Mikaa Blugeon-Mered Profile picture
Chercheur en géopolitique de la transition énergétique, spécialiste Hydrogène, Groenland, Arctique & Antarctique @UQTR + Enseignant @EcoleDeGuerre et @IFPSchool

Aug 26, 2019, 25 tweets

Ce matin, @RTLfrance et d'autres relaient la décision de CMA-CGM, n°4 mondial du transport maritime, de ne "jamais naviguer en #Arctique" 🤔

Problème : cet "engagement fort" est en réalité du greenwashing et les journalistes ne semblent y voir que du feu… 😩

Donc : THREAD 👇👇

Au sommet du #G7Biarritz, le Président de la République a voulu montrer à quel point la 🇫🇷 était à la pointe du combat mondial pour sauver le #climat. Pour ce faire, une après-midi dédiée aux entreprises engagées pour la protection de la planète se tenait ce vendredi à l'Élysée.

Durant cette après-midi, le PDG de CMA-CGM a annoncé que son groupe — n°4 mondial derrière Maersk 🇩🇰, MSC 🇨🇭 et COSCO 🇨🇳 — "n'utiliserait pas la Route Maritime du Nord", en #Arctique.

Une décision qualifiée d'"audacieuse" reprise avec force par le Pdt Macron. On va y revenir…

Cette "Route Maritime du Nord" (RMN) attise les convoitises depuis plus de 500 ans (depuis 1523 en 🇫🇷).

Elle est en fait une partie du Passage du Nord-Est (PNE) qui connecte, via l'#Arctique, les Océans Atlantique et Pacifique. Elle est intégralement située dans les eaux russes.

Le PNE attire aujourd'hui les leaders du transport maritime — mais aussi des câbles sous-marins (pour internet et le trading à haute fréquence) ou encore de la croisière — car cette route réduit environ de moitié le temps de trajet des navires entre l'Europe et l'Asie du Nord-Est

Selon les types de navires, le PNE est déjà praticable aujourd'hui plus ou moins longtemps. Les navires conventionnels (dépourvus de renforcements pour naviguer dans les glaces), peuvent l'emprunter 3 mois par an. Un brise-glace nucléaire peut y naviguer toute l'année ou presque.

A l'horizon 2050, le PNE sera praticable par des navires conventionnels toute l'année, et en autonomie l'été — c'est-à-dire sans avoir besoin d'être escortés par des navires brise-glaces. Les brise-glaces pourront eux ouvrir le Passage Arctique Central, la route du Pôle Nord.

Selon diverses études publiées ces 5 dernières années dans des revues à comité de lecture ou des think tanks sérieux, le PNE et les autres routes arctiques pourraient capter 5 à 20% du trafic maritime entre l'Europe et l'Asie d'ici 2050. Les enjeux sont potentiellement colossaux.

En effet, cela représente potentiellement plusieurs centaines voire milliers de milliards d'euros de marchandises transitant par l'Arctique. C'est la raison pour laquelle toutes les marines nationales des grands pays de l'hémisphère nord s'intéressent fortement à l'Arctique aussi

De plus, cette perspective signifie un futur manque à gagner non-négligeable pour les hubs portuaires et les canaux des mers du sud (Dubaï, Suez, Panama, Singapour...). C'est la raison pour laquelle ils s'investissent désormais diplomatiquement et/ou commercialement en Arctique

Mais sans même attendre 2050, plusieurs études publiées ces derniers 18 mois ont montré que passer par le PNE sur des rotations Shanghai-Rotterdam pour des navires de taille moyenne (3000-4000 conteneurs) était déjà rentable aujourd'hui, l'été, par rapport au Canal de Suez… 😕

Chine, Japon, Corée, Russie, USA, Norvège, Finlande, Allemagne, Royaume-Uni, Islande, Canada, Pays-Bas…tous s'investissent diplomatiquement et/ou commercialement pour développer ce nouvel axe maritime.

CMA-CGM va donc à contre-courant mais est-il vraiment "audacieux" et écolo ?

Dans son communiqué, le groupe va même jusqu'à dépeindre sa décision comme quelque chose de sacrificiel : "CMA-CGM fait le choix résolu de protéger l'environnement et la biodiversité de la planète MALGRÉ l'avantage compétitif majeur que représente cette route". Seigneur.

En réalité, cette décision n'est ni audacieuse ni sacrificielle. Elle s'explique surtout par 6 facteurs industriels, marketing et stratégiques bien moins sexy. L'écologie est ici instrumentalisée et aucun média ne l'a expliqué au grand public jusqu'à maintenant… 😏

1) Même si CMA-CGM voulait pénétrer le marché Arctique (ce qu'il a étudié depuis au moins 2012), le groupe ne dispose aujourd'hui d’aucun navire à capacités glaces, à l’inverse de plusieurs de ses concurrents directs, dont COSCO et Maersk. Le coût d'entrée serait donc important.

2) Selon une étude réalisée par @herve_baudu avec CMA-CGM en 2019, si l'avantage de passer par l'Arctique est bien réel, cet avantage est trop faible à ce stade pour envisager des investissements massifs —ce qui tranche d'ailleurs avec les études réalisées par COSCO, + optimistes

3) Si la question des marées noires n'est plus un problème aujourd'hui grâce à l'émergence de technologies de récupération rapides et efficaces (LAMOR), il n'empêche que les gros porte-conteneurs du groupe nécessiteraient l’escorte de deux brise-glaces à cause de leur largeur…

Auquel cas, sans même marée noire, l'image d'un navire CMA-CGM escorté par 2 brise-glaces, potentiellement nucléaires, pourrait être à elle seule dévastatrice auprès de l'opinion publique si elle était utilisée dans une campagne de dénigrement menée par une ONG ou un compétiteur.

4) Comme l'a dit un directeur régional du groupe lors d'un événement public il y a 2 mois auquel j'assistais, la direction pense justement pouvoir gagner de nouveaux clients en pointant du doigt ses concurrents qui naviguent en Arctique, et en particulier le n°1 mondial Maersk…

L'idée est relativement simple : déployer une stratégie commerciale méthodique à l'échelle locale vis-à-vis des clients afin d'inciter ces-derniers à laisser tomber les armateurs polluant l'Arctique pour leur préférer le groupe français, bien plus respectueux de l'environnement.

5) Enfin, CMA-CGM n’aura tout simplement pas besoin d’aller s'aventurer en Arctique car son partenaire COSCO, dans le cadre de l'"Ocean Alliance", est en train de développer les routes arctiques à son compte. Dit autrement, le groupe français est de toutes façons déjà en retard.

6) Enfin, le groupe marseillais a naturellement beaucoup investi sur la Méditerranée, aussi bien côté européen que côté Maghreb avec, par exemple, le hub de Tanger Med (Maroc), 1er port d'Afrique. Dès lors, CMA-CGM n'a tout simplement pas intérêt à développer les routes arctiques

En somme, CMA-CGM joue donc intelligemment en #Arctique avec ses forces et ses faiblesses. Il n'est pas surprenant que le groupe joue à fond la carte écolo pour essayer d'empêcher ou de ralentir le développement des routes arctiques, surtout avec l'appui du Président.

Cet effort sera vain à moyen et long terme car les forces en présence sont trop fortes et trop multiples pour que les routes maritimes de l'Arctique ne se développent pas. Cependant, cela permettra au moins à CMA-CGM d'en retirer des bénéfices d'image importants à court terme.

En résumé, comme lorsque Donald Trump dit qu'il veut acheter le #Groenland, essayez d'analyser l'info au lieu de simplement relayer des communiqués de presse faciles… surtout quand l'#écologie est instrumentalisée à des fins industrielles, marketing et/ou stratégiques. 🙏😊

FIN

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