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Historien du droit et des idées politiques • Droit, Histoire, Science Politique, Théorie & Littérature, évidemment...

Aug 4, 2019, 19 tweets

4 août... comme le 4 août 1789, dite « Nuit de l’abolition des privilèges ».

Parce que cette nuit mythique fait débat, voici un thread analytique.
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#Nuitdu4août #RévolutionFrançaise #Théoriepolitique

Moins que la description de la « Nuit » à proprement parler, je voudrais m’intéresser à sa signification historico-philosophique.

Au fond, deux historiographies s’affrontent.

La première célèbre la « Nuit » dans la perspective du « roman national ». Semblable à une grande bataille militaire, elle est présentée comme consacrant la victoire de la « coalition » Représentants du Tiers-Etat/peuple des campagnes contre l’ordre monarchique.

La seconde, plus récente, se veut davantage dubitative sinon moqueuse sur l’événement car la disparition effective des privilèges et sans rachat n’a eu lieu qu’en... 1793. Pour cette historiographie, le 4 août ne serait donc qu’un faux-semblant, une chimère.

J’aurais tendance pour ma part à considérer qu’il faut dépasser l’une et l’autre. La première parce que l’Histoire ne doit pas être un roman qu’on raconte pour se divertir mais aussi la seconde car elle ne prend pas en compte la charge symbolique du 4 août in situ.

Il importe de voir en effet comment la chose est vécue par les contemporains. Si on prend un acteur majeur de l’époque - Camille Desmoulins -, on peut voir par exemple comme il s’agit d’un événement porteur d’une véritable onde de choc en cet été 1789.

Dans son Discours de la Lanterne aux Parisiens, il écrit : « Hoec nox est... C’est cette nuit, devez-vous dire, bien mieux que de celle du samedi saint, que nous sommes sortis de la misérable servitude d’Egypte [...]

Ô nuit heureuse pour le négociant à qui la liberté de commerce est assurée ! [...] Heureuse enfin pour tous, puisque les barrières qui fermaient [...] les chemins des honneurs et des emplois, sont forcées et arrachées pour jamais

et qu’il n’existe plus entre les Français d’autres distinctions que celle des vertus et des talents. »

A partir de ces lignes, je défendrais
que le 4 août est un événement bel et bien crucial, moins pour sa valeur juridique que pour sa place dans le processus révolutionnaire.

La « Nuit du 4 août » porte en effet en son sein 3 facteurs essentiels de la dynamique révolutionnaire : 1/ la liberté, 2/ l’idée de table rase et 3/ le pouvoir de la Volonté

1. La liberté

La liberté est un des maîtres mots du « moment 1789 ». Elle est la force motrice de ces premiers mois aux côtés des idées de souveraineté nationale et d’un projet de Constitution.

Or, le 4 août répond à cet élan de liberté. Il installe le couple liberté/libération cher à Hannah Arendt. La souveraineté nationale devient « effective » car elle libère la Nation des chaînes de la monarchie d’Ancien Régime.

2. La Tabula rasa

La RF se caractérise par l’ambition de créer un monde nouveau. Pour cela il faut détruire l’ancien. C’est le principe de la « table rase ». Le 4 août participe pleinement à ce mouvement de destruction/recomposition.

L’historien marxiste G. Lefebvre l’avait bien noté en parlant du 4 août comme « l’acte de décès de l’Ancien régime ». Il y a en effet dans cette date une fragmentation de la trame historique, un point d’arrêt net vis-à-vis du continuum monarchique.

Le roi cesse d’être le créateur unique du droit et par là la monarchie perd sa fonction de force agissante de l’Histoire.

3. Le pouvoir de la Volonté

Le point saillant de l’événement révolutionnaire réside dans le pouvoir de la Volonté. Ici commence le combat entre la Volonté des Hommes et l’ordre des choses.

Abolir un ordre de plusieurs siècles (le complexum féodale), ce 4 août, c’est prendre conscience que l’Homme « peut ». Et s’il peut, il doit.

On peut dire par là que désormais la Révolution est entraînée par elle-même. Elle y trouve toute la force de son inertie.

Par ailleurs, tout le volontarisme jacobin-républicain-révolutionnaire puise son origine dans l’audace de ces dates (17, 20, 23 juin ; 14 juillet ; 4 août). Il y entrevoit la marche à suivre pour extirper les Hommes et les Femmes de l’ordre injuste des choses.

Comme le dira Saint-Just : « Osez : ce mot renferme toute la politique de notre révolution ».

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