Quelle est l'origine de nos jugements moraux ?
La réponse de David Hume et d'Adam Smith. 🧵 Thread : [1/25]
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Adam Smith (1723-1790) est un philosophe dont la pensée ne se réduit pas à la théorisation et à la justification du capitalisme ou libéralisme économique. Tout comme David Hume (1711-1776), il fait partie du courant "sentimentaliste", approche philosophique [2/25]
selon laquelle nos états affectifs, notamment les émotions et les désirs, sont au cœur de nos évaluations, notamment morales. Mais Hume et Smith se distinguent de certains autres sentimentalistes en soutenant il n’est pas nécessaire de postuler l’existence d’un [3/25]
"sens moral" inné, faculté mystérieuse distincte d’autres facultés, afin d’expliquer notre capacité à formuler et comprendre des jugements moraux. On peut faire la genèse de nos jugements moraux de façon économe à partir d'autres de nos facultés. [4/25]
Dans les termes de la biologie évolutionnaire contemporaine, on peut dire qu'ils soutiennent que la faculté à former des jugements moraux n'est pas une adaptation évolutive, mais un sous-produit de l'évolution : elle découle d'adaptions. [5/25]
Dans sa Théorie des sentiments moraux, Smith soutient que les jugements moraux découlent de la "sympathie", qu'on appelle aujourd'hui empathie cognitive : le processus par lequel on imagine l’état affectif de l’autre dans sa situation et on ressent ce qu’il ressent [6/25]
(ex : joie, peine, colère, haine, jalousie, vertige, honte). Smith ajoute que la sympathie suscite une émotion d’approbation et l’absence de sympathie de la désapprobation. Par exemple, si quelqu'un rit d'une situation alors que les autres en sont outrés, ou si quelqu’un [7/25]
fait preuve d’une froideur trop grande face à la perte d’un parent, ses états affectifs ne seront pas partagés et susciteront de la désapprobation.
Les humains sont des êtres sociaux qui sont toujours observés (acteurs) et observateurs (spectateurs). [8/25]
Chacun approuve ou désapprouve les états affectifs et comportements des autres, et chacun voit ses états affectifs et comportements approuvés ou non par les autres. Aussi, chacun a le désir d’obtenir la sympathie, c’est-à-dire l’approbation des autres. [9/25]
Cela se traduit alors par une fonction modératrice : l’acteur, conscient de l’impossibilité pour les autres de partager ses états affectifs, modère l’intensité de ces derniers. Nos interactions sociales nous apprennent naturellement à corriger nos états affectifs. [10/25]
Par exemple, lorsque nous délibérons pour faire une action ou une autre, nous nous demandons si les autres approuveraient ou non notre désir de faire telle ou telle action, ce qui peut modifier l’influence des différents désirs. [11/25]
Si le processus de sympathie était toujours réalisé, il échouerait à remplir l’une de ses fonctions majeures : le fait que certains états affectifs puissent être plus aisément partagés que d’autres est le critère du caractère approprié ou inapproprié [12/25]
de nos états affectifs (y compris de nos émotions d’approbation et de désapprobation), de leur "convenance". Mais l’approbation et la désapprobation qui établissent la convenance de nos états affectifs ne relèvent pas encore de la morale [13/25]
sinon on tombe sur un relativisme où la vérité des jugements moraux est propre à chacun (relativisme du locuteur) ou à une communauté (relativisme culturel). De plus, cela ne rend pas bien compte de l'impartialité qui caractérise la morale. [14/25]
Smith distingue alors la convenance d’un état affectif qui est relative aux réactions affectives majoritaires dans un contexte social, de son caractère "vertueux" qui n’est pas relative à un contexte social en particulier. Au fur et à mesure de la vie sociale, dans la [15/25]
mesure où nous constatons que le même état affectif peut être approuvé par les uns et désapprouvée par les autres, nous apprenons peu à peu à imaginer les états d’approbation de désapprobation d’un spectateur qui ne [16/25]
serait pas déterminé par un contexte particulier, dépourvu de biais partisans et personnels. Nos relations sociales nous conduisent spontanément à imaginer la possibilité qu’un "spectateur impartial" ("spectateur judicieux" chez Hume) partage certains états affectifs, [17/25]
qui ne sont alors pas seulement convenants mais vertueux. C’est ainsi que nous nous forgeons une conscience morale, la capacité réflexive à porter des jugements proprement moraux par l’adoption par l’imagination du point de vue d’un spectateur impartial, doué de sympathie [18/25]
Dès lors, lorsque nous désirons faire x, nous nous demandons si nous devrions faire x, si nous avons une raison normative morale de faire x.
Voila pour la présentation de cette thèse d’éthique descriptive sur l’origine de nos jugements moraux. [19/25]
Mais quelles conséquences en tirer sur le plan méta-éthique ?
En épistémologie morale, cela correspond à la thèse selon laquelle le moyen d’accéder aux faits moraux est l’adoption par l’imagination du point de vue d’un spectateur impartial.
En ontologie morale, cela [20/25]
peut aller avec une thèse subjectiviste absolutiste (les faits moraux sont des états d’approbation ou de désapprobation qu’aurait un spectateur impartial) ou une thèse objectiviste (les faits moraux sont indépendants de l’esprit de qui que ce soit, et nous pouvons les [21/25]
les connaître en adoptant le point de vue d’un spectateur impartial). Soit c’est parce qu’un spectateur impartial l'approuverait qu'une chose est moralement bonne (subjectivisme absolutiste) soit c’est parce qu’une chose est moralement bonne [22/25]
qu’un spectateur impartial l'approuverait (objectivisme).
En sémantique morale, cela peut aller avec une thèse subjectiviste absolutiste (nos jugements moraux prétendent représenter les états d’approbation ou de désapprobation d’un spectateur impartial et sont vrais [23/25]
s’ils y correspondent) ou une thèse objectiviste (nos jugements moraux prétendent représenter des propriétés objectives et sont vrais s’ils y correspondent). Dans le deuxième cas, soit la thèse ontologique objectiviste est vraie et certains jugements moraux peut être [24/25]
vrais, soit elle est fausse et tous les jugements moraux sont faux (théorie de l’erreur morale : les jugements moraux prétendent représenter des faits qui n’existent pas). (J'ai volontairement pas parlé du non-cognitivisme pour ne pas compliquer). [25/25]
Sur le sentimentalisme, je conseille cet excellent article de @SamuelLepine23 : encyclo-philo.fr/sentimentalism…
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