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Dec 17, 2023 42 tweets 11 min read Read on X
Comme pour toute combustion, il faut 3 choses pour que la société s’embrase: un carburant, un comburant, une énergie d’activation.
Le mécontentement populaire est le carburant, l’idéologie est le comburant, et un évènement inattendu fait souvent office d’énergie d’activation.🧶
On connait les causes de la grogne populaire. Ce qui nous intéresse ici est la prolifération d’idéologues qui exploitent cette grogne à leur avantage.
Ce sont souvent des intellectuels aux ambitions frustrées qui se retournent contre le système qui les a rejetés.
« Le mécontentement populaire associé à un grand nombre d'aspirants à l'élite constitue une combinaison très inflammable », écrit l’anthropologue Peter Turchin qui, dans un livre stimulant (1), montre que la surproduction d’élites a souvent conduit à des crises politiques.
La prospérité économique s’accompagne d’une élévation du niveau d’éducation et de richesse, plus de prétendants se bousculent aux portes du pouvoir. Les places étant limitées, une partie croissante de la population éduquée ne trouve pas d’emploi à la hauteur de ses aspirations.
Aujourd’hui des bullshit jobs sont créés pour offrir des débouchés à l’élite. (Si j’étais mauvaise langue, je dirais que les institutions internationales servent de soupape de sécurité en proposant des postes aussi prestigieux qu’inutiles pour occuper l’élite surnuméraire).
Mais des aspirants mis sur la touche se sentent floués, la société n’a pas tenu ses promesses, leur travail n’a pas été récompensé. Pour trouver l’influence qu’ils cherchent, ils se servent de leur capital culturel pour produire des idéologies qui mobilisent les mécontentements.
Ils s’engagent dans une carrière de contestataire et jouissent de la reconnaissance à laquelle ils aspirent.
L’économiste Guy Standing considère que la radicalité de certains progressistes est l’expression d’une bourgeoisie diplômée en voie de déclassement (2) 👇 Image
Les idéologues séduisent des étudiants fragilisés par une pression concurrentielle qui dégrade leur estime de soi.
Comme l’explique le politologue Michael J. Sandel (3), cette pression a détérioré leur santé mentale👇

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On comprend le besoin qu’ont ces étudiants de se valoriser en combattant toutes les injustices. A travers les causes généreuses qu’ils défendent, c’est en réalité eux-mêmes qu’ils essayent de sauver.
D’après Turchin, cette concurrence menace l’ordre social dans son ensemble👇
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Cette analyse rejoint celle que faisait déjà Bourdieu (4) qui voyait dans les évènements de 68 le résultat de la concurrence de plus en plus forte entre les étudiants. Les postes qui étaient naturellement destinés aux enfants de la bourgeoisie ne leur étaient plus garantis👇


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Quand les partis traditionnels s’effondrent, quand la légitimité du gouvernement et des institutions est contestée, les prétendants qui cherchent à établir un nouveau monopole idéologique s’affrontent pour prendre les places qui se libèrent. Le paysage politique se fragmente.
Comme l’écrit Turchin: « les luttes idéologiques se déplacent de la lutte contre l'ancien régime (ou pour sa défense) à la lutte entre les différentes factions de l'élite. Les différences idéologiques sont désormais utilisées comme une arme dans les conflits intra-élites,
à la fois pour faire tomber les membres des élites établies et pour devancer les aspirants rivaux. »

On entre dans une période de discorde, des groupes se forment, de nouvelles forces politiques se constituent.
Certains veulent refonder la société sur des bases nouvelles, d’autres se tournent vers le passé pour restaurer un âge d'or imaginaire. On se dispute les territoires laissés vacants. On cherche à imposer de nouveaux récits et à endoctriner de nouveaux partisans.
Quand on fait commerce d'idées, on se comporte comme n'importe quel marchand, on fait valoir son produit contre ceux de la concurrence, on investit dans des nouveaux marchés, on suit les modes, on essaye d’innover, on crée des nouveaux besoins.
Les intellectuels engagées produisent de nouvelles baballes conceptuelles qu’ils jettent dans l’arène médiatique pour que les différents camps s’affrontent. Il faut bien que les militants s’amusent. Les réacs grincheux répondent aux capucinades des militants progressistes.
On fait flèche de tout bois, tout ce qui faisait plus ou moins consensus: le genre, les institutions, l’histoire, les modes de vie, la culture, la grammaire, l’éducation, la gastronomie, la laïcité, le nom des rues… suscite la controverse. C’est une façon de rebattre les cartes.
C’est pourquoi on voit éclater chaque jour une nouvelle polémique sur un sujet plus ou moins dérisoire. Les différents camps se disputent autour de n’importe quel symbole. Il s’agit de rallier ses troupes, d’éprouver ses forces, de polariser et d’attirer l’attention.
Il faut entretenir le conflit, souffler sur les braises dans l’espoir de tirer les marrons du feu. On cherche de nouvelles victimes pour dénoncer de nouveaux coupables. Surtout ne pas réconcilier, mais diviser ; appuyer là où ça ne fait pas mal jusqu’à ce que ça fasse mal.
On fonde de églises concurrentes, on crée des médias dissidents, on ergote sur des chaines YouTube, on organise des conférences pour échanger rhubarbe et séné, on participe à des débats, on diffuse en écriture inclusive des billevesées postmodernes.
Le militant zélé passe ses journées à dénoncer les informations et les commentaires qu’il retweete pour médiatiser sa vertu auprès de son public afin de communier avec lui dans une indignation fédératrice.
Les gourous élaborent des théories byzantines en utilisant un jargon pour initiés qui donne l’illusion de posséder un savoir que les autres n’ont pas et permet de produire un discours qui distingue et valorise. On a l’impression d’entendre des casuistes de l’ancienne scolastique:
une personne avec pénis peut-elle être lesbienne ? Le code théologico-politique d’un chef de guerre du moyen âge est-il compatible avec les valeurs de la République ? Un homme blanc peut-il traduire le livre d’une femme noire ?
Le conservateur fait une crise d’apoplexie dès qu’une fille aux cheveux bleus traverse son champ de vision, voit un signe de décadence dès qu’une série Netflix ne lui plait pas, mais il n’est pas fichu de produire une œuvre qui relèverait le niveau dont il déplore la baisse.
Comme l’écrit le chercheur en sciences cognitives Hugo Mercier (5), les opinions extrêmes permettent de prendre la posture romantique du dissident persécuté, d’attirer à soi ceux qui cherchent une identité à travers un groupe et de couper les ponts avec le reste de la société👇 Image
Les opinions extrêmes ont le même but que le tatouage sur le visage des membres de certains gangs : se démarquer radicalement de la société pour gagner la confiance de son groupe, prouver son engagement et sa loyauté ; le retour en arrière devient presque impossible.
Les groupes se constituent autour d’une croyance commune. Si la croyance disparait, le groupe construit sur cette croyance n’a plus de raison d’être. Le militant se bat moins pour une idée que pour le groupe construit autour de cette idée.
Ce que veut d’abord le militant, c’est appartenir à un groupe, comme n’importe quel hooligan. L’idéologie n’est souvent qu’un prétexte. Et pour renforcer la cohésion du groupe, il est plus efficace de défendre des idées absurdes. On se pose en s’opposant.
On ne se regroupe pas pour affirmer que la Terre est ronde, que le ciel est bleu, que le vaccin est efficace, que les hommes sont des hommes… Il faut sentir une résistance. Les idées controversées sont plus fédératrices.
Le rejet que subissent ceux qui expriment des opinions extrêmes renforcent la cohésion du groupe constitué sur la base de ces opinions. C’est ce qui explique que certaines croyances démenties par les faits survivent et même se renforcent.
Pour prouver sa loyauté, il faut accomplir des actions, manifester, déboulonner une statue, jeter de la peinture sur un tableau, porter un signe religieux, détruire un centre de vaccination... Plus l’acte est grave, mieux on témoigne sa fidélité au groupe.
C’est à qui sera le plus engagé, le plus pur, le plus dévoué à la cause. On se surveille, on scrute les risques de défection, la moindre hésitation, la moindre réserve, la moindre nuance peut être perçu comme une trahison. Il faut montrer patte blanche.
On se méfie du sceptique, de celui qui exprime un désaccord, qui parle à l’adversaire. L’idéal de pureté enclenche une dynamique de radicalisation. Ca explique pourquoi les mouvements révolutionnaires finissent dans des bains de sang. « La révolution dévore ses enfants. »
En guise de conclusion, pour s’amuser un peu, voici quelques citations de Marx et Engels qui mettaient déjà en garde contre ces intellectuels qui manipulent les mouvements sociaux pour servir leurs ambitions.

Engels à J. Ph. Becker, 8 septembre 1879👇 Image
«les éléments petits-bourgeois qui se sont introduits dans le parti peu avant la loi anti-socialiste, notamment les étudiants parmi lesquels prédominent ceux qui ont raté leurs examens, sont toujours là, il faut les tenir sévèrement à l'œil. » (Engels à Bernstein, 1er mars 1883)
« Ne te rendras-tu donc jamais compte que cette racaille à demi-cultivée de littérateurs ne peut que falsifier nos positions et gâcher le parti ? » (Engels à Wilhelm Liebknecht, 4 février 1885)

Engels à P. Lafargue, 27 août 1890👇 Image
Engels, Réponse à la rédaction du « Sächsische Arbeiter Zeitung » Sozialdemokrat, 13 September 1890👇
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Lettre de Marx à Frierich Adolph Sorge, 19 octobre 1877👇 Image
Engels à C. Schmidt, le 5 août 1890👇
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Marx et Engels, Circulaire à A. Bebel, W. Liebknecht, W. Bracke👇


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Engels à Fr.-A. Sorge, 9 août 1890
Engels à Conrad Schmidt, 4 février 1892👇
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1 - Peter Turchin, End Times
2 - Guy Standing,
3 - Michael J. Sandel, La tyrannie du mérite
4 - Bourdieu, Choses dites
5 - Hugo Mercier, Pas né de la dernière pluieweforum.org/agenda/2016/11…

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