Commençons par l’idée de la justice : c’est une idée absolument fondamentale, et l’on peut passer sa vie à se battre pour un monde plus juste. Mais on rencontre un problème quand on pose la question de son statut ou de son origine.
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En effet, d’où nous vient-elle ? Le problème est qu'on ne peut pas lui supposer la même origine que pour la plupart de nos concepts, à savoir la perception.
Si on demande comment il se fait que nous avons l’idée de caillou ou d’arbre par ex., il n’est pas difficile de répondre :
nous avons simplement vu un certain nombre de cailloux et d’arbres, et à partir de ces perceptions, nous avons pu nous forger une idée de ces choses. Ce sont des concepts empiriques, c’est-à-dire issus de l’expérience.
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Pour l’idée de justice, ce n’est pas la même chose. On ne peut pas "percevoir" la justice quelque part, et ensuite forger l’idée de justice sur cette base : il faut au contraire avoir d’abord l’idée de justice pour pouvoir ensuite considérer une situation comme juste.
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Et c’est la même chose pour d’autres idées comme celle de ce qui est "éthique", de ce qui est "légitime", "bien", etc. : ce sont des idées qui entrent dans des jugements de valeur, par opposition à de simples descriptions factuelles.
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En les utilisant, on se prononce pour ou contre la chose ou la situation qui est perçue dans l’expérience. On peut les appeler des concepts normatifs, ou des valeurs, par opposition à des concepts descriptifs.
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Ces concepts normatifs ne peuvent pas provenir de l’expérience : la justice et l’injustice ne sont pas comme des choses qui se voient ; bien au contraire, pour considérer une action particulière comme juste ou injuste, il faut la comparer à notre idée de la justice.
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Mais alors, que sont les idées de la justice, de l’éthique, etc. ? Est-ce qu’il s’agit de simples inventions ? Construisons-nous arbitrairement en nous-mêmes ces idées ?
Une telle conclusion aurait des implications importantes : se battre pour la justice deviendrait vain.
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Il ne vaudrait pas la peine de dédier sa vie à des causes dites "justes", il serait fou de faire passer nos désirs personnels après la considération du juste, si finalement la justice n’est qu’une idée fabriquée en nous, quelque chose de conventionnel et d’artificiel.
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Pour sortir de cette difficulté, Platon réfléchit au statut d’autres idées, relevant d’autres genres, par exemple l’idée de l’égalité, l’idée de l’unité, l’idée de l’altérité, l’idée de l’être, l’idée du néant, l’idée de l’identité… Dans le Phédon, c’est l’idée d’égalité.
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D’où vient notre idée de l’égalité ? On pourrait soupçonner une origine empirique, c’est-à-dire qu’on pourrait penser que c’est en voyant des choses égales, par ex. des cailloux ou des bouts de bois de même taille, que l’on finit par construire en soi-même l’idée de l’égalité.
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Et, manifestement, c’est « à l’occasion » des perceptions sensibles que l’on acquiert la connaissance du concept d’égalité ; autrement dit, on ne se serait vraisemblablement pas avisé de penser à cette idée si l’on n’avait pas vu des objets sensibles égaux.
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Mais il n’en reste pas moins qu’il y a une espèce d’abîme entre l’idée d’égalité et les objets sensibles égaux.
D'abord, ils ne sont généralement pas parfaitement égaux, il y a souvent de petites différences, même entre deux gouttes d’eau.
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Mais surtout, il y a une propriété vraiment remarquable de l’idée d’égalité (qu’on retrouve dans toutes les autres "idées" de Platon), c’est son caractère immuable: elle ne change jamais, elle est toujours la même, de la même façon, et elle ne peut pas changer, être autrement.
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Au contraire, il n’y a aucune immuabilité des objets sensibles : comme dit Héraclite, "tout passe", tout change avec le temps (Panta rhei), les choses sensibles sont détruites, autre chose les remplace, de sorte que les concepts purement empiriques doivent varier eux aussi.
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Cela se voit bien par ex. pour les concepts portant sur la vie humaine, ou sur les objets techniques : il y a beaucoup de concepts qui étaient très courants il y a 2 ou 3 siècles et qui sont aujourd'hui oublié, ou qui se sont totalement transformés. Pour prendre un ex. précis
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que Platon ne connaissait pas, vers le 18ème siècle on parlait de la "condition" de quelqu’un, et cela désignait le niveau dans la société qu’il était destiné à occuper par sa naissance ; il fallait viser un emploi compatible avec cette "condition", cf mon fil sur Tocqueville)
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Il est vrai que beaucoup de concepts purement empiriques restent pertinents pour décrire la réalité pendant des périodes de temps immense, par ex. il y a bien sûr encore aujourd’hui des cailloux et des arbres comme à l’époque de Platon, et ces concepts n’ont pas changé,
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néanmoins ils n’ont pas l’immuabilité de ce que Platon appelle les "idées", puisque les cailloux et les arbres n’ont pas toujours existé. Alors que pour les "idées" fondamentales comme l’égalité, tout se passe comme si elles avaient une sorte d’existence éternelle...
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Pour le moment, j’ai fait ce que j’ai pu pour vous exposer de la meilleure manière possible la théorie des idées de Platon. Je ne peux pas vraiment le défendre davantage, d’ailleurs lui-même a émis des objections assez décisives contre sa propre théorie dans le Parménide.
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Pour défendre l’importance de la justice, de l’éthique, etc. et aussi pour donner un statut à des concepts logiques fondamentaux comme l’égalité, il va jusqu’à dire que ces idées sont des réalités qui existent "séparées" du monde sensible, "ailleurs", dans un "lieu intelligible".
Et nous pourrions selon lui accéder à cette « réalité intelligible » par l’activité de la pensée, de la réflexion, de l'intellect. Cela est représenté métaphoriquement dans le fameux « mythe de la caverne » (pour une vidéo à ce sujet, voir le lien plus bas).
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Cette théorie platonicienne, qui admet l’existence d'idées éternelles et séparées du monde sensible, est indéniablement bizarre. Mais elle répond à plusieurs problèmes réels, c’est pourquoi elle a été suivies par beaucoup d’autres tentatives.
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L’une des voies pour « améliorer » cette théorie a été le théisme, c’est-à-dire le fait de considérer que les idées existent bien, mais dans la pensée d’un être divin ; cela parut bien plus crédible que l’existence d’idées séparées subsistants simplement par elles-mêmes.
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Dans les philosophies qui récusent l'existence d'un tel être divin, il s’agit de savoir comment on peut accorder à des idées qui ne sont que des productions humaines une validité qui serait quelque chose de plus qu’une simple convention arbitraire. Nous en reparlerons.
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Hier, j’ai soutenu ma thèse de doctorat, et aujourd’hui je vous propose un petit résumé de mes 1036 pages ! La question au cœur de mon travail est la suivante :
la perte de toute croyance religieuse rend-elle la vie humaine vaine ?
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J’étudie à ce sujet un assez grand nombre d’auteurs. Certains appartiennent au siècle des Lumières. Je distingue fortement ceux qui croient en l’existence de Dieu et en la vie après la mort (Rousseau et Voltaire) de ceux qui n’y croient pas (Diderot, La Mettrie, D’Holbach).
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Les athées doivent élaborer une nouvelle conception de la vie, et cela n’est pas sans difficulté. Pour un esprit religieux, le sens de la vie est souvent le suivant : c’est un test de moralité, qui sera récompensé après la mort par la béatitude. Mais pour les athées ?
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Aujourd’hui, l’une de ses formes, à savoir l’agnosticisme, le fait de suspendre son jugement sur l’existence de Dieu, est devenue une position extrêmement répandue. Dans ce fil, je vous propose de lire quelques textes sceptiques fondateurs.
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Quelques informations d’abord : le scepticisme a été fondé par Pyrrhon d’Elis (ayant vécu de -360 à -270), et les plus importants ouvrages sur le scepticisme antique (qui nous restent) sont ceux de Sextus Empiricus, notamment celui intitulé “Esquisses Pyrrhoniennes”.
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Le but du scepticisme est d’atteindre l’absence de trouble, “l’ataraxie”. Lorsque l’on veut absolument savoir la vérité, on la recherche avidement, on s’en soucie, on est dans l’embarras, alors que si l’on renonce à la connaître, on peut simplement demeurer tranquille.
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La théorie de la sélection naturelle dans l’Antiquité
D’après les atomistes comme Démocrite, Épicure et Lucrèce, les vivants ne sont pas le fruit d’une création divine et intelligente : ils apparaissent par hasard, et ensuite les plus adaptés survivent.
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On a donc 2 principes qui se retrouvent aussi chez Darwin :
1° l’émergence spontanée, aléatoire, de nouveautés (sans finalité),
2° les vivants qui sont faits d’une manière “appropriée” à la survie et à la reproduction parviennent à survivre et à se reproduire. 2/9
Les autres finissent par s’éteindre : "Ceux à qui la nature ne donna nul moyen de vivre par eux-mêmes ou de nous fournir un service […] assurément s’offraient aux autres comme proie et butin, […] jusqu’au jour où la nature amena leur espèce jusqu’au trépas." (V, v. 871-877)
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En 1793, les Français inventent “le culte de la Raison“, célébré un peu partout dans le pays, y compris à Notre-Dame de Paris. Robespierre réagit violemment à cette initiative “athée” en guillotinant ses partisans et en instituant en 1794 le “culte de l’Être suprême”.
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Dès le 10 août 1793, on assiste à Paris à une première grande fête païenne. On avait élevé ce jour là, à l'emplacement de la Bastille, une statue représentant la Nature. Hérault de Séchelles, président de la Convention, prend la parole et s’exclame, devant cette statue :
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“Ô Nature ! Ce peuple immense, assemblé aux premiers rayons du jour devant ton image, est digne de toi […]. Ô Nature ! réçois l'expression de l'attachement éternel des Français pour tes lois”. Il remplit une coupe de forme antique avec l'eau tombant du sein de la Nature,
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Est-il possible de croire en l’existence d’un Dieu infiniment bon et infiniment puissant quand on apprend qu’un tremblement de terre a fait des milliers de morts ? Telle est la question pour Voltaire, Rousseau ou le baron d’Holbach après le grand séisme de 1755.
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La conciliation de l’existence de Dieu avec l’existence du « mal » a toujours été un problème. Si Dieu est parfaitement bon et puissant, alors en apparence nous devrions vivre heureux, les criminels ne devraient pas exister, les maladies non plus, etc.
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Augustin d’Hippone (354-430) considéra d’abord qu’il fallait poser l’existence de deux Dieux, l’un bon et l’autre mauvais, pour expliquer le monde ; c’est qu’on appelle le manichéisme. Puis il développa la théorie du “péché originel” : les premiers humains ont péché,
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Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss ont étudié les échanges de cadeaux qui rythment de fait la vie humaine dans la plupart des sociétés. Les fêtes de Noël en sont un exemple éminent. Pourquoi ces dons et contre-dons ? Quels sens ou quelles fonctions ont-ils ?
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Dans son Essai sur le don, Marcel Mauss a souligné le fait que dans de nombreuses sociétés ont lieu de grandes fêtes, considérées comme des moments très importants, qui sont (entre autres) des occasions pour échanger des cadeaux.
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Ces échanges sont des “dons” et des “contre-dons” qui mobilisent directement ou indirectement tous les membres de la société. Ils concernent beaucoup d'aspects de la vie sociale (sentimentaux, moraux, esthétiques, économiques, juridiques, souvent religieux ou magiques, etc).
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