Ancien Premier ministre de la République française
Jun 13 • 5 tweets • 9 min read
IA : NOTRE POUVOIR DE DIRE NON AU MONOPOLE AMÉRICAIN
La vérité sort de la bouche des présidents des Etats Unis.
Donald Trump a décrété la nationalisation et le nationalisme de l’IA. En interdisant l’exportation du dernier modèle d’Anthropic Claude Fable5 / Mythos5, Donald Trump a signifié en effet deux choses : ce nouveau modèle est trop dangereux pour rester entre toutes les mains.
Deuxièmement, ce modèle appartient, en réalité, au peuple américain et pas au monde entier comme on le laissait croire, ce qui rappelle l’évocation par Sam Altman, fondateur d’OpenAI d’attribuer une part du capital, et donc des dividendes, à l’Etat fédéral américain.
On passera sur l’idée bizarre qu’un modèle trop dangereux laissé aux mains de tous les Américains deviendrait soudain innocent. Le terrorisme domestique a une longue histoire aux Etats Unis. Passons aussi sur la volonté de nuire à un géant de l’IA, peut-être par rancune politique, et de favoriser d’autres géants qui développent des modèles tout aussi puissants. L’essentiel est ailleurs. Il est temps que l’Europe sorte de la naïveté et du défaitisme.
Car voilà la question clé : la puissance.
La puissance américaine d’un côté, la puissance de la machine de l’autre. Il faut sans cesse en tenir les deux bouts pour définir une politique adaptée à la France à l’Europe qui garantisse à la fois la souveraineté nationale et européenne sur une infrastructure technologique critique et la souveraineté humaine sur les machines combinées à l’argent. Je veux citer ici à nouveau les phrases fortes de Charles de Gaulle le 1er mai 1953 à Bagatelle. « Un jour, la machine est apparue. Le capital l’a épousée. Le couple a pris possession du monde. Dès lors, beaucoup d’hommes, surtout les ouvriers, sont tombés sous sa dépendance. (…) L’épée de Damoclès demeurera suspendue tant que chaque homme ne trouvera pas dans la société sa place, sa part, sa dignité. »
Ils résonnent avec notre époque et notre défi face à l’Intelligence artificielle est bien là, inventer et conduire une « politique de civilisation », suivant les termes adoptés par Edgar Morin, qui nous a quittés il y a peu. « Ainsi la technique permet aux hommes d’asservir les énergies naturelles. Mais c'est aussi ce qui permet d’asservir les hommes à la logique déterministe, mécaniste, spécialisée, chronométrée de la machine artificielle »
Nous n’avons pas d’autre choix qu’une politique volontaire, ambitieuse et complète de maitrise de l’Intelligence Artificielle au service du bien commun.
Je comprends la peur suscitée par l’Intelligence Artificielle, je comprends l’inquiétude face aux coûts énergétiques et environnementaux. Mais il faut s’extraire de l’idée d’un choix pour ou contre l’IA. La Grande transformation est là, elle est multiforme, sa part technologique commence déjà à agir sur nous. Les étudiants apprennent et travaillent différemment. Les embauches de jeunes professionnels semblent se tarir, au moins outre-Atlantique. La création culturelle fait déjà face à l’aide inespérée ou la concurrence déloyale de l’IA, selon les cas. L’IA décide déjà, avec nous, de choix politiques, les municipales l’ont montré. L’IA pousse déjà plus loin l’automatisation de la guerre, en Iran et en Ukraine.
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L’IA va changer notre rapport à la pensée, au langage. Tout le paradoxe est là, la mécanisation de l’écrit et de la pensée pourrait conduire au recentrement sur l’humain. En massifiant l’écrit, elle revalorise, en termes relatifs, l’authenticité de la parole orale, de l’intuition individuelle, de la présence humaine. Elle avantage la certitude sur l’impression, l’aura sur la reproduction. La révolution de Gutenberg s’achève ainsi sur un retour à la Grèce socratique, celle où « l’homme est la mesure de toute chose ». Il ne faut donc pas s’y tromper, l’IA pose la question centrale de la condition humaine. Elle ne la dévalue pas, elle l’exalte, elle nous oblige à rechercher en nous l’humanité, la vulnérabilité, la vie nue. C’est la question de sa vie en société, de son organisation politique, de sa liberté collective et individuelle qui nous invite à imaginer une nouvelle politique d’émancipation.
Car l’IA, c’est l’autre nom de la question sociale aujourd’hui. Elle pousse à l’extrême la contradiction de la machine économique depuis la révolution industrielle, la course au remplacement du travail humain par la machine qui conduit à terme à la marginalisation du facteur travail, face au capital. Des usines et des bureaux sans femmes et sans hommes. Des humains réduits au rang de consommateurs passifs. C’est pourquoi il s’agit bien de réinventer le travail, l’activité, le service, pas de nous asservir à notre propre consommation. J’ai lu le pape Léon XIV, dans son encyclique Magnifica humanitas, « l’humanité capable de grandes choses », qui rappelle la nécessité de placer l’expérience humaine au cœur de la société des hommes, qui appelle à faire de l’IA un outil du bien commun, ce qu’il appelle la « Voie de Néhémie », plutôt qu’un instrument de profit et de discorde, une en ses mots une « nouvelle Tour de Babel ». En abordant la question sous l’angle de la justice sociale, Léon XIV a choisi avec sagesse d’ignorer le piège intellectuel où nous entraînent les « Lumières sombres », celles qui veulent voir dans l’IA un nouveau dieu, un dieu fait par l’homme.
Car l’IA c’est aussi l’autre nom de la question politique, celle de l’accumulation vertigineuse de la puissance qui conduit à une course mondiale aux investissements d’IA, entre Amérique et Chine, pour la domination mondiale. Et cette course des empires nourrit, dans chaque Etat, une course à l’empire, à la marginalisation du facteur démocratique en faveur du facteur technocratique. L’annonce récente des 75 milliardsd’euros d’investissement de Soft Bank témoigne de la promesse des ressources françaises. Elle ne dit pas encore s’il s’agit de fonder un comptoir colonial numérique ou d’écrire une déclaration d’indépendance. Cela seule la puissance publique peut le déterminer.
Car l’IA enfin, c’est l’autre nom de la question culturelle. Comment définirons-nous notre identité d’être humain ? Comment garantirons-nous notre intégrité et nos droits cognitifs, notre conscience, dans un monde où une la puissance de calcul peut infléchir nos récits, nos rêves, notre langage ? C’est peut-être la plus vertigineuse et la plus nouvelle des trois questions.
Toutes ces questions se concentrent en un seul point, la liberté. Nous voulons être libres. Libres encore, libres à nouveau. Voilà tout l’espace de débat qui doit exister sur l’IA.
J’en tire trois conclusions essentielles pour la décennie qui s’ouvre devant nous et dont j’espère qu’elle prendra la première place dans un débat présidentiel pour l’instant très décevant.