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Blog de diffusion de la recherche en histoire médiévale. Compte Twitter tenu principalement par Florian Besson

Nov 11, 2024, 20 tweets

Un pamphlet révolutionnaire au Moyen Âge ?

Au XIIIe siècle, un auteur anonyme compose un texte incroyablement virulent dans lequel il s'en prend aux nobles, aux clercs, à l'ordre du monde. Selon lui, les puissants sont des monstres...

Un thread sur ce texte⬇️!

Ce texte vient d'être édité et traduit par @M_PerezSimon et @PO_Dittmar chez @HonoreChampion. Il est connu par un unique manuscrit, qui n'a jamais été copié ni cité. Ecrit dans un mélange d'ancien français, de picard et de latin, la traduction a été une véritable épreuve !

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion En effet, l'auteur joue sur les mots, les sons, les rimes. Ses octosyllabes sont denses et complexes, comme ici avec cette belle (quasi) holorime, càd que les deux vers sonnent presque à l'identique (v. 925-926) :

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion L'auteur va parfois encore plus loin. Comparant des monstres-chiens aux médisants, il multiplie le terme "médire", conjugué sous toutes les formes, comme pour faire entendre l'aboiement des ragots qui empoisonnent la société. Regardez ces vers, c'est hallucinant !

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Pendant longtemps, ce texte a été vu de haut, considéré comme bruyant, brouillon, à la limite du non-sens. Comme le disent bien @PO_Dittmar et @M_PerezSimon, ajd, avec en tête le slam par exemple, on apprécie mieux la beauté de ces jeux de langue...

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Si vous voulez en savoir plus sur ces défis de traduction, je vous renvoie au beau fil réflexif de @PO_Dittmar :

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Au terme d'une enquête passionnante, les deux traducteurs proposent de dater ce texte de 1285. Il a peut-être été écrit par un ermite de Saint-Augustin à la demande de Marie de Rethel, seigneuresse d'Enghien, et offert comme cadeau de mariage lors des noces de sa fille.

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Ce texte est un "Livre des monstres", qui s'inspire d'autres textes, notamment de ceux de Thomas de Cantimpré et de Jacques de Vitry. Donc une série de petites notices consacrées à des "monstres" : Cyclopes, Amazones, Blemmyes (le visage sur le torse), cannibales, géants, etc.

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Selon l'auteur, ces monstres se trouvent en Orient. Ce texte a souvent été lu comme une forme d'orientalisme médiéval, voire de racisme, car il commence en disant "les Orientaux sont radicalement différents"...

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Mais @M_PerezSimon et @PO_Dittmar ont le génie de montrer que c'est l'inverse : l'auteur se sert de ces monstres orientaux pour parler des sociétés occidentales. Et pour en parler avec une grande violence !

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Par exemple, les Ydriens, qui vont nus et refusent tous les biens terrestres : l'auteur note que ce comportement "nous trouble beaucoup", car les Occidentaux veulent toujours plus de tout, et que cette avidité mène en enfer : "il vaudrait mieux faire aussi bien que les Ydriens !"

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Les monstres orientaux peuvent ainsi devenir de vrais modèles, comme c'est également le cas pour les Amazones : ces femmes guerrières doivent apprendre aux femmes d'Occident à repousser les avances des hommes et à se méfier du sexe...

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Mais, le plus souvent, la monstruosité des créatures orientales est une métaphore pour dénoncer les vices des Occidentaux. Les cannibales, présents plusieurs fois dans le texte, sont ainsi comparés aux seigneurs occidentaux qui "mangent" leurs paysans à coup de taxes !

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Le texte est enluminé (les illustrations sont reproduites dans le livre) et il y a là aussi un jeu subtil : quand le texte parle des nobles cannibales, l'enlumineur représente un banquet de seigneurs... Comme pour mieux se moquer, férocement, d'eux !

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion La critique est parfois, littéralement, révolutionnaire : elle débouche sur une remise en question de l'ordre du monde. Ainsi de la notice consacrée à la géante Gurgis, immense, belle mais avide d'argent, qui est un symbole de la ville de Rome, puissante mais corrompue...

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Et s'ensuit une critique particulièrement mordante de la corruption de Rome et, plus généralement, du monde :

"Les ânes cornus, Rome en fait des seigneurs.
Et les moutons, elle les fait élire prévôts.
Rome fait des évêques et des abbés
de libertins finis et menteurs"

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Et la notice se termine sur... un appel à cramer Rome, ce qui est quand même assez stupéfiant en 1285 !

"Rome, Rome, qu'un feu cruel te consume !"

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Finalement, le dernier monstre, "le Colosse", est l'image du monde : un monde dévoré par les vices, la violence, l'hypocrisie. Le pessimise corrosif de l'auteur éclate dans les derniers vers :

"Monde, monde, tu ne vaux rien :
fou est celui qui veut s'y fier".

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Les traducteurs relient ce texte à Montaigne, à Jean de Léry : le passage par "l'autre" permet de penser le "nous". Le jeu sur l'homophonie entre "monstre" (le monstre) et "monstre" (montrer) parcourt le texte : le monstre est un miroir.

@M_PerezSimon @PO_Dittmar @HonoreChampion Le texte est fascinant, car il rappelle que les médiévaux étaient tout à fait capables d'une pensée originale et critique.

Les monstres des hommes, par @M_PerezSimon et @PO_Dittmar : un texte révolutionnaire du XIIIe siècle, à dévorer - désolé du jeu de mots... !

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