Cedric Paternotte Profile picture
Assistant Prof. in philosophy of science (@Sorbonne_Univ_). Sociality, cooperation, consensus, diversity + phil. biology & economics. @cedric_p@zirk.us

Sep 18, 2020, 36 tweets

Qu’est-ce que la science ? Les approches classiques, deuxième partie (de ce fil qui en comptera au moins trois). Attention, aujourd’hui ça va être un peu plus long et dense (pas trop !), avec Kuhn, Lakatos et Merton. 1/N
#FilPhiloSciences

Dans le premier fil, on a vu que définir un énoncé scientifique comme étant vérifiable (on peut montrer qu’il est vrai sur la base de suffisamment d’observations) ne fonctionnait pas, contrairement à ce qu’espéraient les empiristes logiques… 2/N

… et que chercher à la définir comme falsifiable (il est possible qu’il se révèle faux), comme le voulait Popper, ne convient pas davantage. Mais les tentatives de démarquer la science de la non-science ne s’arrêtent pas là, et s’éloignent des énoncés. 3/N

Arrive Thomas Kuhn. 4/N

Dans la Structure des révolutions scientifiques, Kuhn a proposé une vision novatrice de la science, comme fondée sur l’alternance de périodes de science « normale » et de périodes de science « révolutionnaire » ou « extraordinaire ». 5/N

On retient souvent surtout ce dernier aspect de Kuhn. C’est en effet là qu’il soutient que l’évolution scientifique peut être discontinue et irrationnelle car influençable par divers facteurs non scientifiques. Shocking! (A l’époque). 6/N

Mais ce qui nous intéresse aujourd’hui est la science normale – les périodes pendant lesquelles les scientifiques travaillent dans un cadre conceptuel (un paradigme, pour lui) donné, qu’ils ne remettent pas en question (et peuvent être vus comme conformistes ou dogmatiques). 7/N

C’est pendant la science normale que le progrès scientifique est le plus apparent : les scientifiques utilisent des principes, des outils et des méthodes consensuels, qu’ils raffinent et appliquent pour résoudre des « énigmes ». 8/N

Et pour Kuhn, ce qui caractérise la science, ce sont bien ces épisodes de science normale : des périodes relativement paisibles au cours desquelles le progrès est graduel, relativement régulier et demande plutôt labeur et application que génie. 9/N

On a donc ici une définition de la science qui se focalise sur un certain type d’activité (et non sur des propriétés des énoncés scientifiques ou non). Les révolutions se produisent dans tous les domaines ; mais seule la science comporterait de telles périodes « normales ». 10/N

Popper s’oppose à cette caractérisation. Pour lui, même l’activité des astrologues par exemple peut être vue comme "normale", comme de la résolution d’énigmes (déterminer quelle conjonction d’astres favorisera quel type d’événement, etc.). 11/N

La définition de Kuhn serait donc trop sociologique en un sens – en se concentrant sur la nature de l'activité des scientifiques, elle perd de vue les contenus sur lesquels ils travaillent. 12/N

Je sors temporairement des généralités : ce qui est moins connu est qu’on peut trouver chez Kuhn une autre caractérisation de la science, qui a cette fois trait aux révolutions scientifiques. 13/N

Pour Kuhn, en période de crise (quand un cadre conceptuel est de moins en moins satisfaisant), il faut choisir entre plusieurs cadres conceptuels possibles. Et ce choix se fonde pour lui sur cinq critères "rationnels". 14/N

Ces cinq critères, ou valeurs théoriques : un cadre est d’autant meilleur qu’il est plus précis, plus cohérent, plus simple, plus fructueux et qu’il rend compte de davantage de phénomènes. 15/N

Pour Kuhn, cette liste de cinq critères définit la science contemporaine. Elle n’est pas immuable (la précision n’a pas toujours été aussi estimée que de nos jours), mais change bien plus lentement que les théories scientifiques n'évoluent. 16/N

Bon, passons à Lakatos, qui a tenté de concilier les intuitions de Kuhn et Popper. Pour lui, la science est composée de programmes de recherche, qui contiennent un cœur invariable (comme chez Kuhn) ET des hypothèses auxiliaires qui peuvent être rejetées (comme chez Popper). 17/N

Un programme de recherche scientifique engendre régulièrement des prédictions nouvelles au fur et à mesure que sa « ceinture » auxiliaire est modifiée. Tant que cela se produit, il progresse et les scientifiques continuent de l’exploiter. 18/N

Par contre, un programme de recherche qui ne survit aux observations contraires qu’en étant toujours modifié et sans produire de prédictions nouvelles est dit dégénérescent, et devient de moins en moins scientifique. 19/N

Pour Lakatos, ce sont donc des programmes de recherche (des suites de théories) qui peuvent être dits scientifiques ou non, selon les nouvelles observations qu'ils permettent. 20/N

Une objection à l'approche de Lakatos : une bonne théorie peut pourtant être scientifique tout en « stagnant » - sans produire constamment de nouvelles prédictions ! 21/N

A ce stade, une distinction conceptuelle est utile (si vous fatiguez, plus que 15 tweets !).
Quand on veut définir la science, on peut vouloir être descriptif (décrire la science telle qu’elle est) ou normatif (décrire la science idéale, telle qu’elle devrait être). 22/N

L’approche des empiristes logiques était normative – en principe, la science aurait dû produire des énoncés vérifiables, même s’ils ne sont jamais vérifiés en pratique. Mais à partir de Popper, l’entreprise devient de plus en plus descriptive. 23/N

Après tout, science réelle et science idéale ne sont pas radicalement différentes, si l’on en croit les nombreux succès scientifiques passés (bonnes prédictions, technologies qui fonctionnent…) 24/N

Mais avec Kuhn et Lakatos, on a l’impression que le côté descriptif prend trop l’ascendant. On décrit plus ou moins bien la science, mais on comprend de moins en moins pourquoi elle devrait si bien fonctionner. 25/N

On retrouve cet accent sur le descriptif avec la dernière caractérisation de ce fil, celle de Merton – qui n’était pas philosophe mais sociologue (personne n’est parfait). 26/N

Merton caractérise la science en termes des normes qui sont respectées dans la communauté scientifique. Il en énumère quatre (qu’il appelle « impératifs institutionnels », mais peu importe). 27/N

1/ L’universalisme : une hypothèse scientifique doit être évaluée sans tenir compte des caractéristiques de son auteur (nationalité, classe sociale, genre, etc.).
2/ Le communisme : les découvertes scientifiques appartiennent à tous (les théories ne sont pas brevetées !). 28/N

3/ Le désintéressement : l’intérêt pour la science est recommandé, et les comportements intéressés (fraude, etc.) réprimés. (Sauf en temps de pandémie, mais je m’égare.) 29/N

4/ Le scepticisme organisé. Face à une hypothèse qu’il doit évaluer, un scientifique doit suspendre son jugement et l’examiner de façon détachée et neutre. 30/N

Merton ne prétend pas que ces normes soient parfaitement respectées. Mais elles le sont tout de même en partie (une fraude avérée peut briser une carrière scientifique). La science vise à les faire respecter autant que possible. 31/N

Cette caractérisation originale permet entre autres à Merton d’avancer des idées comme celle que la démocratie est le régime politique qui favorise le plus ces normes et donc le progrès scientifique. 32/N

Mais là encore, on ne sait pas pourquoi le progrès scientifique ne bénéficierait pas autant voire mieux d’un autre ensemble de normes (Merton ne compare pas les siennes à d’autres candidates). Le point de vue normatif a disparu. 33/N

En définitive, nous avons parcouru de nombreuses options, dont aucune n’est satisfaisante. Tout ça pour ça ! Non seulement c’était long mais nous n’avons toujours pas de définition satisfaisante (bienvenue chez les philosophes). 34/N

En tout cas c’en est fini pour aujourd’hui. Dans la troisième et sûrement dernière partie de ce fil (courant de semaine prochaine), nous verrons comment les philosophes abordent le problème de définition de la science de nos jours (ce n'est plus pareil...). Merci ! 35/35

(Et promis je fais plus court la prochaine fois.)

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