Un fil amer sur le #ShanghaiRanking.
Lorsque l'on bavarde avec les collègues américains, anglais, japonais ou chinois, on arrive à la conclusion que le classement de Shanghaï n'intéresse que... les Français. Cela vient je crois d'un concours de circonstances politiques.
Lorsque Valérie Pécresse devient ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche en 2007, il est clair que l'avenir de la recherche publique et de l'université est le cadet de ses propres soucis. On rappelle à tout hasard son cursus :
Sainte-Marie-de-Neuilly, Sainte-Geneviève-des-Bois, HEC, préparation ENA à Dauphine, ENA. Voilà qui n'indique pas une grande expérience personnelle de l'université (ou du système public d'enseignement). En revanche, il est tout aussi clair que sa carrière la préoccupe beaucoup.
Il faut donc qu'elle laisse sa marque, et qu'elle existe médiatiquement. La partie technologie (i.e plateau de Saclay) du Grand Paris est l'opportunité rêvée : l'initiative vient directement de Sarkozy, elle brasse des milliards et elle implique l'université et la recherche.
À ce stade, le classement de Shanghaï tombe à pic. Il est pratique pour pointer "objectivement" une faiblesse de l'université française au plan international et il offre un critère particulièrement arbitraire (la taille des universités) sur lequel on peut jouer facilement
dans le cadre du projet de Grand Paris. Pour les médias, c'est parfait aussi. Si quelqu'un s'avisait de demander pourquoi il faut créer l'Université Paris-Saclay, on peut enfin répondre quelque chose d'autre que "Sarkozy le veut et Pécresse pense que c'est bien pour sa carrière".
Ce sera bon pour le #ShanghaiRanking vous voyez. Ce sera un pôle d'excellence qui rendra l'université française visible. Et puis il faut bien "faire quelque chose" pour l'université et la recherche française. Mais cet intérêt de Valérie Pécresse et des médias n'aurait pas suffi.
Pour que le #ShanghaiRanking prenne sa place, il a fallu que les universitaires marchent un peu dans la combine. Si nous l'avions rejeté en bloc, il aurait disparu. Point. C'est à mon avis là que se joue la différence essentielle avec nos collègues d'autres pays.
Aux États-Unis, en Angleterre, en Chine, au Japon, personne ne semble se soucier du classement de Shanghaï, car les universités phares du pays tirent leur prestige non seulement de l'excellence de leur recherche mais aussi et surtout de leur rôle de formations des élites du pays.
Le président de Harvard, de Cambridge, de Beida ou de Todaï n'a pas besoin d'une breloque décerné par une université de seconde zone dans un classement arbitraire : il sait que son pays sait qu'il a la responsabilité de la formation et de la certification des élites nationales.
En revanche, l'administration d'une telle université regardera attentivement le classement relatif au sein des universités nationales : Harvard regardera si les meilleurs étudiants ne vont pas par hasard à Stanford, Beida surveillera Tsinghua, Cambridge, Oxford et Todai, Kyodai.
En France, contrairement à la plupart des pays comparables, il y a une séparation marquée entre l'activité de recherche, l'activité de certification des élites et l'activité d'enseignement de tout premier plan dans le supérieur.
Ces trois fonctions sont souvent jointes ailleurs, et viennent renforcer mutuellement le prestige social de l'institution qui les détient et de ses agents.
En France, on pourrait en forçant le trait proposer la tripartition Université de Paris, Sciences-Po/ENA, Louis-Le-Grand/X
Je pense que si la communauté universitaire française n'a pas rejeté unanimement le classement de Shanghaï, c'est parce que certains de ces membres y ont trouvé un semblant de capital institutional à faire valoir dans le système étatique.
C'est d'ailleurs une mesure frappante du niveau de subordination symbolique où se trouve l'université dans la société française que certains membres de notre communauté, les présidences en tête, en aient été réduit à chercher là un peu de reconnaissance symbolique à monnayer.
L'humiliation de voir des collègues réputés dans le monde entier depuis des décennies, qui ont été au coeur de révolutions scientifiques, dont les noms appartiendront à l'histoire des sciences, félicités par un emoji médaille d'or pour leur contribution à un classement illégitime
D'où mon amertume quand je trouve dans ma boîte mail un courier qui commence par : Peut-être avez-vous lu l’information dans la presse et sur les réseaux sociaux, l’Université Paris-Saclay apparait pour la première fois et en très bonne place dans le classement de Shanghai...
Et un communiqué de presse qui se réjouit de "nos" 37 Highly Cited Researchers. Si nous croyions tous collectivement en notre propre valeur, en la valeur de notre recherche, de notre enseignement, nous n'en serions pas là.
Et nous pourrions peut-être collectivement mettre sur la table un sujet autrement plus important que le classement thématique de l'Université Jiao Tong.
Un sujet directement relié à notre quotidien et à la réalité de notre activité :
Le manque criant de moyens humains, au niveau administratif, technique, pédagogique et de recherche, même dans les universités dites d'élite, et de manière encore plus frappante chez les autres. Ou, sous forme de slogan pour la prochaine manif :
Plus de postes, moins d'emoji 🥇!
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