Stéphane Audrand Profile picture
Consultant en risques internationaux, historien, officier de réserve. Chroniqueur - https://t.co/8GAXiBfIwt Mes tweets n'engagent que moi !

May 15, 2025, 25 tweets

Armes nucléaires françaises dans d'autres pays européens : "much ado about nothing" ou "changement de paradigme" ? Un fil qui se pose quelques questions et rappelle quelques faits basiques... 🧶 1/

L'annonce par Emmanuel Macron mardi soir a beaucoup fait réagir. Bien entendu, les partisans de la dissuasion élargie se sont dit "miracle, on y est", les promoteurs du désarmement unilatéral "catastrophe !", les opposants au nuclear sharing "anathème, hérésie !"... 2/

Bref, beaucoup de posture. Pour l'instant, il faut surtout noter que la position du président français est déclaratoire, unilatérale, exploratoire et assez fragile politiquement. Il se contente de dire qu'il est "ouvert au dialogue" sur la question... 3/

Cette ouverture au dialogue semble être le résultat des premiers cycles de consultation entrepris "portes fermées" avec les proches partenaires sur la question. A ce stade, aucun pays précis n'est désigné toutefois et pas de saisie de la balle au bond par une chancellerie. 4/

Les lignes rouges tracées par le PR semblent surtout destinées à l'opinion française : on gardera le "contrôle total", on ne réduira pas "nos besoins" et on ne "payera pas". En somme, la France fait une proposition "deterrence as a service" mais sans engagement de résultat... 5/

Garder le contrôle total, c'est le minimum et cela est conforme au TNP. Ceci dit, aucun traité n'a jamais exclu la coordination et les consultations, voire les planifications, ce qui fonctionne très bien au NPG de l'OTAN (que la France a toujours boudé). 6/

La question de l'OTAN est d’importance d'ailleurs. La France n'a finalement pas à trop se poser la question, jusqu'à présent, de la gestion de l'escalade et de la dissuasion élargie, puisque c'est l'allié US qui s'y collait et que cette situation convenait à tout le monde. 7/

Or si jamais la France installe des armes nucléaires hors de son territoire national avec des garanties de sécurité plus explicites pour ses voisins, mais que ceux-ci sont toujours sous garanties américaines aussi (même douteuses), il faudra bien se coordonner... 8/

...et donc trouver une formule pour s'assurer que Français et Américains (et Britanniques forcément) sont "alignés" un minimum sur certains sujets de doctrine/seuils/signalement/engagement. Chacun restant maître de son "bouton"... 9/

On peut faire ça entre nous en format P3 (comme c'est sans doute le cas depuis 1964), mais les partenaires européens seraient sans doute plus rassurés s'ils pouvaient avoir voix au chapitre. Surtout s'ils payent les infrastructures d'armes qui sont chez eux... 10/

Ce qui est, en fait, le sens "caché" de "la France ne payera pas" (l'Allemagne payera ?) : c'est une question d'infrastructures. Baser des armes nucléaires, cela veut dire de grosses installations pour stocker les armes, loger les personnels qui s'en occupent... 11/

...des bunkers, des hangars, des zones sécurisées, des emprises larges, des infrastructures de transport adaptées depuis la France, y compris possiblement pour traverser des pays non couverts... 12/

(et en écartant sans doute les financements UE, Autriche, Irlande et Malte, signataires du TIAN, feront tout pour bloquer). Bref, de gros frais, donc, d'autant que les infrastructures dédiées aux armes américaines ne seraient pas adaptées aux besoins français. 13/

En revanche, il semble clair que la France "payerait" les armes qui seraient basées "en plus" dans les pays amis. Il y aurait donc, sans doute, oui, une augmentation du format de l'arsenal français. Est-ce que ça veut dire qu'on renoncerait à la "stricte suffisance ? Non. 14/

La "stricte suffisance" n'est pas un absolu qui flotte dans un éther. Elle dépend du contexte géostratégique, des adversaires qui se désignent à nous, du format de nos intérêts vitaux, de l'architecture de sécurité, de nos alliés... 15/

Tout au plus peut-on dire que ce qui était "strictement suffisant" en 2007 ne l'est sans doute plus aussi "strictement" en 2025, surtout si on est plus explicite dans nos garanties de sécurité et compte tenu de la menace objective que la Russie fait peser sur nous... 16/

Ceci dit, cette augmentation de l'arsenal français semble bien hypothétique au regard du contexte actuel. Et ne serait pas forcément intuitive. Spontanément, on se dit "ça serait des ASMP-A qui seraient déployés en plus dans les pays partenaires". Peut-être. Pas forcément. 17/

D'abord, d'ici 2027, les marges de manoeuvre du PR pour augmenter la taille de l'arsenal sont très limitées et les rallonges budgétaires improbables. Et les pays partenaires ne vont rien "signer" qui couterait un bras en infrastructures avant d'avoir le résultat de l'élection.18/

Donc d'ici deux ans, comme le dit @Etienne_Marcuz , on pourra faire des déploiements des FAS (sans armes), des exercices, des survols, du signalement... Mais on n'avancera pas beaucoup dans le concret (ni, en fait, dans les négociations, effet "lame duck"). 19/

Ensuite, augmenter le format de l'arsenal ce n'est pas forcément "d'avantage d'ASMPA". On peut très bien arriver à la conclusion qu'on en a assez pour nos besoins, même révisés et étendus, et que ce qu'il faut, en fait, c'est étendre le format de l'arsenal océanique SNLE. 20/

Moins d'ASMPA en France, quelques uns dans les pays partenaires, et 2 SNLE de plus, ça fait sens aussi : cela donne une plus grande résilience à l'arsenal de seconde frappe, qui reste la garantie ultime contre les frappes désarmantes, l'anéantissement et le chantage. 21/

Vu le cycle industriel en cours (SNLE 3G) et les cycles électoraux, la commande de 2 SLNE de plus en 2027 serait possible et ferait sens (avec 1 seul lot de missiles en plus). Et pour l'arme aéroportée, mieux vaut sans doute attendre l'ASN 4G plutôt que de relancer l'ASMPA. 22/

Voire étudier une version "nucléaire" du missile sol-sol balistique qui est envisagé pour la frappe dans la profondeur (et là je mets les opposants à la dualité des vecteurs en PLS). Ce serait une solution assez souple, très mobile et résistante aux frappes désarmantes. 23/

Bref : pour tout un tas de raisons (cycles électoraux, industriels, capacitaires, coordination OTAN, complexité politique), la proposition du PR risque de ne pas avancer très vite, même si elle a le mérite d'être plus concrète que les précédentes approches. 24/

Sur le fond, le "nuclear sharing à la française", quel que soit son format, n’avancera vraiment "vite" que si 1) les Américains continuent de donner des signes alarmants et 2) si à Paris il y a une majorité forte et claire derrière un président élu. Donc... Pas d'emballement. FIN

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