Voici pourquoi la French Theory n'a pas fabriqué le wokisme ; et pourquoi croire (et faire croire) qu'elle l'a fait est le symptôme exact du mal qu'on prétend diagnostiquer...
Cher Brivael, vous avez écrit quelque chose de juste, d'élégant et de courageux (je vous cite 👇).
Le wokisme est bien une pathologie.
Foucault, Derrida et Deleuze en ont bien fourni le vocabulaire. Et votre texte a le mérite rare de nommer ce que beaucoup pensent sans l'énoncer : ce qui explique votre succès très mérité. Le monde a besoin de résistants de votre trempe.
Mais voici le problème - et il est de taille : vous avez trouvé le thermomètre et vous l'avez déclaré responsable de la fièvre.
Ce billet n'est pas une attaque contre votre diagnostic. C'est une invitation à l'approfondir jusqu'à l'endroit qui fait vraiment mal.
Un texte (hyper)viral qui explique tout avec trois noms propres et une chaîne causale limpide est toujours suspect. Non pas parce qu'il a tort sur les détails, mais parce que la limpidité est rarement la marque de la complexité réelle. Quand une explication satisfait trop bien, c'est précisément le moment de s'en méfier.
Les biais cognitifs qui organisent le raisonnement de @Brivael sont documentés et identifiables. Ils ne disqualifient pas sa thèse : ils en révèlent les présupposés implicites qui la fragilisent précisément là où elle prétend être la plus solide.
La preuve la plus simple que la French Theory est un symptôme et non une cause est culturelle et comparative : la même théorie, dans d'autres sols culturels, n'a pas produit le même champignon.
Ce fait seul devrait suffire à déplacer la question.
Je vous réponds donc avec un thread en 5 gros points-clés 👇
(que personne ne lira car il est forcément moins viral 😊🤓, mais pour quelques-uns, et moi le premier par définition, il sera un effort salutaire de clarification pour se donner de meilleures chances de poursuivre nos justes combats et ouvrir d'autres pistes de riposte contre les maux de l'époque)
Point-clé 1/5 : identifions d'abord les biais cognitifs ici à l'œuvre ; ou comment une explication trop belle ferme la pensée au moment précis où elle devrait l'ouvrir...
Commençons par rendre à @Brivael ce qui lui appartient : son texte est bien écrit, courageux et politiquement utile. Il nomme une chose réelle. Le wokisme existe. La French Theory lui a fourni un lexique. Ces affirmations sont vraies.
Mais la vérité partielle, présentée comme vérité totale, devient une erreur totale.
Et l'erreur ici est précisément celle que Nassim Nicholas Taleb (cf. 'Le Cygne Noir" ou encore "Antifragile") a formalisée comme "narrative fallacy" : la tendance humaine irrépressible à construire des récits causaux cohérents sur des phénomènes complexes dont la causalité réelle est distribuée, multidimensionnelle et partiellement aléatoire.
Le récit de @Brivael a la forme parfaite du récit causal satisfaisant :
trois hommes brillants,
→ une théorie exportée,
→ un substrat américain,
→ une idéologie monstrueuse.
C'est limpide, mémorable, tweetable.
Et c'est précisément pour cette raison qu'on doit s'en méfier.
Deuxième biais : "l'heuristique de disponibilité" de Kahneman que je cite à outrance, pardon pour ceux qui me connaissent (j'ai lu et relu "Thinking, Fast and Slow" - les deux vitesses de la pensée), mais là, c'est vraiment la bonne source pour comprendre.
En effet, ce qui est le plus "visible" et le plus "récemment nommé" dans la chaîne causale tend à être identifié comme la cause principale ; même quand des causes antérieures, plus profondes et moins saillantes, ont produit les conditions dans lesquelles la cause visible a pu opérer.
Foucault et Derrida sont visibles, nommables, critiquables.
Mais la dissolution séculaire du lien de transcendance collective, l'atomisation marchande de la société, la crise du récit national... : tout cela est moins saillant, moins photogénique, moins tweetable.
Et pourtant, tout cela est antérieur.
Troisième biais : le "post hoc ergo propter hoc" à savoir, la confusion entre la séquence temporelle et la causalité.
La French Theory précède chronologiquement le wokisme américain. Donc la French Theory a causé le wokisme.
Ce raisonnement a exactement la même structure que :
"les cigognes arrivent en mars, les naissances augmentent en décembre, donc les cigognes apportent les bébés".
La corrélation séquentielle n'est pas la causalité.
Quatrième biais — et c'est là que l'injonction de @Brivael d'identifier Dunning-Kruger prend tout son sens. @Brivael est manifestement un lecteur sérieux et un penseur de qualité : oui, son texte en témoigne.
Mais l'effet Dunning-Kruger ne s'applique pas seulement aux incompétents qui surestiment leur compétence. Il s'applique aussi (dans sa forme "inverse" et moins documentée) aux compétents qui, ayant trouvé une explication satisfaisante à un phénomène complexe, sous-estiment l'étendue de ce qu'ils ne savent pas encore.
Le soulagement cognitif de l'explication satisfaisante ferme la curiosité exactement au moment où elle devrait s'ouvrir :
"Enfin on sait. La French Theory. Aaaaah, voilà le coupable."
Ça fait du bien pas vrai ?
Mais cette satisfaction est le signe que quelque chose d'important vient d'être occulté.
Le cinquième biais est le plus grave politiquement : le "biais du coupable idéal" (quand on a trouvé le parfait bouc-émissaire) ; la désignation d'un coupable identifiable qui soulage l'angoisse collective sans traiter la cause réelle.
Désigner trois philosophes parisiens comme responsables de la déconstruction de la civilisation occidentale est consolant précisément parce que c'est une cause localisée, nommable et réfutable. Une cause diffuse, structurelle, séculaire — la dissolution progressive du lien de transcendance collective depuis la mort de Dieu nietzschéenne — est beaucoup plus angoissante à affronter parce qu'elle n'a pas de coupable et pas de solution simple.
(ceci n'est pas une agression je le redis - je remercie @Brivael pour ses combats et le stimulant intellectuel ; je m'inclus bien sûr dans la possibilité d'autres biais que je n'aurais peut-être pas perçus y compris dans mon propre raisonnement, par définition de ces biais je peux aussi en être la victime !)
Point-clé 2/5 : la preuve par la comparaison culturelle. Si la French Theory était la cause, elle aurait produit le même effet partout. Or elle ne l'a pas fait.
La mayonnaise prend ou ne prend pas. Foucault est le jaune d'œuf. Le wokisme est la sauce. Mais la mayonnaise ne prend pas dans n'importe quelle cuisine. Elle requiert une température, une matière grasse, un acide, un geste. Si Foucault était la cause du wokisme, le wokisme devrait exister partout où Foucault a été lu.
Or ce n'est pas le cas.
La preuve par le contre-exemple est accablante :
La French Theory a été massivement lue et enseignée au Japon. Les universités japonaises ont absorbé Foucault, Derrida et Deleuze avec la même intensité que Yale et Berkeley. Peut-être même davantage, car le Japon a une tradition d'absorption intensive des courants intellectuels occidentaux. Le Japon a produit des départements entiers de théorie critique, des traductions exhaustives, des commentaires académiques considérables.
Or le Japon n'a pas produit un mouvement woke comparable. Pourquoi ? - Parce que le sol culturel japonais (sa forme de cohésion collective, sa relation à la honte sociale comme régulateur plutôt qu'à la culpabilité raciale, son rapport à l'identité collective...) n'était pas préparé à recevoir cette graine de la même façon.
La graine était identique. La plante n'a pas poussé.
L'Europe de l'Est post-communiste est un cas encore plus instructif.
Ces pays (Pologne, Tchéquie, Hongrie, pays baltes...) ont eu accès à la French Theory après 1989 et l'ont en partie absorbée académiquement.
Ils n'ont pas produit de mouvement woke structuré. Au contraire : ils ont produit des réactions conservatrices qui ressemblent davantage à ce que @Brivael appelle de ses vœux qu'à ce qu'il dénonce.
Pourquoi ?
Parce que leur expérience récente d'une idéologie totalitaire qui prétendait parler au nom des opprimés les avait inoculés contre les logiques similaires (même habillées différemment).
La France elle-même est le contre-exemple le plus ironique - dans une certaine mesure, s'entend.
Foucault, En effet Derrida et Deleuze "sont français". Leurs textes ont été publiés en France, enseignés dans les universités françaises, débattus dans les cafés parisiens.
La France a-t-elle produit le wokisme avec la même intensité que les campus américains ? Soyons honnêtes : pas vraiment. Le wokisme français (dans une version bien pathologique, bien toxique cela va de soi) existe bel et bien : mais il est très paradoxalement importé d'Amérique ! Réimporté dans la langue des philosophes qui avaient traversé l'Atlantique dans l'autre sens.
Le circuit est révélateur : la théorie part de Paris vers New York, se transforme au contact du substrat américain, et revient à Paris sous une forme que ses propres auteurs n'auraient pas reconnue.
Ce n'est pas Foucault qui a produit le wokisme.
C'est le substrat américain (sa culpabilité raciale spécifique, son puritanisme identitaire, sa tradition de l'activisme campus...) qui a transformé Foucault en quelque chose que Foucault lui-même aurait probablement critiqué avec virulence !
@Brivael le dit lui-même — avec une lucidité dont il ne tire pas toutes les conséquences : "La French Theory s'est mariée à ce substrat, et l'enfant de ce mariage s'appelle le wokisme."
Exactement.
Ce qui signifie que le wokisme est l'enfant du substrat, pas de la théorie.
La théorie était le pollen.
Le substrat était la fleur.
Sans la fleur, pas de fruit.
Et la fleur existait bien avant l'arrivée du pollen.
: : :
Je poursuis donc en essayant maintenant que bien expliquer pourquoi c'est important de dépenser un peu de glucose comme dirait mon ami @hypnomachie1 - pour essayer de s'élever un peu dans ce débat vers "d'autres niveaux de réalité" :
Point-clé 3/5 : le mal est en effet antérieur, de Nietzsche à Tocqueville, de Weber à Polanyi, la dissolution de la transcendance collective précède Foucault d'un siècle...
Friedrich Nietzsche écrit en 1882 :
"Dieu est mort. Dieu reste mort. Et c'est nous qui l'avons tué."
C'est cinquante-deux ans avant la naissance de Derrida.
Quatre-vingt-quatre ans avant la publication de "De la grammatologie".
Ce n'est pas Derrida qui a tué Dieu.
Ce n'est pas Foucault qui a déclaré la mort des grandes institutions.
Ce sont les grandes institutions qui se sont effondrées sous leur propre poids, et Foucault a simplement pris acte, avec son élégance habituelle, d'un cadavre que tout le monde voyait mais que personne n'osait nommer.
Et n'oublions pas Alexis de Tocqueville qui en 1840, soit 126 ans avant la publication de "Les Mots et les choses" de Foucault (que j'ai pour ma part lu et adoré, mais j'étais naïf, j'avais 19 ans) décrit dans "De la démocratie en Amérique" le "despotisme doux" qui menace les sociétés démocratiques avancées.
Eh oui.
Et sa description est (fabuleusement) prophétique :
→ un pouvoir tutélaire qui maintient les individus dans un état d'enfance consentie,
→ qui dissout les liens communautaires au profit d'un rapport direct entre l'individu atomisé et l'État tutélaire,
→ et qui produit, c'est le mot exact de Tocqueville, une "tyrannie de la majorité" qui s'exerce non par la violence mais par la pression sociale et la conformité culturelle. Cette tyrannie-là (celle de la Majorité) préfigure la contre-réaction qui consistera à sur-protéger les minorités puisqu'en effet, c'est l'argutie démagogique principale qui fonde la fragmentation pour ne pas dire la déréliction du tissu social de notre époque. Tocqueville annonce sans le vouloir la "cancel culture" en 1840. Sans avoir évidemment lu Foucault :-)
Max Weber (lecture imposée en prépa, que je n'ai fondamentalement comprise que 20 ans plus tard !) dans "L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme", identifie le "désenchantement du monde" comme la pathologie centrale de la modernité. Nous en avons bcp parlé dans nos directs et autres espaces vocaux d'ailleurs - car tout est là.
La rationalisation progressive de tous les domaines de l'existence (économique, politique, scientifique...) dissout les formes de signification non instrumentales et prépare le gterrain du totalitarisme soft que nous vivons.
En effet ce qui n'est pas mesurable, quantifiable et rentable perd sa légitimité.
Ce désenchantement crée un vide de sens que quelque chose viendra nécessairement remplir : le nationalisme, le communisme, les identités de substitution etc.
Le wokisme est probablement une des réponses au désenchantement weberien : une tentative de réenchanter le monde par l'identité, le victimitisme et la justice sociale. Weber avait diagnostiqué la condition qui rend cette réponse possible (en 1905).
Karl Polanyi en 1944, dans "La Grande Transformation" montre comment l'extension du marché à des domaines de l'existence humaine qui n'y étaient pas soumis (le travail, la terre, la monnaie) détruit les formes de protection sociale et communautaire qui donnaient aux individus un ancrage.
Cette "disembeddedness" (le "déracinement" des relations économiques de leur contexte social) crée une "double crise" : la destruction des communautés traditionnelles et la nécessité urgente de trouver de nouvelles formes de protection et d'appartenance.
Le wokisme est, là aussi, une des réponses à cette crise : une tentative de reconstruire des communautés d'appartenance (raciales, de genre, d'orientation sexuelle) quand les communautés traditionnelles (de classe, de territoire, de religion) ont été dissoutes.
Polanyi avait décrit cette nécessité un peu avant la fin de la WWII.
Allez, un autre exemple (c'est pas pour faire du "name-dropping" mais montrer d'autres sources de documentation qui montre que les tenants de la French Theory n'ont rien provoqué ni même inventé : ce ne sont peut-être que d'habiles suiveurs...) :
Theodor Adorno et Max Horkheimer en 1944 également, dans "La Dialectique de la Raison" formulent le diagnostic le plus radical :
la "Raison" des Lumières, en prétendant libérer l'humanité des superstitions et des dogmes, a engendré sa propre forme de domination.
La Raison instrumentale (qui réduit tout à des moyens au service de fins prédéfinies) détruit les formes de valeur non instrumentales qui donnaient sens à l'existence humaine.
Cette destruction produit un MEGA VIDE dans lequel les individus cherchent des identités de substitution, des certitudes compensatrices, des récits victimistes ou de domination qui redonnent une structure morale à un monde qui en a perdu une.
Adorno et Horkheimer décrivent le terreau philosophique du wokisme : en 1944 (Foucault avait seize ans).
Il y aurait tant d'autres sources a citer pour pointer un mal aussi profond. j'aurais aimé m'apesantir en vous évoquant Balzac qui avait aussi prophétisé le victimisme dans, cela m'avait frappé mais je n'avais que 16 ans quand je l'ai lu, le Père Goriot en disant en substance sue certains se font une plus grande gloire de leurs doléances et de leur statut de victime qu'ils ne s'en feraient d'un authentique accomplissement. Je ne retrouve pas la citation exacte - même en demandant à une IA, j'ai dû mal formuler cette bribe de réminiscence), mais à l'époque encore lycéen, je m'étais fait une véritable religion (si j'ose dire !) de cette réflexion cinglante qui me semblait expliquer ce que je commençais tout juste à percevoir : cette survalorisation sociale des victimes.
La conclusion est en tout cas accablante dans sa simplicité : tout ce qui a rendu le wokisme possible existait bien avant la French Theory.
Foucault, Derrida et Deleuze n'ont pas créé ces conditions. Ils les ont lues, nommées et théorisées, parfois brillamment, parfois avec des conséquences qu'ils n'avaient pas toutes anticipées. Mais le malade délirait avant leur arrivée.
Et c'est ce qui explique qu'ils furent si "bankable" avant l'heure (dans la tendance).
Point-clé 4/5 : je pourquoi sur mes lectures structurante (et surtout, coup de cœur) en vous citant un de mes auteurs de SF préférés, et s'il est américain c'est un choix intentionnel : Robert Silverberg avait en effet lui aussi tout prédit en 1971 : la "cancel culture", les monades urbaines et la dislocation de la réalité, avant que Butler ne lise Foucault !
Vous m'avez peut-être entendu ouvrir un de nos "directs" l'année dernière en compagnie de @marion_sai24147 en évoquant cette phrase d'un héros de roman : "ma réalité se disloque"
En 1971, Robert Silverberg publie "The World Inside" ("Le Monde intérieur" - souvent traduit par "Les Monades Urbaines"). L'œuvre est oubliée des grandes bibliographies universitaires, comme il se doit des prophéties trop exactes ; elle a été surtout éclipsée par "1984" et par "Le Meilleur des Mondes" - mais c'est une injustice : elle mérite d'être relue d'urgence, non comme de la science-fiction mais comme du journalisme anticipatoire d'une précision qui donne le frisson.
Dans "The World Inside", l'humanité de 2381 vit dans des "Urban Monads" : des tours de mille étages, hermétiquement closes, chacune abritant des centaines de milliers d'individus dans une promiscuité organisée et une conformité absolue.
Le système est fondé sur deux principes cardinaux : la reproduction permanente (la croissance démographique est une vertu suprême) et l'ouverture sexuelle totale (refuser l'avance d'un voisin est une transgression morale). Toute déviance, toute velléité de "vivre autrement", d'aller ailleurs, de vouloir quelque chose que le système ne prévoit pas, est sanctionnée par le "flipping" : le dissident est jeté dans le vide du conduit central. C'est la cancel culture dans sa forme la plus littérale.
Le protagoniste, Dillon Chrimes, commence à "voir le réel". Il a qqch d'un héros camusien, confronté à l'absurdité du monde (ou sartrien, tant il ressent la fameuse Nausée existentielle) :
Il observe l'absurdité du monde dans lequel il vit. Il ouvre les yeux sur les mécanismes qui maintiennent la conformité. Et il prononce la phrase que j'ai citée plusieurs fois et notamment dans le direct sus-commé : "ma réalité se disloque".
Non pas parce que Derrida lui a appris que les textes n'ont pas de sens stable, mais parce que la réalité qu'on lui avait présentée comme naturelle et évidente révèle ses coutures et ses artifices.
"The World Inside" anticipe la "cancel culture", les bulles identitaires, la surveillance sociale perversement "bienveillante", la disqualification de toute déviance comme menace au groupe - sans avoir besoin de lire Foucault. Silverberg n'a pas eu besoin de la French Theory pour imaginer ces pathologies.
Parce que ces pathologies n'ont pas besoin de la French Theory pour exister.
Elles sont dans le "code source" des sociétés de masse atomisées que la modernité marchande a produites.
La connexion avec Tocqueville est saisissante.
Le "despotisme doux" que Tocqueville décrivait en 1840 (ce pouvoir tutélaire qui maintient les individus dans une enfance consentie, qui punit la déviance non par la violence mais par la pression sociale de ce sue Marcuse appellera plus tarde "la tolérance répressive") est exactement ce que Silverberg imagine dans ses Monades Urbaines et ce que nous observons dans les campus woke des années 2020.
Ce n'est pas Foucault qui a produit cela. C'est la dynamique longue de l'atomisation démocratique que Tocqueville avait identifiée, et dont Foucault n'était que le commentateur tardif, brillant mais tardif.
NB: pour le #PIC (notre mouvement), cette "dislocation de la réalité" que Silverberg décrit est précisément ce que le mouvement cherche à combattre. Non pas en imposant une réalité alternative, mais en créant les conditions dans lesquelles des citoyens peuvent "délibérer collectivement" sur la nature de leur réalité commune.
La réalité se disloque quand la transcendance collective disparaît, quand il n'y a plus de "nous" pour tenir le monde ensemble.
Ce que le wokisme et les identitarismes de tous bords tentent maladroitement de reconstruire (un "nous" de substitution, fondé sur l'identité, la victimité ou même la nation quand ce terme et lui-même parfois galvaudé), le #PIC cherche à le reconstruire sur un fondement délibératif et rationnel.
C'est la même urgence anthropologique.
C'est une réponse radicalement différente.
D'où ma modeste conclusion qui suit 👇
Point-clé 5/5 : ce que le #PIC aimerait bien dire à l'excellent @Brivael - et ce que ni lui ni ses critiques ne proposent encore :)
Il y a deux façons de répondre à la dissolution de la transcendance collective (que ce soit pas le wokisme ou toute idéologie mortifère approchante).
La première est d'inventer des transcendances de substitution : identitaires, raciales, nationales, de genre.
C'est la réponse du wokisme et de tous ses miroirs réactionnaires.
La seconde est de reconstruire une transcendance authentique : délibérative, rationnelle, fondée sur la capacité des citoyens à se gouverner eux-mêmes par l'intelligence partagée.
C'est la réponse du #PIC.
Elle est, comme toute tentative de réponse en cours d'élaboration, probablement améliorable, mais c'est la seule qui ne soit pas condamnée à reproduire ce qu'elle prétend combattre.
C'est ce qui a motivé cette longue et studieuse rédaction.
@Brivael conclut son texte par une formule belle mais insuffisante :
"Ce qui se construit maintenant, en Silicon Valley, dans les labos d'IA, dans les startups, dans les ateliers... c'est la réponse."
Il voit juste sur un point : la réponse ne viendra pas des commentateurs mais des bâtisseurs.
Mais les bâtisseurs de Silicon Valley construisent des outils.
Ils ne construisent pas du sens.
Et le problème n'est pas un problème d'outil ; c'est un problème de sens.
Qui sommes-nous ensemble ?
Qu'est-ce que nous choisissons collectivement de valoriser, de transmettre, de protéger ?
Ces questions ne sont pas résolues par les startups (même si elles y contribuent peut-être).
Elles ne sont certainement pas résolues par la déconstruction de Foucault - pas plus qu'elles ne sont résolues par la démolition de Foucault. Tout mon point est là.
Elles ne seront potentiellement résolues que par une communauté délibérante - une communauté qui a développé la capacité de se réunir, de produire ensemble une orientation commune, et de la maintenir contre les pressions du marché, de l'État et des idéologies de substitution.
C'est ce que Rousseau appelait la "volonté générale" (si mal comprise). C'est ce qu'Ostrom a documenté empiriquement dans les communs qui durent. Etc.
C'est ce que le #PIC cherche à (re?)construire.
Le vrai diagnostic est plus proche de celui-ci, et il dépasse autant le wokisme que sa critique :
→ nous avons perdu la capacité de délibérer ensemble.
Voilà le vrai sujet.
Nous sommes atomisés en monades - et ce phénomène mortifère est concomitant de l'élaboration de nos "Républiques" dysfonctionnelles.
Cette perte est antérieure à Foucault et postérieure à @Brivael.
Elle est le résultat d'une atomisation séculaire que ni la déconstruction des uns ni la reconstruction rhétorique des autres ne peut réparer.
Elle requiert quelque chose de plus difficile et de plus humble : la reconstruction patiente, délibérative, institutionnellement rigoureuse d'une intelligence collective authentique.
Le wokisme est la tentative désespérée et pathologique de reconstruire du "nous" par l'identité de groupe.
La réaction conservatrice est la tentative désespérée et souvent violente de reconstruire du "nous" par l'identité nationale ou religieuse.
Les deux tentatives partagent le même diagnostic implicite : le "nous" s'est dissous, sinon Camus n'aurait pas écrit avant Foucault son fameux "je me révolte donc NOUS sommes"
Les deux tentatives proposent des solutions de substitution qui reproduisent la logique du problème : un "nous" excluant, fermé, fondé sur l'opposition à un "eux". Toujours à l'intérieur d'un même système.
Le #PIC propose quelque chose de plus difficile et de plus exigeant : un "nous" délibératif, ouvert, révisable, fondé non pas sur ce que nous sommes mais sur ce que nous choisissons ensemble d'être et de faire.
Ce "nous" ne peut certes pas être décrété.
Nous allons nous efforcer de faciliter et encourager sa construction : délibération par délibération, salon vocal par salon vocal et autres directs, rencontres et forums à venir, format intellectuel par format intellectuel etc.
Alors, cher @Brivael : continuez le combat contre le wokisme.
Vous avez raison de le nommer.
Vous avez raison de résister.
Mais élargissez le périmètre de votre analyse jusqu'à l'endroit où le vrai problème réside.
Ce n'est pas seulement dans nos contre-rhétoriques que la bataille se gagnera.
C'est dans la "concrétude du réel" dirait mon ami @louisfouch3, reconstruction d'espaces où des citoyens peuvent penser ensemble, délibérer ensemble et se gouverner ensemble, sans avoir besoin de Foucault pour déconstruire ni de ses adversaires pour reconstruire, et non, les startups qui, en grandissant, alimentent la tentation de la surveillance et du contrôle (avec pour excuse le fameux KYC, "Know Your Customer"), ne suffiront pas non plus même si je comprends évidemment la dimension salutaire et désaliénante à titre individuel de l'expression de toute créativité entrepreneuriale.
La réalité a commencé à se disloquer bien avant que les philosophes parisiens ne veuillent la déconstruire.
La question n'est pas qui a tué Dieu.
La question est ce qu'on construit dans le vide qu'il a laissé.
Et ce que le #PIC cherche à y mettre, c'est quelque chose que ni la French Theory ni ses opposants n'avaient prévu :
l'intelligence collective délibérative comme nouvelle forme de transcendance civique.
C'est désormais pour nous le seul projet qui mérite le mot "reconstruction".
Et c'est, au fond, ce que vous appelez de vos vœux - aussi, je vous propose de passer du diagnostic à l'action - où nous ne pourrons que converger.
Merci de m'avoir lu jusqu'ici pour ceux que je n'ai pas trop rebutés.
PS : (version article sur Politoscope.fr, peut-être plus lisible pour certains :
politoscope.fr/voici-pourquoi…)
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