Samy Bounoua Profile picture
Agrégé d'histoire ATER @ScPoLille Doctorant en histoire environnementale, HARTIS, ULille Membre de @AphgNPDC @AJCHistoire @le_ruche

Sep 2, 2022, 25 tweets

La fuite en avant dans l'accélération permanente nous a-t-elle fait sortir de l'histoire ? C'est la thèse défendue par Hartmut Rosa, dont nous avons dit quelques mots la semaine dernière. Elle est radicale et fait bien sûr l'objet de critiques. Résumons-les. 1/25

Avec Christophe Bouton (2022) on peut rétorquer que le politique n'est pas aussi impuissant que le prétend Hartmut Rosa. Il a encore une prise sur les normes temporelles (la "chronopolitique"), comme en témoigne la réduction du temps de travail ou le droit à la déconnexion. 2/25

Par ailleurs, l'idée selon laquelle le temps du politique est devenu trop lent pour rattraper celui de l'économie est contestable. Parfois, c'est l'inverse qu'on constate. 3/25

Par exemple, quand l'État décide d'imposer des normes aux entreprises, ce sont ces dernières qui ont besoin de temps pour les intégrer.

En outre, l'État semble bien capable de freiner la marche du monde économique. 4/25

Christophe Bouton évoque à cet égard les transactions à haute fréquence (THF), symbole de l'accélération financière selon Hartmut Rosa. Il s'agit des transactions financières faites par des algorithmes informatiques à très grande vitesse (de l'ordre de la microseconde). 5/25

En 2013, "la loi de séparation et de régulation des activités bancaires" a été adoptée pour limiter les THF en France. Les banques ont été contraintes de les réaliser dans une filiale clairement séparée des dépôts des clients. 6/25

Les THF sont en effet une activité risquée : désynchronisée par rapport à l'économie réelle, elles peuvent engendrer des emballements spéculatifs et des effondrements financiers, menaçant de ruiner les déposants. 7/25

Cela dit, la loi de 2013 précise que "les activités utiles au financement de l'économie, comme le financement des entreprises, pourront s'appuyer sur les dépôts des clients et demeureront au sein de la banque." vie-publique.fr/loi/20660-sepa… 8/25

Ces activités ne sont pas exceptionnelles, car elles concernent 90% des THF. La loi est donc vidée de sa substance. Faut-il y voir une confirmation de l'idée d'une fin du politique, complètement dépassé par le secteur financier ? 9/25

Pour Christophe Bouton, la réponse est non. Ce qu'il faut mettre en cause, ce sont les lobbys bancaires, et non l'accélération des flux financiers. Les parlementaires n'ont pas cédé sous la pression des algorithmes ultra-rapides des banques, mais de leurs représentants. 10/25

Un second exemple illustre le fait que le politique conserve sa puissance : les mesures de confinement et de restrictions sanitaires appliquées durant la crise de covid-19. 11/25

Hartmut Rosa lui-même n'est pas resté indifférent face à ces mesures. Comme il l'écrit dans son article "Le miracle et le monstre" (2020), "c'est nous, les humains, qui, par décision politique et après délibération avons freiné ! aoc.media/analyse/2020/0… 12/25

Le virus n'est évidemment pas en train de corroder nos avions. Il ne détruit pas nos usines. Il ne nous force pas à rester chez nous. C'est notre délibération politique et notre action collective qui le fait. C'est nous qui le faisons !" 13/25

Ainsi, Hartmut Rosa le reconnaît : le politique n'est pas mort et nous faisons encore l'histoire. Mais pour lui, il ne peut s'agir que d'un miracle. 14/25

L'exemple des mesures barrières détruit-elle sa thèse ? Ce n'est pas si sûr. Ces mesures se sont vite révélées insupportables et n'ont pas duré très longtemps. Le "monde d'avant" est revenu au bout de quelques mois. 15/25

Dans la perspective de Hartmut Rosa, il me semble que la décélération covidienne peut être interprétée comme une forme de "katechon" ("ce qui retient") : l'accélération est contenue, mais seulement pour un temps limité, avant qu'elle ne reparte de plus belle. 16/25

Si l'idée d'une fin de l'histoire par l'accélération peut résister à la critique factuelle, je crois qu'elle est plus fragile face à la critique politique. D'après Christophe Bouton, ainsi que Bruno Godefroy (2021), cette idée est "conservatrice et décliniste". 17/25

Ce n'est pas un hasard si elle est aussi défendue par des auteurs conservateurs comme Olivier Rey, (même si ce dernier s'est surtout intéressé au problème de la "taille excessive", et non celui de l'accélération). 18/25

Cette vision de la fin de l'histoire est "conservatrice" car elle est dépolitisante : si on pense qu'on ne peut rien faire, alors on est tenté de renoncer à l'action, ce qui est objectivement une action en faveur du statu quo. 19/20

De fait, contre la spirale de l'accélération, Hartmut Rosa réduit la politique à l'éthique à travers le concept de "résonance", cette "relation de réponse" entre entités qui "se correspondent". 20/25

Ces entités sont très diverses. Christophe Bouton en fait la liste : "la mère et le fœtus, le cerveau et les cellules nerveuses motrices, les neurones miroirs, le marcheur et le sol, un randonneur et la montagne autour de lui, la tête et les pieds d'un footballeur ..." 21/25

J'avoue que je ne comprends pas très bien où Hartmut Rosa veut en venir avec le concept de "résonance", qui ressemble à une version sophistiquée de la spiritualité cosmique. Toujours est-il la "résonance" concerne la "vie bonne", et non la gouvernement de la Cité. 22/25

Et pour cause, non seulement le politique ne servirait à rien (sauf en cas de "miracle"), mais en outre il pourrait être contre-productif. On retrouve ici deux éléments de ce qu'Albert Hirschman appelle la "rhétorique réactionnaire" : l'inanité et l'effet-pervers. 23/25

Or, on a vu que le politique n'est pas devenu inutile. Quant à l'effet-pervers, il n'est en fait jamais certain. Quels sont les effets-pervers, sur les normes temporelles, de la journée de 8h ou des congés payés ? 24/25

Je m'arrête là.

Si vous voulez approfondir le sujet, je vous recommande de lire "L'accélération de l'histoire" de Christophe Bouton, mais aussi les travaux de Reinhart Koselleck et Hartmut Rosa. C'est un sujet passionnant sur lequel je reviendrai sans doute à l'avenir ! 25/25

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