Charlotte Piret Profile picture
Journaliste (@franceinter), version justice et terrorisme / / Live-tweet d'audiences / Dessin : Matthieu Boucheron / Livre :"Et nous nous sommes parlé" (l'Aube)

Oct 26, 2022, 66 tweets

Bonjour à tous,

De retour au procès de l'attentat du #14Juillet 2016 à Nice. Aujourd'hui, la cour doit entendre les proches du conducteur du camion, Mohamed Lahouaiej Bouhlel.
A noter que son ex-femme, elle, ne sera pas entendue, pour raisons médicales

Mohamed Mondher, père de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, s'est avancé à la barre. Il est venu de Tunisie, où il vit, pour être entendu. Il s'exprime en français.
"Qu'est-ce que vous pouvez nous dire sur cette affaire ou sur votre fils?" interroge le président.

Mohamed Mondher : "je n'avais plus de relations avec lui, ni par téléphone. On a seulement appris le jour du drame que c'était lui".

Le président : "votre fils avait 31 ans au moment des faits. Il est arrivé en France à l'âge de 22 ans.
En 9 ans, il n'est revenu en Tunisie qu'en 2012. Vous aviez des contacts avec lui?"
Mohamed Mondher : "2 ou 3 fois quand il avait des problèmes avec sa femme."

Président : "vous aviez des relations assez distendues?"
Mohamed Mondher : "oui, il n'écoutait pas ce que je lui disais."
- vous pouvez nous décrire sa personnalité?
- il est toujours brusque, brutal, il n'écoute pas ce qu'on lui dit. Il n'obéit jamais quoi.

Président : "il a fini sa scolarité?"
Mohamed Mondher : "ses professeurs disaient souvent qu'il avait un comportement un peu brutal."
- il a été scolarisé dans une école coranique ?
- oui, mais tout le monde fait ça
- sous Ben Ali, tout le monde allait pas en école coranique

Président : "vous êtes musulman pratiquant? "
Mohamed Mondher : "oui, je ne bois pas d'alcool, je fais mes prières. Mais je ne suis pas fanatique."

Président : "en août 2004, vous l'emmenez voir un psychiatre. Ses problèmes de comportements remontaient à quand?"

Mohamed Mondher : "un jour je suis rentré chez moi, j'ai retrouvé les portes et les fenêtres cassées, tout était cassé. Et il avait un regard dangereux."

Mohamed Mondher : "il s'énervait très vite. S'il rencontre un obstacle, il devenait rouge, on s'éloignait de lui et après il se calmait."
Président : "mais il n'est jamais retourné voir le psychiatre?"
- il m'a dit que les médicaments qu'il lui avait prescrit l'endormaient

Président : "le psychiatre vous a dit quoi?"
Mohamed Mondher : "il m'a dit qu'il était un peu en surmenage car il travaillait beaucoup pour ses cours. Mais il ne m'a pas dit que sa situation était grave."

Président : "vous avez été incarcéré en Tunisie?"
Mohamed Mondher : "deux fois. Six mois et quinze jours. Sous Ben Ali, celui qui a des idées islamiques dans sa tête, il va en prison.
- c'était donc en lien avec des activités islamistes soupçonnées?
- oui

Mohamed Mondher : "à tous les proches des victimes et à tout le peuple français nous demandons pardon. 86 personnes ont trouvé la mort. Ce n'est pas un bilan minime, c'est un bilan de guerre."

Président : "comment vous expliquez que votre fils a commis ça?"
Mohamed Mondher : "je n'avais plus de relation avec lui depuis 4 ans. Je ne sais pas. Peut-être qu'il a pris de la drogue."
- pour vous c'est inattendu
- totalement inattendu

Président : "est-ce qu'il avait des armes, savait manier des armes?"

Mohamed Mondher : "il n'a jamais été doué pour la chasse. Il n'est doué que pour une seule chose : la musculation, c'est tout."

Président : "on disait qu'il était dragueur, il avait beaucoup de copines?"
Mohamed Mondher : "s'il en avait, c'était en cachette. Devant moi, je ne l'ai jamais vu. Chez nous, dans notre coutume, c'est interdit d'emmener une femme ou une copine."

Président : "son mariage, c'était un mariage arrangé ?"

Mohamed Mondher : " c'était un mariage à l'amiable, tout le monde est content. Sa maman est contente. Mais il aimait bien cette femme. Il lui apportait des cadeaux. C'est en France que ça a commencé à aller mal"

Président : "il a été frappé quand il était enfant?"

Mohamed Mondher : "tout le monde frappe ses enfants. Mais pas des coups qui laissent des traces, c'est une gifle ou un coup de pied, c'est tout. Quand il commet des graves erreurs, qu'il arrive en retard par exemple."

Président : "il est aussi dit qu'il était moqué par ses camarades parce qu'il avait des vêtements rapiécés, qu'il sentait mauvais?"
Mohamed Mondher : "c'est pas parce qu'on est bien habillé qu'on va être un bon élève. Je connais des gens qui avaient des fripes et qui ont réussi"

Mohamed Mondher : "ce sont des rumeurs qu'on propage. Mais on a tous été maltraités par ses parents. On ne doit pas leur en tenir rancune pour ça. A 20 ans, il aurait du oublier. Ca n'a rien à voir avec ce qu'il a fait dans l'attentat."

Président : "est-ce que votre fils a pu avoir des relations ou des attirances homosexuelles?"
Mohamed Mondher :"attiré par les femmes, peut-être, ça je suis pour. Mais les hommes jamais."
- il ne vous en aurait peut-être pas parlé?
- il a peut-être fait ça en cachette en France.

Avocat général : "vous saviez que votre fils frappait sa femme?"
Mohamed Mondher : "j'ai entendu qu'il s'était disputé"
- juste disputé
- j'ai entendu qu'elle avait porté plainte à la police
- vous savez pourquoi?
- quand elle savait qu'il y avait d'autres filles dans sa vie

Avocat général : "sa femme disait qu'il était devenu fou ..."

Mohamed Mondher : "on m'a dit que les disputes étaient devenues très graves, à un point où il fallait aller à la police. Mais je pense pas qu'il était vraiment fou."

Mohamed Mondher, au sujet de son fils : "depuis sa naissance, quand il ne trouve pas la solution la plus proche, il s'énerve. Il ne cherche pas. Soit il abandonne, soit il casse."

Me Szwarc : "est-ce que vous êtes pour l'application de la charia?"

Mohamed Mondher : "non, pour moi, chacun fait ce qu'il veut."

Me Maktouf : "vous pouvez préciser les faits pour lesquels vous avez été incarcéré?"
Mohamed Mondher : "je suis obligé de répondre?"
Président : "c'est mieux, mais vous n'êtes obligé de rien"
Mohamed Mondher : "sous Ben Ali, des milliers ont été en prison. Tu as la barbe ..."

Mohamed Mondher : "la simple prière nous emmenait en prison. Moi c'était en 1991. Il y avait plein de dénonciations à l'époque."

Me Chalus (PC) : "vous avez divorcé?"
Mohamed Mondher : "c'est ma vie privée, svp"
- vous avez divorcé mais votre femme vit toujours avec vous alors que vous êtes remarié"
- c'est ma vie privée svp
- qu'est-ce que vous pensez de la polygamie?

Me Mouhou (PC) : "je vais vous poser la même question que j'ai posée à Abdelkader Merah. Parce que c'était son frère. Et là, c'est votre fils. Selon vous, votre fils est en enfer ou au paradis?"
Mohamed Mondher : "je ne sais pas moi. Comment je peux savoir?"

Me François-Jacquemin (défense) : "vous avez combien d'enfants? "
Mohamed Mondher : "huit filles et trois enfants.
- combien ont été chez le psychiatre?
- un seul [Mohamed, ndrl]
- c'est habituel?
- c'est pas la mer à boire le psychiatre. Si quelqu'un va pas bien, tu l'emmènes

Me François-Jacquemin : "c'était quoi son rapport à son corps?"

Mohamed Mondher : "je le voyais souvent devant la glace. Il voulait avoir un beau corps."

L'accusée Zace s'énerve soudainement. Elle interrompt l'audition du père du terroriste. "Ce n'est pas possible ! Ce n'est pas possible!"
Président : "calmez-vous, madame. Calmez-vous."
Trois avocats de la défense interviennent. Elle finit par se calmer.

Depuis plus de deux heures maintenant, le père du terroriste répond aux questions.
"C'est fini maintenant, monsieur le président, svp".
Président : "j'ai bien compris, mais faites un petit effort, svp".

Place à l'audition de la mère de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel.
Cherifa, robe kaki et voile rose pâle, s'exprime par le truchement d'un interprète : "on n'est pas contents de ce qu'il s'est passé. J'en suis vraiment désolée. Voilà ce que j'ai à dire."

Assesseure : "comment s'est passée son enfance?"
Cherifa : "il a eu une enfance normale."
- aux enquêteurs, vous avez dit qu'il était stressé et violent vis-à-vis des membres de sa famille
- non pas tout à fait

Assesseure : "pourtant vous avez dit aux enquêteurs : il n'aimait pas le bruit de ses soeurs, il les frappait

Cherifa : oui, il était sérieux, disons.
- c'est plus que sérieux, il était violent envers ses frères et soeurs.
- oui

Assesseure : il y aurait eu un épisode où il avait enfermé la famille dans la maison avec des chaînes.
Cherifa : oui
- vous aviez dit qu'il vivait seul dans un studio à côté, qu'il mangeait avec vous et que vous lui laviez ses vêtement
- oui

Assesseure : "les relations avec Mohamed étaient devenues très difficiles dès 16 ans au point qu'il vive seul dans un studio?"

Cherifa : "je ne l'ai pas rejeté, je continuais à laver ses vêtements, à prendre soin de lui."

Assesseure : "est-ce que son père le frappait?"
Cherifa : "ça arrivait, oui, c'est normal."
- plus que les autres ?
- il était l'aîné, disons.
- donc on attendait plus de lui?
- on voulait qu'il réussisse ses études. C'était la chose la plus importante pour nous.

Assesseure : "est-ce que vous attentiez de lui, l'aîné de la famille, qu'il soit aussi un bon musulman?"

Cherifa : "on voulait qu'il réussisse sa vie, qu'il finisse ses études. Pas qu'il soit un musulman dur."

Assesseure : "sa vie sociale en France c'était danser la salsa, sortir, boire de l'alcool, fréquenter des femmes. Est-ce que son départ en France a été une fuite pour lui?"
Cherifa : "normalement, il était sensé continuer à étudier. Venir en France, c'était l'idée de sa femme."

Assesseure : "pourquoi a-t-il été à l'école coranique?"
Cherifa : "pour apprendre l'alphabet, l'écriture ..."
- l'école coranique c'est aussi religieux
- oui, les bases du Coran.

Assesseure : "votre fils a été consulter un psychiatre, qui voulait le revoir. Mais il ne l'a jamais revu, il avait 19 ans."
Cherifa : "à cette époque-là, il avait tout cassé dans la maison.
Mais il n'a pas voulu y retourner."
- vous avez essayé de le convaincre
- il disait non.

Assesseure : "votre fils était violent. En France, il a frappé sa femme à de nombreuses reprises, un professeur de danse, un automobiliste. Il était connu comme impulsif et violent. Il y avait de la violence dans votre famille?"
Cherifa : "non"

Assesseure : "la 3e femme de votre mari a pourtant dit qu'elle avait quitté la maison parce qu'elle était battue par vos filles"
Cherifa : "c'est faux"
- est-ce que votre fille Rabeb a pu se montrer violente avec son ex-mari?
- non, c'est son mari qui la frappait.

Assesseure : "c'es tune question peut-être difficile pour vous mais est-ce que vous avez été vous-même frappée?"
Cherifa : "ma belle-mère est morte mais elle était difficile."
- et votre mari vous frappait?
- on se disputait.
Elle pleure à la barre.

Assesseure : "votre fils est revenu en Tunisie en 2012. Vous ne l'avez plus revu physiquement depuis. Vous aviez des contacts?"

Cherifa : "oui, mais c'était normal et moi, je n'ai rien vu venir."

Assesseure : votre fils a tué 86 personnes. quel regard vous portez sur ces faits?
Cherifa : je n'en crois toujours pas mes oreilles. Je ne sais pas quoi vous dire.
- pourquoi vous avez tenu à venir à la barre aujourd'hui?
- parce que je veux que la vérité apparaisse.

L'audience se poursuit avec l'audition de l'une des soeurs de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel. A son tour, elle confirme que leur père les frappait. "Mais pas Mohamed plus que les autres".
Quant à Mohammed, "il n'aimait pas quand on entrait dans sa chambre. Il se mettait en colère".

Président : "il arrivait à votre frère d'être violent?"
Rabab : "oui, mais il frappait de manière normale".
- ça veut dire quoi, frapper de manière normale?
- il n'aimait pas devoir se répéter par exemple. Si on lui demandait, il nous frappait. Mais il ne laissait pas de trace.

Rabab, interrogée sur les relations sentimentales de son frère. "Est-ce que ma famille m'écoute, là?"

Président : "ce n'est pas la question, il faut dire la vérité".

Rabab acquiesce : "en fait, il était amoureux de la soeur de Hager (son ex-femme) mais Hager était beaucoup plus facile, accessible, elle lui offrait des cadeaux.
Parfois, elle apparaissait devant la maison. Nos parents étaient contre, ils voulaient qu'il finisse ses études".

Président : "est-ce qu'il avait une pratique religieuse assidue?"

Rabab : "non, mes parents croyaient qu'il faisait le ramadan. Mais en fait, il trichait, moi je le voyais".

Rabab avise un dessinateur d'audience : "monsieur est en train de me dessiner?"
Président : "oui. La caricature est une tradition sacrée en France."
- mes enfants ne savent pas que je suis ici.
- vous pouvez lui demander, mais je ne peux pas l'empêcher de faire son travail.

Rabab au sujet de l'attentat commis par son frère : "je me pose toujours la question : s'il était malade, qu'il se suicide tout seul. Mais comment a-t-il pu tuer tout ces gens? Et comment n'a-t-il pas pensé aux enfant?"

Rabab : "moi, ça m'a rendue malade parce que je n'ai pas compris. Et j'avais l'impression qu'il aimait ses enfants. Mais je ne comprenais pas mon frère, j'avais l'impression qu'il avait deux personnalités".

Président : "vous-même, vous étiez mariée?"
Rabab : "oui, avec un cousin de mon père".
- et il était violent avec vous ?
- il y avait une grande différence d'âge, on ne se comprenait pas.
- il vous a demandé de porter le djilbeb?
- non, je l'ai porté puis je l'ai enlevé

Avocat général : "le 6 juillet 2016, votre frère vous a envoyé trois photos de lui en train de prier ..."
Rabab : "mon frère, prier ?!"
- en tout cas dans une mosquée pour la fête de l'Aïd.
- montrez-moi ces photos parce que je ne m'en souviens pas.

Sur l'écran géant de la salle d'assises, on découvre une photo de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel à la mosquée.
Rabab : "j'ai l'impression de voir cette photo pour la première fois. Regardez son visage. Je ne comprends même pas comment on n'a pas compris qu'il n'allait pas bien"

Avocat général : "votre frère était fasciné par la violence?"
Rabab : "il aime Bruce Lee, les films où ça se bat."
- entre les films de Bruce Lee et un massacre de masse, il y a quand même une différence. Moi je vous parle de vidéos de décapitation
- je ne sais pas

Rabab : "je ne comprends pas comment mon frère a pu faire ça.
Moi, la dernière fois j'étais en train de conduire et un chat est passé sous mes roues. J'ai pleuré. Même un chat, je ne peux pas. Donc mon frère, je ne comprends pas."

Rabab qui répond aux questions depuis plus de deux heures, s'agace un peu : "nous ne sommes pas nostalgique de mon frère. Toute la famille en souffre. Aujourd'hui, on dirait qu'on est derrière son acte. Pourtant, on a reçu la nouvelle comme tout le monde."

A la barre, l'ancien beau-frère de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel qu'il a vu la dernière fois 8 mois avant l'attentat "pour un café". "Il m'a parlé de sa femme qui ne l'aimait plus, de sa sexualité. Il m'a dit qu'il bandait tout le temps,".

"C'est assez explicite", note le président.

Abdellah au sujet de son beau-frère : "le pire que je l'imaginais faire c'était tabasser quelqu'un".
Avocate générale : "parce qu'il était violent"
- oui

"Est-ce que votre frère avait un intérêt pour la religion?", interoge le président à une autre soeur du terroriste.
"Non, il faisait même pas ramadan. Au mois de juin, il venait manger chez moi à midi", explique Asma.

Le président résume : "de votre frère, on nous a dit qu'il était violent, impulsif, intolérant à la frustration, très dragueur et même obsédé sexuel".
Sa soeur Asma acquiesce.

Rafika, tante de Mohamed Lahouaiej-Bouhlel s'est avancée à la barre : "moi je suis la première victime. Parce que le jour-même, il est venu chez moi, il s'est servi dans le frigo. Je lui ai dit : "si tu veux, j'ai des gâteaux du bled'. Mais il m'a dit :"non, demain". C'est tout."

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