FIL POUR SUIVRE | Nouveau régime à Damas et Turquie, des relations opportunistes.
Un thread, qui sera complété dans le temps, pour suivre les relations entre la Turquie et la Syrie pour le moment dirigée par Hayat Tahrir ash-Sham... Chacun étant méfiant de l'autre mais ayant besoin de l'autre... 1/
Ce 22 décembre, le premier ministre Muhammad al-Bachir et, surtout, Ahmad al-Sharra, ont rencontré Hakan Fidan, le ministre des affaires étrangères de la Turquie.
Si l'accolade fut serrée, elle reste très diplomatique et liée à des ambitions divergentes... Mais chacun a des objectifs nécessitant le soutien de l'autre. 2/
Cette rencontre fait suite à la nomination d'un ministre des affaires étrangères pour la Syrie, en la personne d'Asaad Hassan al-Shaibani, que je vous présentais hier pour sa vie de 2011 à 2024. Et qui étudie, depuis plusieurs années... en Turquie. 3/
Dès le 13 décembre 2024, la Turquie, en lien avec le Qatar, dépêchait son chef des renseignements et services secrets (MIT), Ibrahim Kalin, à Damas. Soit quelques jours à peine après la fuite de Bachar al-Assad... 4/
Les relations entre la Turquie et HTS ne sont pas des plus simples. La Turquie n'a pas hésité, pendant des années, à favoriser tout d'abord l'Armée Syrienne Libre, en soutenant même un commandement sous Selim Idriss, qui n'a jamais réussi à s'imposer, ou en accueillant les réunions de cadres du Front Islamique entre 2013 et 2015...
Tous des rivaux du Jabhat al-Nusra, organisation originelle d'Ahmad al-Sharra. 5/
(A gauche : Selim Idriss | A droite : AbdulAziz Salameh, chef de la Liwa al-Tawhid au sein du Front Islamique puis de groupes affiliés à la Turquie...)
Plus important et symbolique, en juin 2014, la Turquie imposa la qualification groupe terroriste au Jabhat al-Nusra d'Ahmad al-Sharra. Et amplifia son soutien en armes et matériels aux groupes qui combattaient al-Nusra. C'est dire si l'histoire entre HTS (Nusra fut un temps) et la Turquie n'est pas d'un grand sentimentalisme... 6/
Ainsi, si vous lisez des analystes, experts ou journalistes vous parlant de complaisance de la Turquie vis à vis d'HTS et de Nusra, sachez qu'il n'en est rien...
Entre 2015 et 2016, le Jabhat Fatah ash-Sham, nouvelle forme du Jabhat al-Nusra, toujours dirigé par Abu Muhammad al-Julani, resta un acteur plutôt mal vu par la Turquie. 7/
En 2017, c'est l'apparition d'Hayat Tahrir ash-Sham. Incluant le Jabhat Fatah ash-Sham. Là encore la Turquie n'a jamais été complaisante avec le groupe. Engageant le processus dit d'Astana, sur la Syrie, avec la Russie et l'Iran, elle en exclut... HTS. 8/ google.com/amp/s/www.arab…
La Turquie, au cours des années 2017 à 2021, a toujours cherché à nuire à HTS et à écarter ce groupe de toute décision sur l'avenir du pays.
Entre-temps, elle avait établi sa propre force en Syrie composée notamment de turkmène, la fameuse ANS... Une force composée notamment de groupes chassés d'Idlib et d'Alep... par Nusra-JFS-HTS depuis 2013 ! De nouveau, merci aux analystes et journalistes de le rappeler... 9/
Le point culminant de ces problématiques mena à une confrontation armée à Afrin, en octobre 2022. Hayat Tahrir ash-Sham, en ayant obtenu des turkmènes de lla Division Sulayman Shah de se tenir à distance, franchissant les limites entre Idlib et la région d'Afrin occupée par les milices supplétives de la Turquie, s'attaqua à nombre de ces dernières, notamment le Jabhat ash-Shamiya.
En quelques jours de combat, Hayat Tahrir ash-Sham imposa sa domination sur la zone. 10/
Depuis 2022, la Turquie a bel et bien compris qu'HTS était devenu le groupe en puissance. Et depuis cette période, des échanges politiques et diplomatiques ont eu lieu. De manière perlée. C'est dans ce contexte que se situe désormais le suivi que nous effectuerons sur les relations entre Damas, où HTS et al-Sharra règnent, et Ankara.
Ces deux acteurs sont divergents et méfiants.
Pourtant, ils ont besoin de l'autre :
* La Turquie veut expulser au plus vite plus de 3 millions de réfugiés syriens. Et a besoin d'un pouvoir stable à Damas pour cela.
* HTS et Ankara veulent voir la fin de l'AANES dans le nord-est syrien. Mais en aucun cas de la même manière. C'est un premier sujet de crise potentielle. Al-Sharra veut négocier avec l'AANES sur des statuts juridiques dans le future constitution. Tandis que la Turquie veut des opérations militaires avec ses supplétifs...
* La Turquie veut peser sur la forme du pouvoir à venir à Damas. Et si possible qu'il soit aligné sur ses intérêts. Autre point de crise : HTS n'est pas du tout dans un logiciel de type frériste tel que le voudrait la Turquie. Même après les énormes évolutions programmatiques et pragmatiques des cadres du groupe.
* HTS veut des investissements pour relancer l'économie syrienne à genoux et a besoin de la Turquie, comme d'autres pays du Golfe. 11/
Conférence de presse commune : quel bilan ?
La conférence de presse d'Ahmad al-Sharaa et du ministre Hakan Fidan est terminée. Qu'en retenir ? Et bien si les mains serrées sont jolies à l'image, les deux parties ne s'expriment pas du tout de la même manière...
Et il semble que les sourires étaient bien moindres à la sortie de la réunion qu'au début.
Le sujet central de la discussion fut l'AANES et les FDS dans le nord-est du pays, principalement centrées sur les YPG et le PYD.
Et voici le bilan de la conférence :
* Ahmad al-Sharaa a évoqué la reconstruction de la Syrie, l'importance que pourrait avoir la Turquie dans cette reconstruction, l'enjeu d'une Armée Nationale reconstruite, la reconstruction d'une administration nouvelle. Une déclaration finalement proche de toutes celles réalisées jusque là. Mais aucun mot sur les YPG et le PYD sinon, visant aussi l'ANS : "plus aucune force armée en dehors de l'armée de l'Etat"...
* Hakan Fidan a bien évoqué la reconstruction de la Syrie et l'engagement de la Turquie aux côtés de la Syrie. Mais il a surtout parlé, pendant de longues minutes, des YPG et du PYD (qu'il nomme PKK). Quasiment tout son propos s'est attardé sur le fait que les YPG devaient se dissoudre ou disparaître. Évoquant un délai déjà trop long d'attente. Le tout sous le regard d'al-Sharaa qui ne réagissait pas aux éléments de langage.
Il semble que la question des YPG soit très complexe... Et que les vues divergent. La Turquie n'a que cela à la bouche quand al-Sharaa ne semble pas pointer les YPG comme priorité pour Damas. 12/
Il faut déceler un bras de fer désormais sur la question des YPG et surtout, en conséquence, des réfugiés.
Si la Turquie lance une offensive avec ses milices, ce sont potentiellement des centaines de milliers de réfugiés kurdes, à l'instar de ce qui s'est déroulé à Afrin en 2018, qui se retrouveront sur les routes. Donc de la nourriture, des toits et des médicaments à trouver en Syrie pour des foules de gens chassés de chez eux. Or, le gouvernement de Damas n'a en aucun cas les moyens d'impacter un tel exode...
Al-Sharaa ne veut pas, pour le moment, d'une intervention militaire massive sur le sol syrien. Et c'est l'enjeu de l'ambiguïté de sa relation avec la Turquie qui n'attend que cela... 12/
Il est à noter qu'Hakan Fidan semble dans l'urgence d'agir d'ici fin janvier 2025, face à une administration Biden fragilisée et sur sa fin. Il assure, sans aucune once de certitude, que Trump veut se désengager et, en conséquence, laisser les FDS et l'AANES être vaincus. Mais il souligne que bien des cadres des administrations américaines ne sont pas sur cette ligne. Preuve de l'inconfort du ministre turc des affaires étrangères... 13/
La prise de parole d'Ahmad al-Sharaa sur la question du désarmement des YPG par le journaliste est plus que floue : là où Hakan Fidan n'avait que YPG et PKK à la bouche, Ahmad al-Sharaa évoque tous les groupes armés...
Ce qui implique les milices soutenues par la Turquie autant que les YPG... Et sans nommer ces dernières. 14/
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Ahmad al-Sharaa est sous une double pression sur le traitement d'une partie des jihadistes étrangers. Pression internationale de la part des pays du Golfe, de l'Occident et de la Turquie. Et pression syrienne, de la part d'une partie de la population effrayée.
Ira-t-il jusqu'à s'en prendre à certains de ses anciens alliés ? 1/
Depuis l'effondrement du régime et notamment la rupture de barrage que fut la chute d'Alep fin novembre 2024, ce sont près de 5 000 jihadistes étrangers, issus d'une vingtaine de formations différentes, plus ou moins dures dans leur application religieuse et politique, jusque-là cantonnés et emprisonnés, comme des millions de syriens, qui ont pu sortir du reliquat d'Idlib...
Là où ces jihadistes étaient concentrés et largement contenus par HTS, parfois même réprimés par HTS, ils ont pu se disperser, désormais, à travers une large partie de la Syrie... 2/
Ces hommes, c'est indéniable, ont été à la pointe des combats entre Alep et Homs. Et y compris dans les années précédentes. Dirigés bien souvent par des vétérans du jihad dans d'autres régions du globe, aguerris et entraînés, les formations jihadistes ont souvent mené les percées entre le 27 novembre et le 5 décembre 2024.
Ce fut le cas du Parti Islamique du Turkestan, d'Ajnad Kavkaz ou encore d'Ansar al-Tawhid. Les dizaines de milliers de combattants syriens s'engouffrant dans ces brèches ouvertes par leurs alliés jihadistes étrangers. 3/
IMPORTANT | BIOGRAPHIE | Le nouveau ministre des affaires étrangères du gouvernement de Damas lié à Hayat Tahrir ash-Sham est Assad Hassan al-Shaibani.
Qui est-il ? Pourquoi cette nomination ?
Homme de confiance d'Ahmad al-Sharra depuis des années, penchons nous sur lui... 1/
Natif de la région d'al-Hassakah, dans le nord-est syrien. Il est connu sous un grand nombre de noms : Zaid al-Attar, principalement, mais aussi Abu Aisha et Hussam al-Shai'fi.
C'est un très proche d'Ahmad al-Sharra / Abu Muhammad al-Julani, dont il est un compagnon de lutte du temps du Jabhat al-Nusra. Certaines rumeurs le disent même co-fondateur du groupe jihadiste, alors lié à al-Qaïda, fin 2011. 2/
Au sein du groupe qui sera classé terroriste par de nombreux pays, Assad al-Shaibani est responsable de la communication et des médias. Il gère, pour Abu Muhammad al-Julani, entre autres, les relations avec Abu Bakr al-Baghdadi, qui avait justement envoyé al-Julani en Syrie depuis l'Irak. 3/
THREAD | Ils étaient des figures de la révolution syrienne depuis 2011. Beaucoup sont morts. Mais d'autres sont toujours vivants. Que sont-ils devenus ?
Et pour commencer : Jamal Maarouf, un des premiers chefs de l'ASL à Idlib... Il s'est exprimé dès le 8 décembre... 1/
Dans cette courte déclaration, il annonce soutenir pleinement la phase de transition politique et saluer la victoire de la révolte. Il soutient l'idée d'une Syrie tolérante et plurielle. A noter qu'il salue de fait la victoire de ses anciens ennemis : en 2014, il fut chassé de Syrie par le Jabhat al-Nusra à l'époque.
Ouvrier au charisme indéniable, Jamal Maarouf s'est engagé dès 2011 dans les manifestations et dès fin 2011, il prenait les armes. En 2012, à la tête des forces qu'il avait constitué, il a chassé le régime de nombreuses localités de la région d'Idlib, poussant jusqu'à Abu Duhur, devenant une personnalité respectée. Entre 2013 et 2014, son influence grandit mais les rumeurs de corruption tout autant.
La tension monte avec les jihadistes, notamment d'al-Nusra, qui l'accuse d'être corrompu et de travailler pour l'étranger (et notamment la Turquie). 2/
Deuxième : Riyad al-Asaad. Personnalité des plus respectées depuis 2011, co-fondateur de l'Armée Syrienne Libre. Il a été interviewé par al-Jazeera le 16 décembre 2024 dernier. Une rare apparition apportant son soutien à la transition... 3/
Un fil pour suivre le très délicat et complexe rapprochement entre le gouvernement de Muhammad al-Bachir, lié à HTS, et la communauté internationale...
Le plus complexe sera pour la France : Hayat Tahrir ash-Sham est la deuxième émanation, après Jabhat Fatah ash-Sham, du Jabhat al-Nusra. Groupe qui avait publiquement salué... les attentats du Bataclan en 2015 (tout étant en guerre à l'époque contre l'Etat Islamique, responsable des dits attentats).
Pour la diplomatie, ce sera très compliqué... 1/
Ce jour, une délégation de l'Union Européenne devrait officiellement rencontrer les autorités nouvelles mises en place par HTS. De facto, l'UE intègre la France diplomatiquement. Ce qui n'est pas sans conséquences sur la question des attentats de 2015 et les positions passées d'al-Sharra (al-Julani) sur ces attentats... 2/
Chose confirmée depuis, l'ambassadeur d'Italie en Syrie, @Ste_Ravagnan, dépêché par @GiorgiaMeloni, a déjà rencontré les autorités politiques d'HTS. Aux côtés des ambassadeurs de plusieurs autres pays dont l'Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis. 3/
Il y a peu, une délégation de religieux sunnites libanais a rencontré Ahmad al-Sharra à Damas. Plusieurs de ces autorités sont célèbres au delà du Liban, comme le sheikh Salem al-Rafi'i, à gauche d'al-Sharra sur la photographie. Mais une personnalité réapparaît aussi... regardons à gauche. Tout à gauche...
Ahmad al-Sheikh, dit Abu Issa, l'ancien célèbre chef rebelle du groupe Suqur al-Sham. 1/
Le retour d'Ahmed al-Sheikh n'est pas si anodin. Et, dans la scène politique syrienne, il démontre qu'Ahmad al-Sharra est vraiment prêt à s'ouvrir politiquement, peu à peu.
Car les deux hommes n'ont pas eu une grande histoire d'amour. Et c'est peu de le dire...
Retour sur un célèbre chef rebelle syrien, désormais de retour au premier plan. 2/
Ahmad al-Sheikh est né dans la région d'Idlib, à Sarjah. Passionné de religion, il s'engage dans ce chemin. Et devient une personnalité reconnue dans la région. Son activisme religieux devient politique dans les années 2000 et il est raflé, avec des dizaines d'autres islamistes et salafistes, par le régime syrien. 3/
Les contacts débutent rapidement entre l'ancien régime et les postulants à la gouvernance de transition, notamment les cadres du Gouvernement de Salut établi par HTS. Ici, le ministre de l'intérieur Ahmad al-Sayed discutant avec le ministre de la justive du Gouvernement de Salut d'HTS, le sheikh Shadi al-Waisi.
L'opposition ancienne en Syrie va se faire griller la place par les puissances combattantes du terrain. Aucun signe de contacts réels avec la Coalition Nationale Syrienne, qui rassemblait, fut un temps, l'opposition au pouvoir dans quasiment toute sa diversité.
Ainsi, aucune prise de parole publique d'importance du président de cette coalition qui regroupe les Frères Musulmans, les libéraux, plusieurs partis de gauche, etc..., Hadi al-Bahra. C'est un désastre pour l'ancienne classe politique d'opposition au pouvoir qui se fait damer le pion...
Plusieurs noms circulent pour un premier ministre d'exercice de transition. Revient, depuis une journée, celui de Muhammad al-Bashir, l'actuel premier ministre du Gouvernement de Salut mis en place par HTS à Idlib. Diplômé en sciences, maîtrisant l'anglais, réputé conciliateur, il est arrivé à Damas dans la journée pour rencontrer l'actuel premier ministre.