On a tous appris qu’en 1492, Christophe Colomb a découvert l’Amérique. En fait, ce dernier est toujours resté convaincu d’avoir atteint l’Asie. Le navigateur a tout de même fait une découverte... surprenante : celle du changement climatique ! 1/20
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C’est ce que relatent les historiens Fabien Locher et Jean-Baptiste Fressoz dans leur ouvrage «Les Révoltes du ciel», paru en 2020.
Dans ce livre, on apprend qu’en 1494, au large de la Jamaïque, Colomb fait vite l’expérience très désagréable des pluies tropicales. 2/20
Les navires sont endommagés et les aliments pourrissent. Le navigateur génois cherche alors à rassurer ses patrons, les souverains espagnols Isabelle de Castille et Ferdinand d'Aragon, qui ont financé et soutenu son expédition. 3/20
À cette fin, il décrit la Jamaïque (qu’il croit être près du Japon) comme étant l’île «la plus belle qu'il eût jusqu'alors rencontrée». Quant au problème des pluies, il précise que ce phénomène a un rapport étroit avec les «grands arbres de ce pays». 4/20
Une fois déforesté, son ciel serait plus clément. Il suffirait donc de couper des arbres.
Cette association entre couvert forestier et climat provient de l'expérience de Colomb. En effet, le navigateur a déjà été témoin d’une déforestation suivie d’un changement de climat. 5/20
À la fin des années 1470, il s’est rendu sur l'île de Madère, colonie portugaise depuis 1419. Les colons ont massivement défriché ce territoire pour y établir des champs de canne à sucre. Depuis qu’on y a coupé les arbres, les pluies seraient bien moins fortes. 6/20
L’idée selon laquelle les forêts génèrent de la pluie provient d’un mythe : celui de l'arbre saint de l'île de Fer, la plus occidentale des Canaries. Cette île abriterait un arbre miraculeux, que la population locale (les Guanches) appellent «garoé». 7/20
Cet arbre aurait le pouvoir d'attirer des nuages chargés en pluie, de sorte que la population ne manque jamais d'eau. De ce mythe, alors pris très au sérieux par les savants, Colomb en a inféré l'idée que tous les arbres produisent de la pluie. 8/20
Par la déforestation, il serait donc possible d'assécher le climat.
Près de 50 ans après que Christophe Colomb a posé le pied en Amérique, les premiers témoignages d'un changement climatique outre-Atlantique apparaissent. 9/20
On en retrouve notamment la trace sous la plume de Gonzalo Fernández de Oviedo, gouverneur militaire à Saint-Domingue (territoire des actuelles République dominicaine et Haïti) et auteur d'une très importante «Histoire générale et naturelle des Indes», publiée en 1555. 10/20
Dans cet ouvrage très riche sur la colonisation espagnole des Amériques, Oviedo constate que les terres découvertes et habitées par les Européens «sont très changés et le sont chaque jour davantage […] Leur constitution est plus tempérée et il y fait moins chaud.» 11/20
Comme Christophe Colomb, il fait le lien entre forêt et climat. Les Européens aurait adouci le climat en déforestant massivement l'espace qu'ils ont conquis afin de développer l'agriculture et d'exploiter le bois. Mais, est-ce vrai ? Y a-t-il eu une altération du climat ? 12/20
Il y a bien un lien entre forêt et climat, car les arbres captent le CO2 contenu dans l’atmosphère : moins d’arbres, c’est plus de CO2, et donc un climat plus chaud. Mais les hommes et les femmes du XVIe siècle ignorent totalement le cycle du CO2. 13/20
Surtout, à l’époque, la déforestation est largement compensée par la reforestation des Amériques, du fait de l’effondrement démographique des populations locales, victimes des guerres et surtout des maladies importées par les Européens. Par conséquent, le climat refroidit. 14/20
Dans tous les cas, le changement climatique est alors considéré comme un phénomène positif : ce serait une amélioration, et non une dégradation. C'est pourquoi Dieu est invoqué : à travers ce phénomène physique, la Providence sanctifierait la colonisation européenne. 15/20
Mais si Oviedo se montre si optimiste, c'est aussi pour des raisons politiques. En réalité, la situation est mauvaise : les Amériques se dépeuplent et on craint l'épuisement des ressources. Oviedo cherche à son tour à rassurer la couronne d'Espagne. 16/20
De plus, le gouverneur entend justifier la colonisation en citant la théorie des climats. Selon cette théorie, le climat aurait une influence majeure sur le caractère des peuples et des individus. Ainsi, les Amérindiens seraient aussi «barbares» que leur climat originel. 17/20
D’après Oviedo, les autochtones n’ont pas su tempérer leur climat par les défrichements, à cause de leur ignorance de l’agriculture et donc de la civilisation. Cet argument est avancé dans le cadre de la controverse de Valladolid, un grand débat organisé en 1550. 18/20
Le but de ce débat est de déterminer la manière dont les Espagnols doivent coloniser le «Nouveau Monde». Dans ce cadre, Oviedo prend parti pour Sepúlveda contre Bartolomé de las Casas, et utilise l’argument climatique pour prouver la «sauvagerie» des Amérindiens. 19/20
Il y aurait encore beaucoup de choses à dire sur le climat, l'Amérique et la colonisation. Justement, @IvanBurell et moi-même avons fait une vidéo sur le sujet sur notre chaîne @Fdhistoire :
Si vous appréciez notre travail, n’hésitez pas à partager ! 20/20
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Les erreurs répétées de Luc Julia sur le fonctionnement des LLM ont entamé sa crédibilité (voir le travail salutaire de @MonsieurPhi). Mais cet extrait met en lumière un problème tout aussi grave : une profonde incompréhension des enjeux socio-politiques des techniques. 1/15
Pour Luc Julia, l’IA ne serait qu’une «boîte à outils» qui contient des choses comparables au marteau, au tournevis ou à la scie. Ces outils «sont potentiellement dangereux, mais à la fin, […] c’est moi qui tiens le manche du marteau, et donc c’est moi qui décide.» 2/15
Il reprend l’une des idées les plus tenaces et trompeuses sur la technique : celle qui postule qu’elle ne dépendrait que de l’usage qu’on en fait. J’ai retracé ici le développement de ce mythe à l’ère industrielle : 3/15
L’histoire de la xénophobie en France est étroitement liée au processus de «nationalisation de la société» (Gérard Noiriel), c’est-à-dire à l’identification progressive des individus à une entité restée très longtemps abstraite et éloignée : la nation. 1/25
Originellement, le mot «nation» désigne un groupe dont les membres ont des origines communes (en latin «nascere» signifie «naître»). Au XVIIIe siècle, un nouveau sens lui est conféré : un groupe qui détient la souveraineté, et donc la légitimité pour exercer le pouvoir. 2/25
Le concept moderne de nation triomphe au moment de la Révolution française : d’après l’article 3 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, «le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation.» 3/25
Mon dernier fil sur le massacre des Italiens à Aigues-Mortes en 1893 a suscité de nombreuses réactions. Je souhaite répondre à plusieurs objections censées invalider l’idée que l’immigration des Européens a été difficile en France. 1/25
Premièrement, certains affirment que le massacre d’Aigues-Mortes est un fait isolé, et en tant que tel, il ne serait pas significatif. Cette assertion est fausse, car la France a été marquée par de très nombreux épisodes de xénophobie. 2/25
Dès la première moitié du XIXe siècle, le monde ouvrier est traversé de conflits entre Français et étrangers : en 1819, 2.500 personnes manifestent à Roubaix contre la présence d’ouvriers belges ; en 1839, 1.200 à 1.500 Parisiens réclament le renvoi des Allemands. 3/25
Dans les débats sur l’immigration, certains affirment que les étrangers d’origine européenne ont été facilement assimilés à la nation française. Pour déconstruire cette idée reçue, évoquons un événement dramatique survenue en 1893 : le massacre des Italiens à Aigues-Mortes. 1/25
Aigues-Mortes est une commune du département du Gard, dans l’actuelle région Occitanie. Son nom signifie littéralement «eaux mortes». En effet, elle dispose d’étangs et de marais riches en sel, importante ressource du territoire depuis l’Antiquité romaine. 2/25
En 1868, les propriétaires marais salants se constituent en Société Anonyme : la Compagnie des Salins du Midi (CSM). Dix ans plus tard, Aigues-Mortes est reliée à Nîmes par le chemin de fer. La production salinière prend ainsi une dimension nationale. 3/25
La liberté-délivrance – le fantasme d’un affranchissement total des nécessités du quotidien – est une impasse, pour des raisons tout à la fois politiques, sociales et écologiques. Contre elle, une autre forme de liberté peut être réellement émancipatrice : l’autonomie. 1/25
Classiquement, la notion d’autonomie se définit par son étymologie : se donner à soi-même (autos) sa propre loi (nomos). Cette acception a d’abord une dimension politique, le «soi» étant la communauté, et la loi l’ensemble des règles qui régissent cette dernière. 2/25
En ce sens, l’autonomie n’est pas individuelle, mais collective et démocratique. Elle implique une participation active des membres de la communauté à l’élaboration des règles. Pour cela, le pouvoir ne doit pas être concentré à une trop vaste échelle. 3/25
À l’heure de la «destruction de la vie privée» par la surveillance de masse, la liberté du libéralisme politique se réduit à l’idéal de la délivrance : la volonté d’être déchargé des fardeaux de la vie. Cet idéal, partagé par une grande partie de la gauche, est une impasse. 1/25
Tout au long de l’histoire, les puissants ont cherché à se délivrer ici-bas des pesanteurs du quotidien. En effet, dominer, c’est «faire faire», «donner l’ordre de», écrit Aurélien Berlan. C’est pour cette raison qu’ils ont exploité des esclaves, des serfs ou des serviteurs. 2/25
Pour les libéraux, une domination aussi directe n’est pas acceptable, car tous les êtres humains sont égaux en droit. Autrement dit, nul ne peut être la propriété de l’autre. Mais cette égalité n’est que formelle, c’est-à-dire qu’elle n’existe que théoriquement. 3/25