dont le désir est porté vers les femmes.
Plusieurs choses ici :
(1) La catégorisation biopsychologique est identitaire, elle définit des types naturels d'individus.
(2) MAIS sont objectif est stratégique : arguer de la naturalité d'une identité (pour Ulrichs c'est une variation au sein de la population humaine, cf Darwin), c'est disqualifier toute criminalisation et stigmatisation des relations entre hommes. "C'est naturel", donc pas déviant
Donc là, la catégorisation psychologique a une vocation d'emblée politique de lutte.
C'était d'ailleurs aussi le cas autour de 1850... Les deux psychiatres qui, au cours de la définition de nouvelles catégories sexuelles dont je parlais plus haut, y ont intégré les relations entre personnes de même sexe aimaient tous les 2 les hommes... Michéa, le français /
était fiché par la "brigade des pédérastes" parisiennes (qui surveillait les communautés "homosexuelles" masculines) ; Casper, médecin légiste allemand, aimait aussi les hommes.
Vous allez me dire mais quelle horreur, ce sont des homos qui ont fait de l'homosexualité une maladie mentale !
Alors oui, sauf que la France et l'Allemagne d'alors n'étaient pas les mêmes qu'au 20e siècle... Les codes pénaux opposaient responsabilité et maladie mentale.
Complètement, hein. Autrement dit : diagnostiqué malade mentale => pénalement irresponsable car moralement irresponsable. Donc faire des attirances et des relations entre hommes une maladie mentale, c'était tactique : éviter à ces hommes d'être jugé criminels responsables.
(Théoriquement, en Allemagne, c'était peine de mort hein. Pour l'application du Code, voir fondationshoah.org/recherche/tria… de @RegSchlag)
(3) Vous voyez que genre/orientation sexuelle, c'est pas bien séparé chez Ulrichs, et même pas du tout. Homme qui aime les hommes, c'est nécessairement que tu as de la femme en toi. L'uraniste d'Ulrichs, c'est pas encore l'homosexuel caractérisé par son orientation sexuelle.
Mais alors le problème, c'est que cette théorie d'Ulrichs, qui se diffuse à partir d'une série d'ouvrage qu'il publie sous pseudo, c'est une aubaine pour les psychiatres !
Une identité sexuelle de type psychologique, merveilleux, ça correspond à ce que disaient les psychiatres de 1850 ! Donc hop, ils la récupèrent, et naturellement, en font une maladie mentale.
Bienvenu dans "l'inversion sexuelle" comme "perversion sexuelle".
Et puis à partir de là, ça devient le bordel complet. Finalement, les mecs du milieu du siècle, ils avaient aussi proposé d'autres catégories, right ? Donc C'EST PARTI POUR LA MULTIPLICATION DES PERVERSIONS EN VOITURE SIMONE.
Entre 1880 et 1900, la liste devient vertigineuse : fétichisme sadisme masochisme zoophilie azoophilie sadi-fétichisme coprophilie algonagnie passive et active urophilie pédophilie stercoracisme coprolagnie piqueurs de filles piqueurs de fesses coupeurs de nattes frotteurs
nihilistes de la chair zooérastie flagellateurs tyrranisme passéisme nécrosadisme nécrofétichisme mixoscopie.
Qu'est-ce qu'on rigole dis-donc.
Que se produit-il alors, par l'alignement de tout cela avec les hommes qui aiment les hommes dans la même série de "perversions sexuelles" ?
Ben l'idée d'orientation sexuelle (en fonction de l'objet du désir), caractéristique psychologique inhérente à la personnalité qui permettrait d'assigner une identité psychosexuelle à l'individu, s'impose.
Et hop, au début du 20e, la distinction homosexuel/hétérosexuel est actée
Avec elle, et ce de manière tout à fait logique, la bisexualité comme orientation sexuelle apparaît.
L'histoire politique des "minorités sexuelles" (j'ai aussi du mal conceptuellement avec l'expression, mais comme "occidental", c'est pragmatique ici) au 20e siècle, c'est celle d'une opposition à ces catégories psychologiques issues de la psychiatrie.
Et la création de nouvelles catégories identitaires alternatives, mais stratégiques, des catégories sociales de lutte dans des contextes collectifs : appropriation et valorisation de la "tante", du "pédé", du "queer", apparition de la butch et de la fem, etc.
Ces catégories, elles, ne sont pas des désignateurs d'une identité psychologique liée à l'orientation sexuelle.
Par contre, toustes les gens qui, au 21e siècle, produisent de la catégorie identitaire psychologique liée à l'orientation sexuelle en veux-tu en voilà, avec des listes vertigineuses qui s'allongent avec toutes les distinctions possibles, vous ne faites rien d'autre /
que de réitérer exactement la même démarche que celle des psychiatres de la fin du 19e, à ceci près que nous ne parlez pas d'"anormalité". Le reste, c'est kif kif. Et complètement à rebours de toutes les luttes des "minorités sexuelles", aka les LGBT, au 20e siècle.
On est déjà toustes arrimées malgré nous à l'identification en termes d'hétéro/homo/bisexualité, qui sont des catégories d'un monde dans lequel le sexe est structuré autour de la binarité homme/femme et de la domination du premier terme sur le second.
Et vous en rajoutez béatement en trouvant ça génial et libérateur.
Pas merci à vous pour ça.
PS : que personne ne vienne me dire que ce que je dis est stigmatisant. J'ai zéro désir sexuel, je m'en porte très bien, et j'ai pas besoin d'une catégorie savante pour m'identifier. Qu'il doit difficile socialement d'assumer, pour soi et en regard des autres, que l'on se fiche /
totalement du sexe, parce qu'"avoir une sexualité" est une exigence sociale centrale reliée à l'accomplissement individuel dans nos sociétés et que ça crée un malaise, OK. C'est pas pour ça qu'on a besoin d'une catégorie qui fleure à 1580357 kilomètres la sexologie normalisatrice
La vraie "liberté sexuelle", c'est de parvenir à s'extraire des exigences sociales dans ce domaine. Pas de s'autocatégoriser comme ci ou ça avec un vocabulaire psychologisant.
Parce que c'est mignon tout ça, mais le jour où un.e rigolo.t.e fera la promo de la "blanchosexualité" ("je ne suis attiré.e que par des blanches") exactement avec le même type d'argument que pour le reste de toutes ces catégories, ben vous pourrez pas leur répondre.
En quoi VOUS pourriez vous octroyer le droit de revendiquer une identité spécifique fondée sur vos préférences sexuelles ou leur absence, en quoi VOUS pourriez vous dire "sapiosexuel.le" par ex, et refuser à cette personne de le dire "blanchosexuelle" ?
Wouhou quand on dépolitise complètement faut assumer les conséquences hein.
On rappellera tout de même que pendant que des gens s'escriment à produire des dictionnaires sexuels en coupant les poils de chatte en 98, des femmes (racisées, grosses, trans) luttent contre leur fétichisation par des mecs et par le marché du p0rn.
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