Thibault Laconde Profile picture
Ingénieur, fondateur @CallendarIntel. Je sais si votre maison/usine/infrastructure est menacée par le changement climatique. BlueSky: https://t.co/prqNEIZ9S2

Jun 7, 2019, 32 tweets

Puisqu'on est tous en train de regarder #Miguel déferler sur la côte Atlantique, j'aimerais en profiter pour vous parler de l'inondation de la centrale #nucléaire de Blayais lors de la #tempête Martin en décembre 1999 - et plus généralement de vulnérabilité climatique.

Thread ⤵

Voici le décor : la centrale de Blayais est située sur l'estuaire de la Gironde une cinquantaine de kilomètres au nord de Bordeaux. Elle compte 4 réacteurs de 900MW mis en service au début des années 80. ⤵

Le 27 décembre 1999, le site de la centrale est inondé. Les tranches 1 et 2 subissent des entrées d'eau importantes qui détruisent les systèmes de sécurités. L'évènement, sans conséquence radiologique, a été classé au niveau 2 sur l'échelle INES.

Que s'est-il passé ? ⤵

Même si elle est située sur un estuaire, la centrale de Blayais ressemble plus à une centrale côtière qu'à une centrale fluviale d'un point de vue hydrologique. Son dispositif de protection contre les inondation est conçu en conséquence.

La centrale est protégée par une digue dont la hauteur est calculée sur la base de la marée maximale (coefficient 120). A cette hauteur, il faut ajouter une surcôte pour faire face aux aléas météos : basses pressions (qui "aspirent" l'eau), vent…
C'est là que le bât blesse.

A l'époque, comme aujourd'hui, cette surcôte est extrapolée à partir de valeurs historiques.
Le niveau le plus élevé connu de la station marégraphique la plus proche date de 1979, c'est 4.12 m. La digue de la centrale fait entre 5.2 et 4.75 m.

Le 27 décembre 1999, la marée est limitée (coeff. 77) mais un vent exceptionnellement fort pousse des vagues dans l'estuaire. La même station mesure une hauteur d'eau de 4.46 m, juste avant de rendre l'âme. A posteriori, la crue a été estimée entre 5 et 5.3 mètres.

La digue va donc être submergée dans la soirée du 27 décembre, d'autant que les paquets d'eau ont déplace les enrochements, l'ouvrage en terre se retrouve exposé et érodé par les eaux de la Gironde.
Mais à ce moment-là la centrale subit déjà les effets de la tempête...

A 18h, la chute d'un arbre prive la centrale de son alimentation auxiliaire en électricité. Vers 21h, une surtension oblige les tranches 2 et 4 à se déconnecter du réseau, ils ne peuvent donc plus être alimenté en électricité de l'extérieur.

Or paradoxalement un réacteur #nucléaire a besoin d'électricité pour fonctionner (et pas qu'un peu). Les deux réacteurs tentent un ilotage (c'est-à-dire qu'ils essaient de s'alimenter eux-même) mais échouent. Arrêt automatique.

Ce premier incident est indépendant de l'inondation.

A 19h30, la présence d'eau sur le site est signalée. Les déplacements deviennent dangereux (il y a un blessé dans la soirée : jambe cassée).
A 20h, c'est la route menant à la centrale qui est submergée. La relève des équipes et l'arrivée éventuelle de secours sont comprises.

A 22h, la marée est haute. Un poste d'observation alerte réacteur 4 - qui n'en tient pas compte, les 3 autres réacteurs ne sont pas alertés.
Au même moment l'eau commence à envahir le sous-sol des réacteurs 1 et 2.

A 23h, la marée commence à redescendre le gros est passé mais de l'ordre de 100.000m3 d'eau sont rentrés sur le site. Par endroit la hauteur d'eau atteint 30cm.

Plusieurs systèmes de secours sont noyés sur les réacteurs 1 et 2. Heureusement, ils ne seront pas nécessaires.

Peu après minuit, des débris obstruent le circuit de refroidissement de la partie électrique du réacteur 1. Arrêt automatique.
L'ensemble de la centrale est maintenant arrêtée.

A ce moment là, la route d'accès à la centrale commence à être dégagée. EDF décide de faire appel aux renforts d'astreinte.
Mais problème : une bonne partie du sud-ouest est dans le noir et beaucoup de téléphones ont besoin d'électricité pour fonctionner...

Le système d'audioconférence qui doit relier les équipes de crise de l'@IRSNFrance à Fontenay, d'@EDFofficiel à Saint-Denis et de la centrale, ne fonctionne pas non plus. Il est pourtant supposé être sécurisé.

@IRSNFrance @EDFofficiel Vers 3h du matin le plan d’urgence interne est activé au niveau 1 (c'est-à-dire à l'échelle locale). Il passe au niveau 2 (national) à 9h.
A l'origine de ce délai, un cafouillage de procédure : l'équipe de la centrale ne savait pas qu'elle devait demander l'activation du PUI2.

@IRSNFrance @EDFofficiel Finalement, l'inondation de la centrale de Blayais n'a pas eu de conséquences graves. Mais cela ne signifie pas qu'elle n'est pas intéressante au moment où le dérèglement du #climat rend ce type d'incident plus probable (dans le #nucléaire comme ailleurs).

Qu'en retenir ?

@IRSNFrance @EDFofficiel Il y a d'abord le dimensionnent insuffisant de la digue. Lors de l'inondation des travaux de rehaussement jusqu'à 5.7 m étaient prévus pour 2002. Il n'est pas évident que cela aurait suffit à éviter l'inondation.
Cette digue a depuis été rehaussée à 6.2 m et renforcée.

Derrière la question de la digue, il y a 2 problèmes majeurs qui se posent dans les démarches de réduction des risques climatiques :
1. La localisation d'infrastructures critiques
2. La caractérisation des extrêmes

Sur le premier point, beaucoup d'infrastructures sont situées dans des zones qui sont, ou vont devenir, fondamentalement vulnérables. C'est vrai pour Blayais mais aussi pour de nombreux sites industriels et réseaux (routiers, ferroviaire, électriques, télécoms...).

Or il est très coûteux voire impossible de les déplacer. Pour les nouveaux projets, il est indispensable de bien évaluer les risques, y compris futurs, y compris incertains. Dans ce domaine, l'optimisme se paye de longs regrets.

Pour les installations existantes, il faut les protéger. Mais les protéger contre quoi exactement ? C'est là qu'on arrive au deuxième point.
Le cas de Blayais avec sa digue plus haute que la plus haute crue connue mais encore insuffisante illustre bien la difficulté.

Même avec l'hypothèse d'un climat stable, déterminer le "pire événement possible" sur lequel se dimensionner est compliqué d'un point de vue statistique comme pratique (disponibilité des observations, utilisation d'archives historiques...). Alors avec un #climat qui change...

La solution est sans doute dans l'utilisation combinée d'observations passées et de projections futures, avec des méthodologies adaptées type "stress test". Elle reste cependant largement à trouver.

Un autre enseignement de Blayais, c'est l'indisponibilité de la route et du téléphone. Pas vraiment surprenant vous me direz. Mais ce n'est pas forcément pris en compte dans l'évaluation d'un risque où on raisonne souvent "toutes choses égales par ailleurs".

C'est d'ailleurs une caractéristique des phénomènes climatiques : ils touchent simultanément une large zone géographique et peuvent affecter plusieurs installations qui, consciemment ou non, comptent les unes sur les autres pour assurer leur résilience.

D'où la nécessité de penser la vulnérabilité climatique d'une installation dans le système territorial dont elle dépend. Pas facile...

Je m'arrête là. Merci à ceux qui ont suivi cet interminable thread jusqu'au bout.
Si vous voulez en savoir plus sur la façon dont EDF gère les risques climatiques, je vous renvoie à cet article :
energie-developpement.blogspot.com/2019/04/adapta…

Et si la vulnérabilité climatique du secteur de l'énergie vous intéresse, je vous invite à suivre la série d'articles que je consacre en ce moment à ce sujet :
energie-developpement.blogspot.com/2019/05/vulner…

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