En Syrie, le retour à Damas, le 4 janvier 2025, du sheikh Osama al-Rifai est aussi bien important en termes religieux que politique...
Il revient d'un exil de 13 années, notamment en Turquie, et, depuis, a été proclamé Grand Mufti de la République Syrienne...
Qui est-il et qu'est ce que son retour implique ? 1/
Une foule massive, à l'extérieur comme à l'intérieur de la mosquée de la mosquée al-Rifai, dans le quartier de Kafr Souseh, a accueilli celui dont on peut dire qu'il est une des plus influentes personnalités religieuses de Syrie. Osama al-Rifai, âgé de 80 ans, est apparu entouré de combattants et de partisans. 2/
Pourquoi un tel engouement ? Car Osama al-Rifai et sa famille de religieux damascènes n'ont jamais été tendres avec le régime syrien. Sa proximité, avec son frère Sariya, avec les Frères Musulmans, les placent comme cible du régime d'Hafez al-Assad. Ils fuient alors, en 1981, en Arabie Saoudite. Ils revinrent en 1993.
Hautement symbolique de l'influence acquise par Osama al-Rifai, malgré le régime, même Bashar al-Assad lui rend visite officiellement au début des années 2000 et écoute son sermon... 3/
Dès le début des manifestations en 2011, les frères al-Rifai prennent fait et cause pour l'opposition. Le 17 juin 2012 est même une rupture profonde quand Osama al-Rifai dénonça avec vigueur la répression, les humiliations, la violence et le refus de changer du régime...
En août 2011, sa mosquée est attaquée par les shabihas. Il est lui-même blessé. Il quitte Damas et la Syrie peu de temps après. 4/
Dans son exil, en Egypte, puis rapidement en Turquie, il s'opposa toujours plus au régime. Et, surtout, entreprit de constituer une vaste coalition de religieux sunnites syriens, aussi bien en Syrie qu'en exil, afin de coordonner un discours religieux, et politique.
C'est ainsi qu'en avril 2014 fut fondé le Conseil Islamique Syrien. Une autorité inédite de 128 personnalités représentant une quarantaine de ligues, écoles et courants de pensées islamiques sunnites de Syrie. Osama al-Rifai en fut déclaré président. 5/
Durant son exil, et provoquant la colère de la population locale, le régime renomma la mosquée familiale al-Rifai en mosquée Ibad ar-Rahman et en changea les imams, pour couper toute influence, même à distance, d'Osama al-Rifai sur la ville de Damas... 6/
A la tête du Conseil Islamique Syrien, considéré comme un outil d'influence renouvelée pour les Frères Musulmans, très affaiblis par la montée des courants salafistes dans l'opposition dès 2013, Osama al-Rifai établit de nombreuses positions communes pour cette organisation.
* dénonçant les actes terroristes dans le cadre de la guerre
* déclarant l'Etat Islamique comme une organisation criminelle et dont le discours n'avait aucune place en Syrie
* considérant que les combattants étrangers n'étaient pas essentiels en Syrie
* appelant à une transition politique du pouvoir... 7/
En 2017, Osama al-Rifai prit position contre Hayat Tahrir ash-Sham. Et le Conseil Islamique Syrien lança même une fatwa, par la suite, en soutien aux forces rivales d'HTS.
Dans le même temps, Hayat Tahrir ash-Sham rejeta l'autorité religieuse du Conseil Islamique Syrien. Et établit la sienne, le Conseil de la Fatwa, sous gouvernance d'HTS à Idlib via le ministère des affaires religieuses du Gouvernement de Salut. Le début d'une rivalité... 8/
Un cap supplémentaire est franchi dans cette querelle des autorités religieuses quand le Conseil Islamique Syrien, prenant le contre-pied de la suppression de cette position officielle par le régime syrien, proclama Osama al-Rifai Grand Mufti de la République Syrienne en 2021...
De quoi irriter encore HTS. 9/
Osama al-Rifai, jouissant d'un auditoire massif en Syrie et dans la diaspora, consolida le rôle du CIS entre 2021 et 2024. Il mena plusieurs visites dans les régions occupées par la Turquie, et put même faire son premier grand sermon du vendredi en Syrie depuis 2011, en 2022, dans la Grande Mosquée d'Azaz. 10/
Le 26 octobre 2024, Osama al-Rifai et le Conseil Islamique Syrien, publièrent un document d'une grande importance, notamment avec le regard actuel : une feuille de route pour établir un nouveau régime en Syrie (à consulter ici : sy-sic.com/?p=9816).
Ce document, très détaillé, est en divergence avec ce que fut la gouvernance d'HTS à Idlib. Et notamment un point de confrontation : le Conseil Islamique Syrien prônant le principe d'une république avec élections libres et plurielles. Ce que rejette une large part des religieux d'HTS, considérant les élections populaires comme contraires à l'Islam. 11/
La chute du régime, le 8 décembre 2024, suite à l'offensive menée par HTS et ses alliés dans le nord du pays, a provoqué un chamboulement impressionnant de la scène religieuse syrienne.
De nombreux religieux en exil, ou coincés à Idlib, sont revenus peu à peu dans tout le pays. Et notamment les religieux affiliés au Conseil Islamique Syrien. Citons un exemple parmi d'autres comme le sheikh Ahmad al-Sayaneh, dans sa mosquée al-Omari à Daraa il y a quelques jours.
C'est une véritable offensive religieuse et d'influence que mène le CIS depuis trois semaines. 12/
Le 4 janvier 2024, ce fut enfin le retour d'Osama al-Rifai en personne, dans sa propre mosquée, qui a marqué les esprits. Sous très haute surveillance, par crainte d'attentats ou d'attaques.
Ce retour, si vous avez lu ce thread en entier, est tout à la fois religieux que politique. Car c'est aussi un opposant à HTS qui signe son retour et son installation dans la capitale syrienne. HTS qui ne peut rien faire contre lui et le Conseil Islamique Syrien, bien trop populaires et respectés... 13/
Tout cela de nous rappeler que ceux qui pensent qu'HTS règne en maître sur la Syrie sont bien éloignés des réalités. Le groupe gouverne politiquement et sécuritairement Damas et une partie du territoire entre Idlib et Damas via ses forces armées. Mais son discours est loin d'être dominant.
Plus inquiétant pour la gouvernance d'HTS, les oppositions religieuses font leur retour à travers tout le pays. Et le Conseil Islamique Syrien va rapidement retourner dans de nombreuses mosquées du pays. Comme ici à Hama, il y a peu. 14/
Derrière cette rivalité se profile aussi le retour des Frères Musulmans, qui ont une certaine influence au sein du CIS. Dès le 8 décembre 2024, la confrérie a salué la chute du régime (lire : ikhwan.site/p-223104). Et cela en prenant soin de ne pas évoquer HTS... Et, quelques années auparavant, avait salué la nomination d'al-Rifai comme Grand Mufti.
Et, enfin, l'influence de la Turquie. La marraine du Conseil Islamique Syrien soutient fortement cet organisme encore aujourd'hui. Et elle peut agir et influencer politiquement bien au delà de sa zone frontalière. Si Osama al-Rifai n'est pas un homme de la Turquie (le dire serait une erreur), le CIS est très proche des intérêts turcs. 14/
17 juin 2011* bien évidemment.
Et parce que les rivaux de mes rivaux peuvent être mes amis, ce n'est pas pour rien qu'Ahmad al-Awdah, homme fort du sud de la Syrie et plutôt réfractaire à se lier pleinement aux autorités de Damas, a rencontré le sheikh Nabulsi à Damas. Un autre religieux membre du Conseil Islamique Syrien, et lui aussi revenu d'exil... 15/
NB : Je n'ai pas beaucoup parlé du frère d'Osama al-Rifai, Sariya al-Rifai, qui fut lui aussi blessé lors de l'attaque de la mosquée par des assadistes en août 2011. Il a suivi son frère dans l'exil et il a été membre du Conseil Islamique Syrien.
Il est, depuis peu, dans le coma dans un hôpital syrien. Et cela avant même la chute du régime des Assad.
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22 000, oui vous lisez bien, membres des YPG | YPJ vont être intégrés dans les quatre brigades d'armée créées à Kobane (1 brigade de 6 000) et à Hasakah (3 brigades pour 1 division de 16 000).
C'est un véritable tour de force. 1/
Dans l'équilibre des forces au sein de l'armée syrienne, je tiens à souligner que, par groupe d'appartenance politique / militaire avant une intégration à l'armée, les anciennes YPG | YPJ formeront la... deuxième force après les troupes issues d'HTS. Il faut vraiment y penser. 2/
Mazloum Abdi a négocié de manière admirable avec Ahmad al-Sharaa.
De facto, les YPG | YPJ vont former, via ces brigades, même si elles resteront cantonnées dans leurs bastions, la seconde force pré-chute du régime en nombre d'hommes engagés dans la nouvelle armée... 3/
IMPORTANT | TOURNANT HISTORIQUE | Les kurdes de Syrie qui, pour des centaines de milliers, ne disposent même pas d'identité légale, car ayant été rejetés comme apatrides depuis les décisions baathistes de 1962, et celles qui ont suivi, vont tous obtenir la nationalité. 1/
C'était une demande historiquement portée par l'ensemble du panorama politique kurde : du PYD au PDKS, du Yekiti au Parti de l'Avenir Kurde, etc...
Depuis des décennies, et notamment au cours de la révolution depuis 2011, ils avaient exigé cette avancée importante. 2/
Le régime de Bachar al-Assad a toujours refusé d'avancer sur ce point. Il avait, certes, en 2011, accordé la nationalité à une partie d'entre eux (surnommés les ajanib : les kurdes étrangers de la Djézireh pour faire simple). Mais sans agir massivement pour tous. 3/
Alors que la situation de son projet que fut l'AANES n'a jamais été aussi fébrile, le PYD, parti qui a écrasé la vie politique kurde dans le nord-est syrien, lance une campagne rapide d'affichage du drapeau national kurde.
Un drapeau qu'il a régulièrement rejeté et écarté... 1/
Les lecteurs et lectrices vont ainsi découvrir que, chez les kurdes, même un drapeau peut être un signe de dispute. Le PYD, extension idéologique syrienne du PKK, a très souvent écarté le drapeau national kurde. La raison ? Il était / est identifié comme étant le drapeau... 2/
... des forces kurdes qui lui sont rivales, dont le PDK (parti du clan Barzani en Irak, qui dispose également d'une branche en Syrie : le PDKS).
Et c'est ainsi que le PYD, dès 2011, dans ses manifestations ou établissements, a utilisé le drapeau dit du Rojava. 3/
Réponse publique à @FabriceBalanche sur la question du fédéralisme en Syrie.
Étant moi-même fédéraliste en France, profondément anti-jacobin et régionaliste breton, c'est un sujet qui me parle. Mais je sais aussi justement quand un projet fédéral ne peut pas fonctionner... 1/
Le fédéralisme ne se décrète pas. Il s'installe dans des dynamiques de temps long. C'est ainsi que le fédéralisme des États-Unis est une construction de longue haleine, avec une base commune d'acceptation de cette idée. Au Royaume-Uni, la dévolution est ancienne. 2/
Mais, surtout, le fédéralisme nécessite l'acceptation, si ce n'est pas le cas au début, d'une délégation volontaire, par l'État central, de plusieurs de ses pouvoirs (régaliens ou non) et, enfin, de la majorité du pays où existe cette demande d'autonomie potentielle. 3/
PENCHONS NOUS SUR... | Les kurdes de Damas, les grands oubliés...
Alors qu'un déchaînement médiatique s'est emballé depuis quelques jours, avec le point qu'un génocide va avoir lieu, penchons nous sur l'une des plus grandes communautés kurdes de Syrie : celle de... Damas. 1/
Car, dans la terrible atmosphère qui s'est installée sur la question syrienne depuis peu, et notamment sur l'avenir institutionnel de l'AANES et des derniers éléments des FDS (principalement YPG), il apparaît que les kurdes, dans leur ensemble, sont menacés. Pas si simple. 2/
Et pour voir à quel point la question kurde, au sein de la question syrienne, est totalement mal traitée, il faut se pencher sur l'une des communautés kurdes parmi les plus anciennes de Syrie : celle de Damas.
Pour les lecteurs peu au fait de la Syrie, c'est une surprise. 3/
Il veut envoyer des peshmergas pour s'assurer que la transition se fasse au mieux. Et notamment envoyer... les Roj Peshmergas. Des kurdes syriens proches du PDK.
Problème : les YPG ont toujours rejeté le retour des Roj Peshmergas...
Or, c'est toute la problématique : depuis 2014 (oui, vous lisez bien), les français, américains et kurdes irakiens ont tout fait pour favoriser le retour des milliers de combattants des Roj Peshmergas.
Jamais l'AANES n'a voulu d'eux, les considèrent comme sous influence... 2/
Les Roj Peshmergas, pour rappel, sont composés de plus de 3 000 combattants kurdes syriens, membres et proches du PDKS, du Parti Yekiti ou encore du Parti Azadi. Certains furent membres de l'Armée Syrienne Libre au sein de bataillons kurdes de cette dernière. 3/