C'est fait : l'administration Biden autorise l'Ukraine à frapper en territoire internationalement reconnu comme russe avec des armes américaines, au moins dans la zone frontalière de Kharkiv. Un long fil pour dire que oui il faut le faire mais que non ce n'est pas anodin. 1/ 🧶
Tout d'abord, il faut dire que l'Ukraine a parfaitement le droit de le faire. En droit international, la légitime défense n'est pas limitée à votre propre territoire. A condition de respecter le droit des conflits armés, il est possible de frapper le territoire adverse. 2/
D'ailleurs l'Ukraine le fait depuis des mois, frappant dans la profondeur le territoire internationalement reconnu comme russe avec ses propres armes. Et les territoires annexés par la Russie au mépris du droit avec les armes occidentales. 3/
C'était d'ailleurs une manière pour les Occidentaux de singulariser la Crimée et le Donbass et de dire à Moscou "nous considérons que ces territoires sont toujours l'Ukraine, donc nous autorisons les frappes avec nos armes". On aura noté l'absence de représailles russes. 4/
Enfin pas de représailles militaires directes : depuis quelques temps, la Russie s’essaye au sabotage et aux actions hostiles sur le sol européen. S'il y en a un qui escalade systématiquement depuis février 2022, c'est bien Vladimir Poutine. 5/aljazeera.com/news/2024/5/29…
Ensuite, l'Ukraine a besoin de le faire : dans la région de Kharkiv notamment, les Russes ont laissé une partie de leurs appuis, artillerie, missiles antiaériens et lance-roquettes, sur leur territoire. Les règles fixées par les Occidentaux limitaient les ripostes ukrainiennes.6/
Maintenant, pourquoi "ce n'est pas anodin" ? Il est indéniable que, depuis février 2022, on est dans un inconnu : un conflit existentiel, frontalier au territoire national d'une puissance nucléaire majeure, relativement près de sa capitale. Aucun précédent historique. 7/
1973 ? C'est vrai, Israël a semble-il mis en alerte ses forces nuc', menacé de perdre sur le canal de Suez et le Golan. Mais Israël n'avait pas le potentiel de déclencher une guerre nucléaire seul de manière directe. Cela suffit pourtant pour bien stresser URSS et USA. 8/
1969 ? Soviétiques et Chinois s’affrontent en Sibérie, par régiments entiers. Des centaines de morts. Mais la Chine était hors de capacité de menacer la zone moscovite ni aucune grande cité soviétique. Et le conflit se résorbe rapidement par voie diplo sans devenir existentiel.9/
La Corée ? Sur un territoire intermédiaire. Alors certes, le long de la frontière chinoise, mais à une époque où la Chine n'a pas l'arme nucléaire. Conflit important, mais non existentiel pour l'Amérique, pas plus que pour Staline. 10/
Ne cherchons pas : ce conflit est bien unique dans les annales de l'ère nucléaire ouverte depuis en gros 1962, c'est à dire depuis l'émergence de plusieurs puissances nucléaires majeures capables de s'anéantir mutuellement à coup sur en quelques heures. 11/
Proclamer le conflit comme existentiel ne suffit pas bien entendu. En février 2022, Poutine le disait déjà, mais on pouvait ne pas le croire. L'engagement russe était "important mais limité". Deux ans plus tard, la Russie est allée très loin dans cette guerre. 12/
60 ans stocks d'armes conventionnelles consommés, un haut niveau de crimes de guerre systématiques, 6 à 8% du PIB d'une économie en surchauffe, la consommation des réserves de change, la rupture avec beaucoup de pays, l'enfermement du régime, des pertes très lourdes... 13/
Le conflit est existentiel aussi pour l'Ukraine. Poutine lui-même le dit : s'il gagne, l'Ukraine deviendra un genre de satellite croupion, "neutralisé", "purifié", "russifié". La nation ukrainienne disparaitra. 14/
Bref : conflit existentiel. Ce qui nous amène à la doctrine nucléaire russe. Comme je l'avais déjà expliqué, l'arme nucléaire compte à chaque instant des relations entre puissances nucléaires. Elle est structurante pour leurs relations internationales. 15/
On ne peut pas ne pas regarder la doctrine russe déclaratoire en la matière. Elle pourrait évoluer prochainement, mais la version à jour sert encore de base de réflexion. (version traduite ici : ) 16/cna.org/reports/2020/0…
Cette doctrine ne sanctuarise pas "le territoire russe" par principe. En revanche, elle dit bien que la Russie pourrait utiliser l'arme nucléaire en cas d'agression nucléaire bien entendu mais aussi... (la liste est plus précise d'ailleurs que dans la doctrine française)... 17/
Mais aussi en cas de mise en péril de la survie de l’État, en cas de détection d'un tir balistique vers la Russie ou ses alliés (balistique hein, pas spécifiquement nucléaire), ainsi qu'en cas de destruction d'objets ou de sites importants pour les forces nucléaires russes. 18/
Ce n'est pas une "garantie d'emploi", mais la fixation d'un seuil qui serait celui à partir duquel la Russie "pourrait" envisager l'emploi de l'arme nucléaire. Menacer l’État ou les forces nucléaires, c'est menacer la crédibilité même de la dissuasion russe. 19/
C'est pour cela que la destruction de certains radars par l'Ukraine est problématique, quelles que soient les armes employées pour ce faire : les radars d'alerte balistique sont au cœur de la doctrine, puisqu’ils servent à détecter de manière fiable un tir (point a)... 20/
Et sont donc des objets clé (point c) dont la destruction met en péril la capacité de riposte des forces nucléaires (de même que disons les dépôts d'armes nucléaires, centres de communication, bases des sous-marins ou des bombardiers). 21/
Il s'agit donc bien de faire preuve de retenue en la matière, pour éviter de donner à Vladimir Poutine une "bonne raison" au regard de sa doctrine pour utiliser l’arme nucléaire. Le cout politique resterait considérable, mais bien moindre, notamment vis à vis de Pékin. 22/
Alors vous allez me dire "Poutine, sa doctrine il s'en balance !" Non, justement pas. En matière nucléaire, on a appris au cours de la Guerre froide l'importance d'avoir une doctrine publique et de s'y tenir. C'est un élément de stratégie déclaratoire qui participe à la stabilité
Si les puissances nuc faisaient en permanence le contraire de leurs déclarations, la méfiance s'installerait, le calcul stratégique se brouillerait et le risque d'emploi par mauvais calcul serait très élevé. Tant que chacun reste "dans les clous qu'ils s'est fixé"', ça va. 24/
Reste à voir si Poutine modifiera dans les mois qui viennent sa doctrine. Mais pour l'heure il n'a pas jugé bon de le faire et le signalement stratégique russe, hors gesticulations des sbires, est resté plutôt conforme aux habitudes. 25/
Pour les puissances nucléaires occidentales, 🇺🇸🇫🇷🇬🇧, il y a une responsabilité de prudence spécifique : en tant que puissances nucléaires, leur comportement en permanence doit se comparer aux doctrines d'emploi des autres (surtout des adversaires potentiels). 26/
Ce qui explique clairement la prudence initiale dans ce conflit qui, encore une fois, est un inconnu aux analogies fragiles, surtout dès qu'on touche à la dissuasion. Cela n'explique pas toutes les prudences, bien entendu. Mais cela y participe. 27/
En l’occurrence, l'ouverture à la zone "frontalière" et à certaines armes seulement par les Etats-Unis (hors ATACMs - qui sont des missiles "un peu balistiques") limite clairement les risques vis à vis de la doctrine russe. 28/
On peut penser que Paris, Londres et Washington auront un dialogue avec Kyiv sur les questions de doctrine de dissuasion. C'est important entre partenaires de clarifier ces points qui sont cruciaux et existentiels. 29/
Et, encore une fois, cela permet d'aller plus loin sereinement dans le soutien à l'Ukraine. Maintenant, si la Russie réévalue sa doctrine... On verra ce qu'il y aura dedans.
En tous cas, dans l'état actuel des choses, l'escalade est maîtrisée, quoi qu'en disent certains. FIN
• • •
Missing some Tweet in this thread? You can try to
force a refresh
Quelques contrattaques 🇺🇦au nord de Kharkiv menées par des forces mécanisées expérimentées, face à des forces 🇷🇺qui, sans surprise, ne tiennent pas le terrain. Une fois encore, tout n'est pas question d'effectifs bruts, mais de capacités, de manoeuvre, de réserves... 1/
L'offensive russe dans la région de Kharkiv repose sur le déséquilibre des effectifs : l'armée russe est devenue une masse d'infanterie dans laquelle les forces blindées mécanisées deviennent secondaires (faute de matériels et de personnels formés), soutenue par l'artillerie. 2/
La Russie génère des forces en continu (pour l'instant) mais de qualité médiocre et sans expérience. Des forces qui peuvent "pousser tout droit" sous le feu de l'artillerie et de l'aviation, avec une capacité de manoeuvre limitée. 3/
Il y a dans des réflexions sur les risques de guerre un non-dit qui imprègne tous les discours alarmistes du "doom porn" depuis 2022 : l'idée que l'escalade serait automatique et que le moindre mort en treillis précipiterait la 3e guerre mondiale. Non.
Un fil de désescalade. 🧶1/
"L'escalade", en termes militaires, c'est la surenchère. Horizontale (l’extension du conflit à d'autres zones) ou verticale (accroissement de l'intensité du conflit). L'escalade est un risque, bien entendu. Dans toute situation de violence armée. 2/
Clausewitz parlait de la tendance à "la montée aux extrêmes". Mais s'il considérait que la "guerre théorique" ne pouvait que monter aux extrêmes, la guerre réelle ne le pouvait pas. Il y a toujours et il y aura toujours des limites. 3/
Ukraine, quels chars pour la suite ?
Il est frappant de voir que l'évolution du conflit ukrainien semble entrainer un recul des chars de combat dans leur utilisation "habituelle" (si tant est qu'elle ne le fut jamais). En tous cas, les besoins évoluent, le char est à repenser 1/
Les usages du char en Ukraine sont de plus en plus ceux vus dans certains conflits précédents (Yémen, Syrie) : un rôle de pièce d'artillerie mobile, soit pour le tir d'appui direct, soit pour le tir indirect. Les formations blindées de rupture/exploitation s'effacent. 2/
Plusieurs raisons : d'abord le manque de savoir faire, l'usage de formations blindées en interarmes demandant des compétences pointues, un haut niveau d’entrainement et de coordination, depuis l'opérateur jusqu'à l'état-major. Niveau inconnu des levées en cours de conflit. 3/
L'idée d'une trop grande dépendance à la Chine pour approvisionnement des linters de coton qui servent à faire la poudre propulsive des charges d'artillerie (et non les obus) revient souvent. Mais... Mais... 1/
Bon, de quoi on parle, déjà ? Pas des obus, mais de la charge propulsive qui pousse l'obus hors du canon. Cette charge est constituée d'une poudre, généralement un dérivé de nitrocellulose. 2/
Descendante lointaine des poudres "sans fumée" qui ont remplacé la poudre noire au tournant XIXe-XXe siècle, il s'agit d'un composé qui, pour faire simple, repose sur un traitement aux acides de fibres de cellulose très pures, issues du coton. 3/
Même si la progression russe se fait à un coût matériel et humain considérable, l'armée russe reste à l'initiative.
Pourquoi une telle alerte maintenant alors que cette détérioration est connue ? Plusieurs hypothèses : 2/
1) mettre la pression sur les Européens, qui "regardent ailleurs", entre conflits au Proche orient, élections européennes, questions internes et lassitude. Il faut que les Européens accélèrent le soutien, ce qui pour l'heure patine en Europe occidentale... 3/
Israël - Iran : "une soirée à 1,5 milliards".
La révélation d'une estimation du cout des interception met en exergue la disparité des coûts de la frappe iranienne - 5 à 6 fois moins couteuse je pense. 1/ defencesecurityasia.com/en/in-just-one…
La frappe iranienne n'a pas couté ce prix là, loin de là. L'Iran a donc tiré :
- environ 130 drones Shahed 136, ~20k$/pièce
- 30 missiles de croisière (Paveh ? Soumar ?) ~1M$/pièce (?)
- 110 missiles balistiques (surtout du Ghadr-110, un peu de Emad ?) ~2-3M$/pièce ? 2/
Soit une salve dans les 250 millions de dollars. Sachant que les vieux missiles Ghadr-110 sont payés depuis longtemps... Autant les tirer que d'avoir à payer pour les entretenir. Le parc se renouvelle de toute façon.
6 fois plus cher donc de défendre Israël que de l'attaquer. 3/