RAS LE BOL DE L'INCITATION AU LACHER PRISE :
Il y a peu je discutais avec une patiente qui traverse un divorce terrible. Elle me disait que bcp de ses proches lui disent, en pensant bien faire de "lacher prise", "tourner la page", "se concentrer sur le positif", que c'est "un ⤵️
mal pour un bien", etc.
Elle se sentait en plus coupable de ne rien pouvoir faire de ces phrases.
Je lui ai expliqué la violence que recèle au fond cette injonction au lâcher prise :
Pour enfoncer une porte ouverte : si vous ne parvenez pas à lâcher prise, c'est que pour le
moment vous ne pouvez pas. C'est aussi simple que ça, parfois notre psychisme est quand même très bien fait. Il nous protège. Alors pourquoi forcément se faire violence ? Pourquoi forcément aller de l'avant quand on n'en a ni la force ni l'envie ?
Lacher prise c'est quoi ? C'est
ne pas contrôler ! Donc c'est nous demander d'accepter qu'on ne contrôle rien ! Vous voyez comment ça peut être terrifiant ! Appliquons ça à deux exemples :
- Pour ma patiente, lâcher prise comme son entourage le lui demande, c'est accepter de renoncer à son couple, de faire une
croix sur 20 ans d'efforts de construction, sur une famille fondée. J'approfondis avec elle : lâcher prise, c'est accepter qu'elle subit cet abandon, qu'elle ne peut rien y faire, qu'elle est impuissante. Est-ce qu'on peut lui reprocher d'avoir besoin de continuer à se battre?
Est-ce qu'on peut lui reprocher de ne pas lâcher ? Alors oui, c'est une position douloureuse, une position de crispation mais qui sommes-nous pour lui dire que ce n'est pas ce dont elle a besoin à ce moment ?
- Prenons un autre exemple, on vous annonce une maladie, on vous dit
qu'il faut faire le deuil de votre vie d'avant, qu'il n'y aura pas de retour en arrière, qu'il faut lâcher prise. Accepter. Comment imaginer la violence qu'on fait à quelqu'un quand on lui demande de faire ça sans que ça vienne de lui ? Pourquoi ne pas respecter sa temporalité
psychique ?
Quand à cause de mon stress post traumatique je faisais beaucoup d'attaques de panique, les gens me disaient de me "confronter à mes peurs", de faire la paix avec ma peur de la mort, qu'accepter que le pire peut arriver permet de ne pas en avoir peur. Pour moi, cette
phrase a toujours été une immense connerie. Quand le pire vous est arrivé, quand vous craignez qu'il vous réarrive, ne pas faire la paix avec ça, s'en indigner ou l'anticiper dans la terreur, c'est vouloir survivre ! Bien sûr, pour certaines personnes ce sera la chose apaisante à
faire mais ne généralisons pas, n'en faisons ni la normalité ni une espèce de supériorité morale : lacher prise ce n'est pas forcément être plus fort. A chacun sa temporalité, à chacun sa façon de se battre, à chacun son histoire. Alors toute cette glorification ambiante du
lâcher prise, grand fond de commerce du développement personnel (que je déteste hein, vous le savez, c'est le capitalisme qui vomit de la psychologie mal digérée) ne sert qu'à culpabiliser celleux qui diffèrent de l'idéologie dominante ? Ne peut-il pas y avoir du positif dans le
fait de ne pas lâcher ?
En tous cas, moi j'ai dit à ma patiente : je vois que pour vous lâcher ce serait vous confronter au fait que vous n'avez aucun pouvoir sur la situation, ça vous mettrait dans une situation d'impuissance terrifiante, comme un petit enfant qui subit. Si
vous avez besoin de ne pas lâcher pour ne pas sombrer, écoutez vous ! Et ne pas lâcher c’est une position interne, ça ne veut pas dire harceler l’autre ou ne pas respecter son consentement. C’est dans le for intérieur de ma patiente que ça se joue.
Courage à tou·te·s celleux
qui ont besoin de temps
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