Cedric Paternotte Profile picture
Assistant Prof. in philosophy of science (@Sorbonne_Univ_). Sociality, cooperation, consensus, diversity + phil. biology & economics. @cedric_p@zirk.us

Sep 24, 2020, 29 tweets

Aujourd'hui, suite et fin (3e partie) de notre fil sur la définition de la science, avec le point de vue contemporain sur le débat, et surtout le cas très particulier des pseudosciences ! 1/N

Dans le premier fil, nous avons vu qu’on ne peut définir la science comme produisant de la certitude au sujet de vérités ou de faussetés. 2/N

Dans le deuxième fil, nous avons vu que les critères fondés sur les caractéristiques plus concrètes ou sociales de l'activité scientifique échouent également. 3/N

Notons d’abord la variété des objets de ces tentatives : énoncés, théories, programmes de recherche, communautés, normes d’activités scientifiques. D’autres approches non mentionnées ont aussi tenté de définir les problèmes, les pratiques et même les individus scientifiques. 4/N

Mais aucune caractérisation n’a emporté l’adhésion générale. Nous n’avons donc pas de critère clair permettant de déterminer ce qui est scientifique ou non. Et la question de la définition de la science est en fait un peu tombée en désuétude. 5/N

Est-ce si grave ? Après tout, tous les critères proposés, aussi variés soient-ils, respectent en général nos intuitions concernant ce qui est ou n’est pas de la science – aucun n’exclut ce que tous considéraient déjà auparavant comme de la science... 6/N

Reste qu’en 1997, un sondage auprès des membres de l’association américaine de philosophie des sciences révélait même que 89% de ses membres ne croyaient pas à l’existence d’un critère universel de démarcation de la science. 7/N
onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.100…

Cette “disparition” de la question était en fait signalée dès 1983 par Larry Laudan, dans un article influent constatant l’échec des critères proposés, censés fournir des conditions claires (nécessaires et suffisantes) d’identification de la science. 8/N
link.springer.com/chapter/10.100…

Pour Laudan, la science est en fait fondamentalement hétérogène et ne saurait être capturée par un critère général. On devrait plutôt se limiter à l’évaluation d'hypothèses ou de théories particulières, considérées indépendamment. 9/N

Mais ce n’est pas la seule option ! On pourrait également soutenir qu’une bonne définition de la science doit se fonder sur des “airs de famille” (une notion due à Wittgenstein) plutôt que sur un ensemble de conditions que toutes les sciences doivent remplir. 10/N

Un exemple : un jeu est souvent amusant, implique une compétition, un vainqueur, des règles, nécessite de l’habileté, de la chance. Mais pour chacune de ces conditions, il existe des exceptions, si bien qu’il n’y a pas de point commun entre tous les jeux. 11/N

De même pour la science ? Il y aurait alors plusieurs critères de scientificité, mais dont aucun ne serait satisfait par toutes les sciences. Chaque discipline en remplirait un certain ensemble, variable selon les cas. 12/N

Cette option de définition de la science par “cluster” de propriétés est favorisée par plusieurs philosophes de nos jours. Mais quelles propriétés exactement ? C'est souvent vague. 13/N

On pourrait citer l'idée qu’une discipline scientifique devrait permettre une compréhension théorique et avoir une base empirique. Ces critères admettent des degrés : une théorie ne serait donc pas scientifique ou non, mais plus ou moins scientifique. 14/N

Mais il est un aspect du débat qui reste bien vivant aujourd’hui : la volonté de distinguer la science et les pseudosciences. Si on ne peut pas définir la première, peut-être peut-on cerner les secondes ? Qu'est-ce qu'une pseudoscience ? 15/N

Tout le monde admet à peu près que les disciplines suivantes sont des pseudosciences : astrologie, créationnisme, homéopathie, psychokinésie, radiesthésie, voyance, ufologie... 16/N

Selon une définition possible, une pseudoscience est fondée sur une doctrine non scientifique *et qui essaie de se faire passer pour telle*, ou pour la source de connaissances la plus fiable concernant le domaine en question alors qu'elle ne l'est pas. 17/N

Mais les pseudosciences semblent elles aussi être caractérisables par un cluster de propriétés - il y a de multiples façons concrètes de ne pas être scientifique tout en prétendant l’être. Et on peut en citer beaucoup (ce que je vais faire) ! 18/N

D’abord, une pseudoscience est souvent peu ou pas intégrées avec d'autres disciplines et activités (mathématiques, développement de technologies...), alors que la plupart des sciences sont assez bien intégrées les unes aux autres (en général). 19/N

Autres caractéristiques typiques : une pseudoscience ne fournit pas de mécanismes précis et explicatifs pour son domaine ; elles contient des clauses lui permettant d’échapper aux tentatives de réfutation (impossibilité fondamentale d’observer ceci ou cela, complot...). 20/N

Socialement (et plus accessoirement), il n'est pas rare qu'une pseudoscience ait pour origine un individu unique, qu'elle bénéficie d’un certain soutien du public, ainsi que (financier) de certaines institutions privées. 21/N

Les pseudosciences tendent aussi à imiter les pratiques scientifiques mais en les déformant : abus de citations, de conflits d’intérêts des auteurs, mention d’expertises non pertinentes (d’un autre domaine), négligence des résultats contraires. 22/N

Quant aux méthodes des pseudosciences : des arguments souvent critiques d’autres positions plutôt que positifs ; peu de tests empiriques systématiques même lorsqu’ils sont possibles, ou alors des tests difficilement réplicables... 23/N

… peu de tentatives actives de résoudre des problèmes ; pas d’utilisation de sources de données multiples et variées. 24/N

Ces critères ne donnent pas davantage de définition claire des pseudosciences que nous n’en avons de la science. Mais l’idée est que notre croyance d’une discipline est une pseudoscience devrait croître avec le nombre de ces critères qu’elle remplit. 25/N

Une référence utile et récente sur la question, bien qu’en anglais : The Philosophy of Pseudoscience, édité par Pigliucci et Boudry. Recueil d’articles variées (et parfois inégaux), dont j’ai tiré quelques éléments de ce fil. 26/N press.uchicago.edu/ucp/books/book…

Autres sources intéressantes : deux volumes dans lesquels une centaines de scientifiques et philosophes français donnent (en quelques pages) leur vision de la science. Pas inutile pour se faire une idée des perspectives actuelles !
materiologiques.com/en/sciences-ph…
materiologiques.com/en/sciences-ph…

Voilà, c’en est fini de la définition de la science ! Trois fils, c’était un peu beaucoup peut-être... pour les prochains, j’essaierai de prendre des questions plus circonscrites. Merci encore à tous, et je suis bien sûr ouvert aux suggestions pour les prochains thèmes ! 28/N

Bon sang : #FilPhiloSciences
Je finirai par y arriver... 29/29

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