C'est super débile mais c'est l'occasion d'expliquer pourquoi ce sujet est aussi mal compris.
Quand on parle de médicaments, personne ne sait de quoi on parle. La preuve ? Comment définiriez-vous un traitement utile ?
- au nombre de boîtes vendues ?
- au nombre de patients traités ?
- aux économies réalisées par la sécurité sociale grâce à son effet bénéfique ?
- ...
Et là on est restés sur des données en lien avec la santé. On peut rajouter par exemple le nombre d'emplois que la production d'un médicament crée, ou encore le bénéfice pour l'état en termes d'impôts et autres taxes sur sa commercialisation etc...
S'il existe des économistes de la santé spécialisés dans ce domaine c'est pas pour faire joli.
Et évidemment il n'existe pas de réponse unique. Tout dépend de qui vous êtes et quel est votre lien avec ce médicament (patient, prescripteur, pharmacien, producteur...).
A cela s'ajoute une méconnaissance encore plus importante de la notion de médicament en 2024.
Alors voilà quelques éléments en vrac pour vous forger un début d'opinion.
Tout d'abord quelques éléments très très schématiques d'histoire de la pharmacologie.
Jusqu'aux années 1920 -1950, la pharmacologie était un mix de hasard et d'empirisme.
Les molécules étaient découvertes par hasard, et étaient prescrites selon la règle stricte du "j'ai connu quelqu'un qui m'a dit que c'était efficace".
Ça ne veut pas dire que tout était à jeter, loin de là.
Par exemple dans le manuel Merck de 1899 on retrouve aussi bien des trucs qui marchent comme la DIGOXINE pour le "coeur" que des trucs fantaisistes comme l'huile de santal pour la toux (essayez même pas).
Mais même quand un produit était efficace, sa qualité était telle qu'elle pouvait parfois tuer.
La MORPHINE par exemple connue depuis 1804 n'existe pas en tant que telle. Bah non. Et pas plus en 2024 d'ailleurs.
Ce qui existe ce sont trois formes dérivées de l'opium, parce que la MORPHINE en tant que telle n'est utilisable qu'associée à un acide.
Si c'est de l'acide sulfurique (oui oui, celui-là même) vous obtenez du sulfate de MORPHINE (c'est l'ACTISKENAN par exemple)
Si c'est de l'acide chlorhydrique (aussi oui) vous obtenez du chlorhydrate de MORPHINE (toujours utilisé)
Mais ça ce sont des acides compliqués à faire
Alors en 1875 par exemple on utilisait un acide beaucoup plus banal, le vinaigre, et on obtenait de l'acétate de MORPHINE (qui était pas mal en dehors d'un détail insignifiant, il se transformait parfois spontanément en HEROINE).
Non pas que ça gêne qui que ce soit à l'époque, c'est même comme ça que Freud a fait d'Élisabeth d'Autriche (Sissi) une bonne grosse toxico.
Mais vous avez compris l'idée, c'était, pour le meilleur ou le pire, de la pharmacopifologie.
A partir des années 1950, on a commencé à réfléchir.
D'une part on a essayé de comprendre pourquoi certains médicaments étaient efficaces, ou plus efficaces que d'autres, et d'autres pas.
D'autre part on a essayé de faire en sorte qu'ils soient qualitativement stables.
Ça ne veut pas dire qu'on n'a pas continué à faire des découvertes par hasard (pas mal d'anti épileptiques par exemple) mais qu'on a commencé à obtenir des médicaments inspirés de la recherche en physiologie humaine.
Et on a également commencé à produire des médicaments constants en qualité, assurant par exemple qu'un comprimé de 100mg de XORBIZOL fait toujours 100mg et contient toujours du XORBIZOL (cherchez pas, en vrai ça existe pas, c'est juste histoire de trouver un nom).
A partir des années 2000 on est passé à autre chose.
Là encore ça ne veut pas dire qu'on trouve plus des trucs par hasard, mais ce hasard est contrôlé.
Ainsi quand on trouve je ne sais quelle papaye bleue à points rouges dans la pampa, on screen ses composés chimiques...
Et on screen l'effet des ces nouvelles substances sur tout un tas de maladies qu'on sait reproduire in vitro.
Parfois on a des bonnes surprises (en infectiologie par exemple).
Mais ça reste minoritaire.
De nos jours l'immense masse de nouveaux médicaments est issue de la recherche en biologie moléculaire et de l'immunologie.
Alors ça fait compliqué dit comme ça, et ça l'est, mais pour faire simple, la plupart des nouvelles molécules sont des créations ex nihilo d'anticorps dirigés contre des récepteurs présents dans le corps humain pour que celui-ci fasse ou ne fasse pas quelque chose.
vous pouvez ainsi avoir des molécules qui modifient le comportement des lymphocytes pour que ceux-ci cessent de détruire le système nerveux (ce sont les anticorps monoclonaux dans la sclérose en plaques) ou encore pour qu'ils détruisent des cellules cancéreuses.
Ce qui ne veut pas dire que ces molécules sont safe. Ou plutôt, ceci ne veut pas dire que leur bénéfice vaillent leur risque (comme par exemple les anticorps monoclonaux un temps proposés dans la maladie d'Alzheimer qui ont comme point commun de tuer plus qu'ils ne guérissent).
Mais par contre, entre la MORPHINE préparée au petit bonheur en faisant cuire de l'opium dans du vinaigre, et les analogues du GLP-1 comme le SEMAGLUTIDE (nommé OZEMPIC quand c'est contre le diabète ou WEGOVY quand c'est contre l'obésité), bah...il y a 200 ans de progrès.
Quel rapport avec la question initiale ?
On y vient.
Qu'est ce qu'un médicament utile et lesquels défendre pour être produits en France ?
Si vous voulez soigner la plupart des trucs de base (avoir mal aux dents c'est un truc de base, avoir une infection sévère aussi) l'OMS publie une liste dite des médicaments dits essentiels.
On y trouve des anesthésiques, des antalgiques, des anti infectieux, des...tout ce qu'il faut pour survivre. Surtout dans les pays pauvres c'est à dire la plus grande partie d'entre eux.
Le point commun de ces molécules est qu'elles sont faciles à fabriquer et ne coûtent rien.
Quand je dis facile, ça veut pas dire que vous pouvez en fabriquer dans votre salle de bain avec du vinaigre de vin blanc et du bicarbonate de soude, mais que la technologie pour les fabriquer est accessible à n'importe quel pays qui dispose d'une forme même embryonnaire d'état.
Donc reprenons :
Ces traitements sont-ils utiles ?
Oui dans la vie de tous les jours de tous les humains.
Doit on les produire en France ?
Sauf crises sanitaire planétaire non.
Ont-ils une valeur commerciale ?
Sauf crises ci-dessus, absolument aucune.
Par contre, pour nous occidentaux, qui vivons suffisamment longtemps pour pouvoir mourir d'autre chose que des maladies du quotidien, il nous faut des traitements contre les cancers, la sclérose en plaques, les démences, les...(Des trucs de riches).
Ces médicaments là ne sont pas essentiels pour l'humanité dans son ensemble...
(en Angola avec une espérance de vie moyenne de 50 ans dont 44 en bonne santé, ils s'en tapent)
...mais essentiels pour nous.
Et ces médicaments coûtent VRAIMENT très cher parce que même si on enlève la notion de brevet, ils nécessitent des technologies de production inaccessibles à la plupart des états.
Donc là encore ces médicaments sont-ils utiles ?
Si vous espérez vivre plus de 50 ans, oui.
Doit-on les produire en France ?
Ça serait bien mais pour certains on ne dispose pas là maintenant tout de suite de la technologie (on peut l'acquérir)
Sont-ils économiquement intéressants à produire (pour l'état par ex afin que celui-ci investisse dans la santé plutôt que de laisser les mutuelles financer des voiliers) ?
La réponse dépend de vos opinions politiques mais pour le Danemark l'OZEMPIC à lui seul c'est +2% de PIB.
Et le PARACETAMOL dans tout ça ?
C'est un molécule qui date des années 1950 donc surtout découverte par hasard (et dont, funfact, on comprend pas encore parfaitement le mécanisme d'action).
C'est une découverte américaine qui n'est plus brevetée.
C'est à peu près aussi compliqué à produire qu'un flamby.
Longtemps non disponible en générique en France pour préserver le monopole français du labo français le produisant en France à un coût absurde.
Actuellement essentiellement produit ailleurs et assemblé en France.
Du coup est-ce utile ?
En termes d'efficacité oui (d'ailleurs sur les 10 spécialités les plus vendues en France en nombre de boîtes, 8 sont des formes de PARACETAMOL)
Est-ce économiquement intéressant ?
Hors monopole artificiel non.
Est-ce un savoir-faire qu'on doit stratégiquement essayer de sauver ?
alors avec tout le respect dû aux personnes qui travaillent dans les usines qui l'assemblent en France, non.
Ce sont des jobs pas super qualifiés pour la plupart et aucun n'est stratégique.
Et si pour 15 milliards d'euros, SANOFI réussit à se relancer dans la production de médicaments de dernière génération (ce qui est pas encore gagné) la vente de l'usine n'aura aucune conséquence sur la place de la France dans le monde en termes d'industrie pharma.
Oui mais en cas de guerre virale mondiale ?
Bah en cas de guerre virale mondiale, si on passe moins de temps à créer des auto attestations et un peu plus à relancer des chaînes de production, c'est pas un risque puisque comme dit précisément c'est débile à produire.
Et en termes d'emplois.
Ça c'est le truc le plus hypocrite des politiques.
Même si ça ne coûte pas grand chose d'acheter une boîte de Doliprane, c'est encore absurdement cher par rapport au coût réel.
Les emplois de ceux qui produisent du PARACÉTAMOL sont des jobs subventionnés par les cotisations sociales quand ils sont prescrits sur ordonnance et par vous et moi quand on en acheteycomme ça pour un mal de tête.
C'est pas scandaleux en soi, mais faut pas le cacher.
Et surtout, ce qui nous manque, c'est un débat public sur l'argent que nous souhaitons collectivement dépenser dans l'industrie pharmaceutique pour subvenir à nos besoins de base, et nos besoins d'occidentaux âgés qui veulent vivre en bonne santé jusqu'à 100 ans (désolé 🇸🇱)
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